Trespassers W – L’intégrale, Cor Gout, préface de Maxime Lachaud, 2007

PRÉFACE :

Il est toujours très délicat de parler des artistes que l’on admire. Les mots ne suffisent jamais à retranscrire les émotions, ils semblent trop pauvres, pas assez imagés, pas assez riches, et c’est pourtant bien là ce que l’on me demande de faire : introduire le premier ouvrage publié en France du musicien-parolier-écrivain hollandais Cor Gout. L’honneur que je peux en ressentir n’est qu’à la hauteur de la difficulté de la tâche;

Mais comment en suis-je arrivé à devenir un amateur de Cor Gout et de sa formation Trespassers W. Je pense que tout d’abord il y a eu un intérêt pour la scène rock néerlandaise depuis les années punk/new-wave jusqu’à maintenant, que ce soit des formations comme The Ex, Minny Pops, Ende Shneafliet, Ensemble Pittoresque, Van Kaye & Ignit, Mecano et bien d’autres, puis il y a eu ma rencontre musicale avec Trespassers W. Derrière ce nom se cache plus qu’un groupe mais une véritable organisation, voire “tribu” multimédia et touche-à-tout, qui s’intéresse aussi bien au théâtre, à la musique, l’écriture, le cinéma, le graphisme, la radio, même si le groupe sert de plate-forme centrale aux autres projets.

Le groupe Trespassers W voit le jour en 1984 autour de Cor Gout pour les textes et le chant et de Wim Oudijk pour la composition et les arrangements des morceaux. Après un 45 tours, Burn It Down, un maxi, Paris in Between the Wars, et un album, Straight Madness, sous cette formation en duo, Trespassers W devient un quintet et est rejoint dès 1986 par des musiciens tels que Lukas Simonis à la guitare, Ronnie Krepel à la basse, Frank van den Bos aux synthétiseurs et Bart Vos aux percussions, qui ne seront que les premiers sur une liste assez importante de participants. Viendront par la suite collaborer au projet Trespassers W, Jos de The Ex, Alain Neffe et Nadine Bal du duo électro-minimaliste belge BeNe GeSSeRiT, le compositeur allemand déjanté Harald ‘Sack’ Ziegler, la chanteuse italienne Maisie, mais aussi Peter Bos, Frans Friederich, Ferry Heyne, Colin McLure, Peter Haex, Marcel Aartsen, Luc Houtkamp, Hayo den Boeft, Marcel Nab, Witte van der Veen, Jeffrey Bruinsma et de nombreux autres dont je ne pourrais faire l’inventaire ici. Les albums Fly up in the Face of Life (AMF/Opulence, 1996) ou Leaping the Chasm (Organic, 1999), considérés comme deux œuvres majeures du groupe, sont de très bons exemples pour témoigner de la richesse de ces différentes collaborations.

La liste des labels sur lesquels le groupe a été signé et le nombre d’enregistrements réalisés sont tout simplement impressionnants. On peut citer le double album Dummy (TW) en 1988, le 33 tours Potemkin (TW, 1989) sur lequel on retrouve un titre long de toute une face inspiré de ce fameux film d’Eisenstein, les cassettes Aimez-vous Trespassers W ? (Underground Productions, 1990) et Who’s Afraid of Red, Yellow and Blue ? (Organic, 1993), cette dernière tirant son titre d’un tableau de Barnett Newman, ou encore le split-EP Rayé, publié à l’occasion d’une manifestation littéraire à La Haye qui faisait hommage à la vie et à l’œuvre de Boris Vian. Le son du groupe, quant à lui, s’étoffe au fil des années, les cuivres de Frans Friederich et les synthétiseurs de Frank van den Bos prennent une importance majeure dans les années 1990, alors que la musique élargit son registre jusqu’à couvrir presque tous les genres, mais toujours avec la patte Trespassers W.

Dès ses débuts, Trespassers W soigne son esthétique, et les disques s’apparentent souvent plus à des objets d’art qu’à de simples supports d’enregistrement. Dans la lignée de formations expérimentales/industrielles comme Die Tödliche Doris, Zoviet France, Psychic TV ou DDAA, entre autres, Trespassers W inverse le principe du ready-made de Marcel Duchamp (des objets produits en quantité industrielle déplacés et exposés dans des galeries d’art) et distribue des objets d’art dans le circuit commercial. Dès l’album Straight Madness avec sa machine à écrire, Trespassers W fait appel à d’excellents graphistes pour rendre au mieux l’univers musical du groupe. Il suffit de s’attarder sur l’Ex-Yu single, sorti chez Moloko +, en 1998, par exemple, avec son poids lourd et ses peintures incrustées, ou sur les rééditions des premiers enregistrements du groupe par le label français Mécanique Populaire en 2003, présentés dans des formats livres bien fournis.

Piochant aussi bien dans le rock des fifties (en particulier dans le disque The Noble Folly of Rock’n’roll (Somnimage 2006), la chanson française (les hommages à Piaf, Nougaro, Dutronc ou Brel), la musique expérimentale (avec l’utilisation des samplers et de l’électronique, mais aussi des formats de chansons tortueux), la country, le psychédélisme, le post-punk (avec notamment des hommages à certaines figures comme celle d’Howard Devoto de Magazine), voire la musique improvisée, Trespassers W crée un patchwork musical où priment la poésie et l’évocation d’atmosphères oniriques, non dénuées d’humour. Si les thèmes abordés dans les textes de Cor Gout peuvent être très sérieux (violences conjugales, politiques, émotionnelles, prostitution, folie, pauvreté, hypocrisie, racisme, guerres, conflits), ils sont toujours abordés sous cette approche poétique. Les événements de l’Histoire, notre histoire, ainsi que d’histoires plus personnelles se mettent en scène et fonctionnent en tant que symboles. Le passé collectif et le passé intime s’entrecroisent en un dialogue déroutant qui pourrait aussi bien relever d’un théâtre de l’absurde que d’un collage pictural où brochures de journaux et pensées abstraites formeraient un tout. L’auditeur/lecteur est libre de toute interprétation, convié à la fantaisie ludique de l’univers de Trespassers W.

Le nom du groupe lui-même relève de cette ambiguïté. Tiré du livre pour enfants ‘Winnie l’Ourson’ d’A.A. Milne, “trespassers w” est une inscription sur un panneau dont la suite de l’expression est livrée à la liberté d’interprétation de la personne qui le lit. En effet, on peut imaginer une suite à l’expression du style “trespassers will be prohibited” mais l’indécidabilité du sens demeure. Comme pour la musique de Trespassers W et les textes de Cor Gout, il n’y a pas de règles et de sens préétablis. La possibilité d’interprétation est décuplée.

Dans ce patchwork se pointe parfois la touche autobiographique, où l’histoire de l’auteur, sa vie, son enfance, les lieux, les souvenirs, se mêlent à une culture plus collective, où l’on croise des personnalités comme Kafka, Jean Cocteau, Agatha Christie, Shakespeare, Leni Riefenstahl, Dostoïevski, Charlie Chaplin, Ionesco, Beckett, Le Marquis de Sade, Goethe, l’illusionniste Houdini, Ceaucescu, Mao Zedong, Deborah Kerr, les peintres Edward Munch, Vincent Van Gogh et Barnett Newman, les acteurs Rock Hudson et Doris Day, le boxeur Walker Smith Robinson, mais aussi des personnages imagi-naires, le capitaine Nemo, le comte Dracula, et où l’on peut entendre aussi l’écho des chansons de Chuck Berry, de T. Rex, d’Elvis Costello ou de Jacques Brel. Ainsi se déploie le fil onirique de l’écriture de Cor Gout, des associations étranges au service d’une mise en texte de soi sur fond de commentaires politiques, de critique de l’injustice sociale et de peinture de la condition humaine, où même les objets inanimés peuvent conter leur propre histoire. Chaque personnage, vivant ou mort, réel ou imaginaire, devient une part intégrante de cha-cune des histoires de Cor Gout.

Il aime d’ailleurs citer à ce sujet, la “grammatologie” de Derrida, ou comment s’écrire dans le texte des autres. Les personnages du passé reprennent vie en tant que personnages de fiction dans le monde de l’auteur, qui est aussi notre monde. La re-création devient une récréation permanente, un exercice ludique et jubilatoire, qui nous renvoie au sens même de la poésie : l’art de la métaphore ou dire quelque chose en disant autre chose. Cor Gout, tel un peintre, a l’oeil pour les détails et aime à développer ces petites choses de la vie, d’épisodes tragi-comiques en scénettes surréelles. Il dépose aussi son regard sur le passé proche pour le commenter et en offrir une vision personnelle et différente, ironique à coup sûr, à l’image des illustrations, souvent drôles, de Ronnie Krepel, qui illustrent cette anthologie, lui-même multi-instrumentiste au sein de Trespassers W.

Ainsi ce livre s’offre comme un véritable voyage, bien plus qu’un simple recueil des textes des chansons de Trespassers W, ponctué par des escales dans les grandes capitales mondiales, New York, Paris ou Amsterdam, et par le souvenir de ce qui nous amène à être ce que nous sommes.

Maxime Lachaud, février 2007