Chansons d’Amour, Crass, Chronique Noël Godin, Le Journal Du Mardi n°348, octobre 2008

CHANSONS D’AMOUR
CRASS

Noel Godin, dit l’entarteur, « Crème fouéttée », LE JOURNAL DU MARDI n°348, octobre 2008

UNE RENTREE LITTERAIRE BOUGREMENT ROMANTIQUE

« Restons dans la chanson bourreaux des coeurs. Entre 1977 et 1994, le groupe rural enragé british Crass considéré comme le parrain du rock politisé ‘crachat comme une cascade lumineuse’ sur la tronche des bien-pensants, de fabuleuses Chansons d’amour ultra-passionnées et farouchement immorales. On les trouve toutes-toutes-toutes dans le receuil des éd.Rytrut  »

Chansons d’Amour, Crass, chronique Fédération Anarchopunk, fanzines et livres

CHANSONS D’AMOUR
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FÉDÉRATION ANARCHOPUNK

« Rytrut continue son travail de traduction commencé avec la Philosophie du Punk. Et si celui ci était tout de même relativement anecdotique, on a ce coup ci affaire a beaucoup plus lourd. En effet, peu nombreux sont ceux d’entre nous qui n’ont jamais prêté l’oreille à ce groupe devenu mythique… mais peu d’entre nous ont réellement capté la portée des paroles… Argot et tournures poétiques rendaient leur prose relativement hermétique. Précédé d’un avant propos du gars de Pomona (responsable de l’édition anglaise et ayant déjà édité un live de Crass il y a des années) et surtout d’une passionnante préface de Penny Rimbaud, la lecture du livre débute par une évocation de l’ambiance à la formation du groupe et nous offre quelques vacheries sur les Pistols ou les Clash ! Ca permet aussi de remettre quelques idées en place et on se dit que face aux nombres de livres traitant de la scène punk et/ou des sex pistols, il manque un ouvrage de référence sur l’épopée de Crass et de leurs amis, leur impact politique, musical, culturel pour la scène punk et dans la société d’une manière générale. La mise en forme du livre suit l’édition anglaise et c’est un petit peu dommage de ne pas retrouver les titres dans l’ordre des disques mais ne boudons pas notre plaisir de découvrir enfin les recoins des textes de Crass, un des groupes les plus passionnants de ces 30 dernières années, tous styles confondu. » (M)

Chansons d’Amour, Crass, chronique Etienne Grieb, Magic n°100, mai 2006

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MAGIC n°100, mai 2006, par Étienne Greib

CRASS, Chansons d’Amour (RYTRUT)

zinemagic100« Crass fut un groupe punk anarchiste anglais actif de 1977 à 1984, mais dont l’influence reste énorme, ou tout du moins devrait l’être. Ce recueil de traductions de ses textes en français est fondamental. À titre personnel, je pense que les gens qui sont dans la rue et manifestent de nos jours feraient mieux d’écouter Crass et de s’en inspirer plutôt que de se faire berner par des groupes de ska festifs d’inspiration celtique prônant la légalisation de ces drogues qui rendent nigauds et les empêcheront de poursuivre toute action révolutionnaire véritablement constructive et directe. Pour moi, les jeunes dreadlocks ne sont que des putains de hippies, mais je suis probablement un vieux con réactionnaire. Et je l’assume. En revanche, en tant que rock-critic, je me suis pris un texte de plein fouet. Permettons-nous à l’usage de certains de le reproduire ici en partie. « Les salauds, n’aiment pas la musique, n’aiment pas les paroles, n’aiment pas les sentiments. (…) Grattez-vous le nez avec votre stylo-bille, étalez votre morve dans Sounds (ndlr. Remplacez Sounds, hebdo anglais défunt par n’importe quelle publication de votre choix) et retournez jouer du stylo avec vos esprits branchés. (…) La lecture de la presse est à pleurer et à hurler, ridiculisant et critiquant ceux qui veulent changer ce foutoir. (…) Il y a tant de parasites qui vivent de notre transpiration, tellement d’enfoirés qui ne sont là que pour ce qu’ils veulent obtenir. Le punk n’a rien à voir avec vos normes et vos règles, ce n’est pas qu’un produit de plus pour les (…) imbéciles. Vous êtes là assis derrière vos machines à écrire, alignant des conneries, pourrissant dans la décadence de votre fosse à merde, en attendant qu’il se passe quelque chose pour vous en approprier une partie. (…) ‘Peux-tu me mettre sur la liste des invités ? Y a-t-il des boissons à l’œil ? Je n’arrive pas à écrire avant d’être bien bourré’. Fous le camp, espèce de dégueulasse. » De quoi remettre effectivement les idées en place à certains. Et surtout à qui voudra bien se donner la peine de lire intégralement Chansons d’Amour et en concevoir une vision à la fois pleinement pertinente mais essentiellement paranoïaque du monde. » – Étienne Greib

Paroles intégrales de Dépêche-toi Garry (Parsons a pété), la chanson de Crass dont il est question dans cette chronique.

Chansons d’Amour, Crass, Françoise Favretto, Chroniques Errantes et Critiques n°27, avril/juin 2006

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Françoise Favretto, ATELIER DE L’AGNEAU, « Chroniques Errantes et Critiques » n°27, avril/juin 2006

« 1977 : un groupe de rock naît dans le Sussex et décide d’emblée d’arrêter à Big Brother, en 1984. Un groupe ou plutôt un style de vie. Ils sont 8, habillés de noir, à parcourir les milieux ouvriers acculés au chômage (3 millions) et les campagnes anglaises pour marteler pacifisme, écologisme, féminisme, végétarisme, anarchisme et activisme dans l’Angleterre de la Dame de Fer, des Clash et des Sex Pistols qu’ils ne craignent pas de vitupérer dans leurs textes (background de la guerre de Malouines – 1982 –  ; « Ils s’en sont pris à tous, en criant des slogans entêtés, mais dans le puzzle des paroles, de l’information et de l’iconographie, ils étaient également cérébraux et poétiques » (Mark Pomona, éditeur anglais du livre).

Les textes les plus violents s’adressent au Christ (belle mise en page en croix !), d’autres, poétiques « je suis une immense baleine qui lutte pour la survie de l’océan et de l’air » (Penny Rimbaud) ; la plupart ressemble en plus élaboré et divers aux thèmes du rock alternatif français. Ils furent une véritable Bible pour tout un monde de jeunes souvent acculturés. Vu de près, ce sont parfois de courtes histoires, ou des tableaux, des questions, qui veulent secouer les consciences et rendre à chacun une liberté individuelle fondamentale contre tous les pouvoirs. L’ensemble reste frais et certains tableaux actuels comme « Rebelles rivaux » qui se termine ainsi : « c’est dans le miroir que la vraie guerre commence. »

« Crass, une épine dans le pied de l’Empire », article de RMR, Le Courrier, juin 2007

CHANSONS D’AMOUR, CRASS

Le Courrier, RMR, Genève, vendredi 08 juin 2007

« Crass, une épine dans le pied de l’Empire »

Tout le monde a entendu parler des Sex Pistols, des Clash, mais qui connaît Crass? Pas vraiment un groupe, plutôt un collectif. Pas vraiment punk, car prenant sa source dans le mouvement hippie de la fin des sixties. Pas seulement rock, car constitué d’artistes issus du graphisme, de la poésie et de la performance. Reste que Crass – à la fois groupe de musique, label discographique et cellule d’intervention politique – incarne la forme la plus radicale engendrée par le punk en Grande-Bretagne. Un modèle pour des activistes du monde entier, une lueur anarchiste qui refuse de mourir, même si sa forme a changé et si son intensité s’est atténuée.

Depuis trente ans, ses membres ont produit une pléthore de disques, de créations graphiques et de manifestes poético-politiques. Un ouvrage passionnant du journaliste George Berger (collaborateur des magazines Sounds, Melody Maker et d’Amnesty International) permet enfin de saisir Crass depuis sa genèse et sur l’ensemble de son parcours. Steve Ignorant, Eve Libertine, Joy De Vivre, Phil Free, Penny Rimbaud, Gee Vaucher et les autres – des idéalistes lucides et révoltés – y racontent leurs engagements, leurs espoirs et leurs doutes. The Story of Crass restitue une histoire méconnue, moins médiatisée que les péripéties de Sid Vicous et autres apôtres éphémères du No Future, mais ô combien plus porteuse de changement.

A priori, Crass n’aurait pas dû exister – du moins pas comme entité «punk». Quand le mouvement s’impose en 1977, Jeremy John Ratter (alias Penny Rimbaud) a déjà presque 35 ans. Issu d’une école d’art, il a participé aux grands free festivals hippies, notamment à Stonehenge, ainsi qu’à des ensembles musicaux d’avant-garde comme EXIT, plus inspirés par John Cage que par les Stooges et les Ramones. En 1967, Penny Rimbaud fonde avec Gee Vaucher, une jeune designer adepte des collages iconoclastes, le Dial House: une communauté écolo-pacifiste située dans un paisible cottage du Sussex. Une maison ouverte qui ne se refermera jamais (on peut encore la visiter de nos jours, sur demande).

le climat s’alourdit
Le thé est préféré à l’alcool, la drogue bannie, tandis que la culture bio garantit une quasi autosuffisance alimentaire. L’autodétermination sexuelle, le féminisme, l’antimilitarisme et l’exploration artistique tous azimuts sont au coeur des préoccupations. Mais au cours de la première moitié des années 1970, l’Angleterre s’enfonce dans la crise, le chômage devient un phénomène de masse et le contrôle social s’intensifie sur une jeunesse aux aspirations libertaires. Les prises de positions se font plus radicales: Penny Rimbaud publie Reality Asylum, violent pamphlet dénonçant l’hypocrisie religieuse. Un proche de la communauté, un peu illuminé mais très impliqué dans l’organisation des festivals gratuits, décède après un internement psychiatrique. Le climat s’alourdit.

En 1977, l’arrivée de Steve Ignorant, un jeune d’origine modeste, fan des Clash, qui a coupé ses cheveux et adopté le look punk, débouche sur la création de Crass. Penny Rimbaud en sera le batteur, Gee la pianiste, graphiste et chanteuse, aux côtés de Steve Ignorant (chant). Le groupe comptera huit membres en tout. «So What?» (et alors?) et «Do they owe us a living?» (est-ce qu’ils nous doivent une existence?) sont ses deux premières chansons: du punk-rock rudimentaire, mais une sacrée révolution culturelle. Le chant braillard, les guitares saturées et la déferlante de «fucking», «shit» et autres «bastard» deviendront une marque de fabrique – au même titre que les thèmes au demeurant très sérieux abordés par le groupe: guerre, pouvoir, sexisme, consumérisme…

le prix de la liberté
En retard sur le tsunami punk qui déferlait sur les villes anglaises depuis 1976, Dial House va rapidement devenir un bastion de l’anarchisme réel. Les disques de Crass, autoproduits, se vendent à la pelle; ses interviews (accordées uniquement à des fanzines do-it-yourself) se dévorent comme parole d’évangile, tandis que ses concerts, dont les profits sont systématiquement reversés à des causes militantes, sont suivis par des foules loyales.

Il faut dire que Crass s’est donné les moyens de frapper les esprits: look paramilitaire monocolore (noir), projections vidéo à base de guerre nucléaire, de famine et autres visions apocalyptiques, déclamation de slogans revendicateurs et programmatiques, mur de son tenant autant du bruit blanc et de l’expérimentation bruitiste que du rock. On est loin des simagrées peroxydées des groupes pseudo-punk que se disputent désormais les maisons de disques, tandis que les Clash ont versé dans le reggae-pop mainstream. A rebours de la normalisation du punk, Crass prend des positions singulières, refusant d’interdire ses concerts aux skinheads (qui infiltrent régulièrement les concerts punk et les font parfois tourner en baston), ignorant la presse musicale commerciale (qui lui voue pour cela une haine tenace, teintée de mépris pour son purisme idéologique) et se mettant à dos une partie de la scène punk, qui critique son élitisme et son éloignement des réalités urbaines, à l’abri de la répression policière dans son cottage bucolique.

Mais Crass n’en a cure. Le groupe est en mission permanente: «On avait le sentiment d’être la proue d’un navire frayant dans un océan de merde, raconte Penny Rimbaud, idéologue et doyen du groupe. On perdait de l’argent, mais c’était le prix de la liberté. On était en colère et conscients de nos possibilités.» Le groupe ne ménage pas ses efforts et publie des flexi-disques réactifs (au gré des événements politiques) en sprayant ses graffitis dans les rues de Londres lors d’opération minutieusement réglées.

En 1979, l’arrivée de Margaret Thatcher polarise encore davantage la société. Et incite Crass à s’impliquer concrètement dans la politique britannique. Non content de dénoncer l’esclavage par le salariat et la violence d’Etat, de financer des centres autonomes et d’éditer une multitude de groupes sur son label (Chumbawamba, Poison Girls, MDC), Crass, en 1982, est l’une des seules voix à s’élever contre la Guerre des Malouines. Le single intitulé «How Does It Feel To Be The Mother of 1000 Dead?» (qu’est-ce que cela fait d’être la mère d’un millier de morts?) est une charge virulente contre la Dame de Fer. La presse s’enflamme et la droite réclame un procès pour «obscénité», mais il est trop tard: 20 000 copies du disque se sont écoulées en à peine une semaine et Crass reçoit des centaines de lettres de soutien par semaine. «Où étaient les rockers à l’époque? Qu’attendaient-ils pour bouger?», s’interroge Penny Rimbaud, vingt-cinq ans plus tard, en se remémorant la paralysie des artistes face à la ferveur guerrière des médias et de l’opinion. A l’époque, Crass recueille des témoignages de soldats britanniques accablant l’armée et reçoit des informations sensibles (notamment sur les circonstances controversées du coulage du HMS Sheffield), au point d’intéresser les espions du KGB.

Crass soutient activement le mouvement anti-nucléaire CND, s’oppose au déploiement des missiles de Reagan en Grande-Bretagne, participe à des actions de sabotage. Le 7 juillet 1984, un ultime concert est donné au profit des mineurs gallois en grève, avant refermer le chapitre musical. «Nous avons tous échoué et nous avons tous réussi», résume le groupe dans un communiqué. Epuisés par des années de tournées, d’activisme et de harcèlement judiciaire, convaincus que la lutte passe désormais par d’autres médiums, les membres de Crass se consacrent depuis à divers projets musicaux, lectures et performances. Leur collectif aura été un catalyseur précieux du mouvement anarcho-punk, un acteur des luttes politiques et sociales britanniques et même, selon certains, un pionnier de l’altermondialisme.

 

Chansons d’Amour, Crass, chronique Marc Rousset, Worst n°14, septembre 2006

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CRASS

Marc, WORST n°14, septembre 2006

Craig O’Hara : LA PHILOSOPHIE DU PUNK
&
Crass : CHANSONS D’AMOUR

zineworst14« Ryrut s’occupe d’éditer des traductions de livres sur la mouvance punk, pas des trucs terre à terre tel qu’une biographie de tel ou tel personne ou groupe, mais plutôt une vision plus philosophique exprimée sur un support papier et ayant un rapport à la culture punk et ses idées. Une première production avec La Philosophie du Punk de Craig O’Hara, un des fondateurs de AK Press qui sorti ce livre en version originale. On y trouve différents témoignages qui proposent une vision globale de la diversité du mouvement punk et de son évolution. Le livre est est illustré de différentes photos provenant principalement de la scène engagée américaine des années 90 et se termine sur les commentaires de deux français : Ladzi, à l’origine de ces traductions, et Florent du fanzine Zoop! Le second ouvrage est une traduction des textes du cultissime groupe anarchopunk Crass. Après avoir lu dans un premier temps une préface d’un gars de Pomona, une maison d’édition anglaise, qui parle de son contact et la répercution de Crass dans sa vie, c’est Penny Rimbaud, batteur du groupe, qui donne ses impressions et parle de certains faits qui influencèrent son groupe. Les textes en eux-même facilitent facilitent donc l’accès à la compréhension des chansons. (…) ça m’a permis de lire les paroles de la fameuse chanson « Punk is Dead » qui a fait tant mépriser le groupe par une flopée de punks traditionnels n’admettant pas qu’on critique leur dieu Clash. Finalement, ils dénonçaient juste une collaboration décalée d’un groupe punk engagé de l’époque avec des institutions du monde de la musique commerciale, en un mot, on traitait les Clash de s’être vendu à CBS… encore de longs débats sur le sujet même aujourd’hui.

Dans l’ensemble, ces deux livres donnent accès à la vision de certains activistes sur la constante punk et ouvre le débat personnel que chacun pourrait avoir : Le punk, c’est quoi, et comment le voir ? Après, à savoir si tout le monde à envie de réfléchir sur le sujet, ou être accessible au côté philosophique de la question… il est peut-être plus facile de citer 5 marques de bières… »

Chansons d’Amour, Crass, article Sylvain Nicolino, La Femelle du Requin, 2006

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 LA FEMELLE DU REQUIN, Sylvain Nicolino, 2006
OBSKURE.com, ZICAZIC.com

crassfeedingcover« Il est parfois nécessaire de faire un peu d’Histoire.Le groupe Crass est considéré à juste titre comme le père de la mouvance anarcho-punk. Collectif d’artistes de tous âges et tous niveaux socioculturels, Crass s’est formé en 1977 et s’est sabordé, comme cela était annoncé avec cette ironie discrète : « Nous arrêterions le groupe en 1984, ce qui, Big Brother ou pas, nous donnait sept années pour changer le monde, et le reste de nos vies pour nous dé-institutionnaliser nous-mêmes. » (p. XXI) Dans l’intervalle, le groupe a montré la voie de l’indépendance réelle à l’heure où les Pistols signaient chez EMI et les Clash chez CBS, a milité contre le sexisme, pour l’écologie, contre le nucléaire, contre le fascisme, pour la paix, et, surtout, ce groupe a énoncé une bonne fois pour toute que le punk était mort en 1978. A la mort du groupe, ses membres ont poursuivi leurs activités et prolongé leur réflexion. Leur maison est devenue progressivement un lieu de passage pour des alternatifs du monde entier encore subjugués par la force que Crass communiquait. On raconte que plus d’un million de disques de Crass se sont vendus ; il faut dire qu’en plus de la musique, des propos, des prix attractifs, les visuels et l’iconographie de Gee Vaucher faisaient de ces disques des objets recherchés ! Leur impact a été bien plus profond dans l’Angleterre de Thatcher qu’en France. Les pessimistes d’alors, aux jeunesses et adolescences gâchées par la crainte de la bombe nucléaire, ont trouvé via le groupe un moyen de se libérer, d’oser faire et dire ce qu’ils souhaitaient, ont réussi à être eux-mêmes, intégralement et dans le respect de la dignité des autres. Plus d’une centaine de groupes se seront ainsi retrouvés sur les compilations de Crass, les « Bullshit Detector » , « Chansons d’Amour », le titre de ce recueil de textes sonne comme une blague pour ceux qui douteraient du rapport entre punk, anarchie et humanisme. Je pourrais renvoyer au premier des livres publiés par l’éditeur français, « La Philosophie du Punk » de Craig O’Hara pour prouver les accointances multiples entre punk et humanisme, je préfère citer les propos de Penny Rimbaud  : « En conclusion, vous pourriez très bien vous demander ce que tout cela a diable à voir avec l’amour. La réponse est simple – tout. Malgré ce qu’on voudrait nous faire croire avec les clichés d’Hollywood (…) l’amour n’est pas un produit de consommation exclusivement réservé à la possession individuelle (…), pas plus qu’il ne se réduit au cadeau d’un diamant. L’amour véritable est le combat pour libérer les esclaves qui dans leur pauvreté avilissante sont forcés d’extirper ces pierres « précieuses » de la terre. (…). L’amour n’est pas un mot, c’est de l’action totale. Plutôt que de « mettre dans un certain état », l’amour est un état d’être. » (p.XXXIV) Le livre publie la traduction de l’ensemble des textes écrits par le collectif. Pourquoi ? Parce que l’anglais n’est pas forcément accessible, parce que les jeux de mots et les références culturelles nécessitent sans aucun doute des explications en notes de bas de page, parce que l’intégrale des disques de Crass est désormais difficile à trouver (mais une réédition a vu le jour chez Southern), enfin et surtout parce qu’une nouvelle génération pourra être touchée à son tour et s’activer à la lecture des ces saines paroles. « Nous n’étions pas des imbéciles à l’époque et nous ne sommes toujours pas des imbéciles aujourd’hui, mais cela a pris un temps fou au courant dominant pour enfin en prendre conscience. » (p.XXVII)

Livre de propagande ? En partie, oui. Le contenu est fortement politisé mais aucune adhésion à un parti ne s’y décèle. Aucune philosophie ou idéologie n’y domine (même si les liens avec un anarchisme pacifié abondent). Propagande oui, mais en partie seulement. Dès la préface, le ton est donné et la critique est présente : les agressions de Crass envers la religion étaient trop véhémentes, nous explique Mark Hodkinson, des Editions Pomona (éditeur anglais de ce livre) si on considère que la religion a pu sauver des gens et leur donner espoir, si l’on considère que la religion a permis à l’art de grandir… Il ne s’agit pas non plus de propagande quand aucune solution de secours n’est programmée et que le seul but visé est l’émancipation totale de l’individu.

On lira surtout le livre pour ce qu’il est : recueil de poèmes, souvent complexes, parfois difficiles à transposer (comme par exemple avec « Systematic Death » fortement rythmée et rimée avec une concision anglaise délicate à rendre en lui conservant toute sa saveur : la fluidité de l’original ne peut qu’y perdre mais le sens y gagne et nombreuses sont les chansons qu’on redécouvre grâce à cette traduction), très souvent touchants, lyriques («Apparence de Santé » sur les sanatoriums mouroirs) ou rugueux comme des slogans voire orduriers («Ne me dis pas que tu t ’en soucies », harangue brûlante contre Thatcher), souvent en phase avec une nature Hédoniste que les auteurs croient admirer une dernière fois avant les sirènes d’alerte nucléaire. Quelques fois, ces textes sont marqués par un vocabulaire désuet (« Le Système » est l’ennemi redoutable), d’autres fois les thèmes abordés sont restés cruellement présents (refus du machisme et de l’utilisation du corps de la femme, hurlements contre des lois sécuritaires, mensonges d’Etat conduisant à la guerre des jeunes gens dépassés, viols de soldats…). L’extrême nombre de textes reproduits (84 dont certains flirtant avec les trente pages) permet un voyage en plusieurs étapes. Les deux introductions, la discographie complète et une courte bibliographie apportent les compléments essentiels pour comprendre le phénomène que fut Crass en le prenant à bras le corps. La mise en page reproduit les jeux visuels originaux : texte en croix pour «Réalité asilaire », parallélisme pour  « Où est ee prochain Colomb ? », tract pour « Il n’y a Nulle autre autorité que qous-même », lettres progressivement effacées de la chanson « Raseur des eighties » quand les paroles abordent ces séries télé multi diffusées, une page noire au milieu de « Ils ont une Bombe » symbolise une explosion, des grisés sur « Bats-toi contre La guerre, pas à la guerre » représentent la montée en volume des cris d’une armée anti-guerre… Dans un déballage ni chronologique, ni alphabétique, tous ces textes sont donnés avec leur date et leurs auteurs respectifs. Les pseudos ont été conservés puisqu’il n’a jamais été question d’ego chez Crass, et c’est avec un plaisir réel que l’on recroise ces patronymes évocateurs : Joy De Vivre, Penny Rimbaud, Eve Libertine, Steve Ignorant, Gee Vaucher, Phil Free, Pete Wright… Les années babas n’étaient pas loin derrière et contrairement aux idées reçues, le punk n’a pas tout brûlé. La terre est féconde, les herbes folles poussent et les chardons se parent de leurs plus belles couleurs… L’arrivée de notre printemps vous incitera peut-être à vous charger d’un livre pour aller pique-niquer. Et ramassez vos déchets avant de rentrer chez vous. »

« Dans leurs efforts pour nous calmer, ils nous demandent
pourquoi nous n’écrivons pas de chansons d’amour.
Que chantons-nous alors, si ce n’est cela ?
Notre amour de la vie est total,
tout ce que nous faisons en est l’expression.
Tout ce que nous écrivons est une chanson d’amour
. »
(« A Vos Ordres, Monsieur », p.40)

« You’ll Ruin It for Every One », Crass, texte Mark Hodkinson, Pomona Sounds 2001

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Crass « You’ll Ruin It for Every One », 2001
Texte apparaissant dans le livret de la réédition CD
,
traduit par Paul Vincent

par Mark Hodkinson, POMONA Sounds

« You’ll ruin it for everyone » (vous allez tout ruiner pour les autres) est l’enregistrement d’une performance du groupe anarchiste Crass. Ce concert a eu lieu le 4 juillet 1981 au Lesser City Hall, Perth, Ecosse. Sorti une première fois en 1996 à 1000 exemplaires, nous avons décidé de le re-sortir avec une nouvelle pochette et un livret revisité.

Durant le printemps 1981, il y a eu des perturbations civiles dans l’ensemble du Royaume-Unis. En juillet, alors qu’un été humide exacerbait une colère montante, des villes comme Londres, Birmingham, Liverpool, Manchester et Bristol étaient sujettes à des émeutes violentes. Des vitres brisés, des voitures retournées, des bouteilles de lait remplies d’essence. Des jeunes terrorisaient leurs propre environnement et la police était amené à faire des heures supplémentaires à outrance. Le Parlement a fait passé une loi d’urgence interdisant n’importe quel rassemblement de plus de trois personnes dans les lieux publics.

Crass étaient par déveine en tournée à cette période, confrontés au nihilisme ambiant dans des endroits isolés où la colère mise à nue, souvent à son encontre, était courante. Portée à son comble à Perth, une ville en Écosse du nord, habituellement tranquille, mais polluée cette nuit là par assez de rustres pour qu’ils aient leur propre version turpide d’une émeute. Les instigateurs, apparemment des sympathisants du National Front, s’étaient volontairement rendus dans cette ville pour semer le trouble.

Ailleurs dans le livret, des gens présents ce soir là écrivent au sujet de cette expérience. L’enregistrement du concert, régulièrement interrompu par des appel au calme, parle pour lui-même.

Crass étaient une cible facile ; ils ont entraîné la confusion par inadvertance. L’imagerie du groupe, les paroles, le graphisme et leur musique furieuse ont reçu l’hostilité de l’aura. Cela confondait les limites – passion/violence, énergie/agressivité, amour/haine – et invitait les esprits éveillés à discerner les messages. Leur définition de l’anarchie était la liberté pour chacun de faire ce qu’il lui plait, à condition que cela ne nuise à personne d’autre dans le processus. Ce n’était pas un manifeste d’insouciance ou d’égoïsme : c’était le malentendu à Perth.

Il est évidemment plus facile de ne pas réfléchir, de voir simplement la caricature, l’accord puissant, la diatribe, l’uniformité du noir. Et d’être assez perturbé par cela pour ensuite souhaiter le détruire. Pour beaucoup cependant, Crass étaient une inspiration. Ils sont devenus un cri de ralliement pour des groupes, poètes, auteurs, artistes. Ils ont chacun et chacune voulu faire partie de cette contre-culture motivée, pour une fois, non par l’avidité ou l’ego mais par la créativité pour l’intérêt qu’elle suscite.

Leur position étant accidentellement devenue évangélique, c’était avec raison qu’en 1984, ils prennent chacun et chacune leurs propres chemins. Ils avaient atteint leur objectif ; un accès d’urgence, une graine plantée, puis disparaître pour jouer le rôle de leurs vies individuelles.

Ce CD a été masteurisé à partir de la bande enregistrée directement par la table de mixage à Perth. Elle n’a été re-mixée en aucune façon. La qualité du son, pourtant de meilleur qualité que bien des bootlegs (éditions pirates), n’est pas fantastique. Crass ont donné leur accord pour que puisse sortir ce projet entrepris par Pomona Sounds. La bande a été aimablement fournie par Andy T, lui-même un artiste sorti sur Crass Records.

Elle est présentée ici dans l’espoir vain que (le fantôme de) Crass puisse de nouveau inciter à la libre-pensée, l’enthousiasme, l’ingéniosité, des tonnes de soupe de lentille et un zeste d’amour, de paix et d’anarchie. Nous pourrions tout faire avec un peu de tout cela…

Chansons d’Amour, Crass, chronique Cap’tain Planet, Vacarm.net, 2006

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Cap’tain Planet, VACARM.net

Crass – Chansons d’amour, éditions Rytrut, 2006.

« Né aux balbutiements du mouvement punk, Crass se forme en 1977 et s’impose comme le groupe fondateur de l’anarcho-punk… Conceptuelle et réfléchie, la formation était plus qu’un groupe de musique. Ils fondent une communauté ou plutôt un collectif rural. Basé dans l’Essex, le collectif va devenir peu à peu autonome pour vivre finalement en autarcie. Surveillés constamment par les services de renseignements anglais, la communauté grandie et le mythe prend forme. Il paraîtrait même que plus d’un million de disques de Crass se sont vendus en complète autoproduction.

Sombrant dans l’inconnu à partir de la dissolution du groupe en 1984, les éditions Rytrut ne pouvait qu’attiser la flamme en publiant la traduction française de l’ensemble des textes écrits par le collectif. Certes le contenu est hautement politisé mais il est en parti dépassé à certains egards. Certaines choses ont changé, mais d’autres malheureusement pas. Pour rester objectif à la lecture du livre, il est nécessaire de garder un certain recul et de bien avoir en tête le contexte historique et social de l’époque.

En 1975, l’Angleterre, là où le mouvement punk s’affirme, a perdu son empire et les jeunes se révoltent contre une société pourtant désormais large d’esprit. Il y a des raisons précises au malaise de la jeunesse anglaise : le premier responsable est la crise économique que traverse l’Angleterre à la fin des années 70 (après la première crise pétrolière de 1973) qui se traduit par une hausse du chômage et qui touche particulièrement la jeunesse. En effet, le tiers des écoliers qui quittent leur classe à l’époque se retrouvent sans emploi. »

Le livre reste un recueil de poèmes qui prend toute son ampleur dans le visuel. Les jeux de mise en page donne naissances à des calligrammes qui donnent vie à ce recueil. Les poèmes traitent des thèmes classiques de la philosophie anarcho-punk, mettant notamment en avant la place de la femme dans la société, la sauvegarde de l’environnement ou la religion. Le langage est tantôt lyrique, tantôt rugueux voire grossier. L’extrême rudesse de ces textes en fait ressortir toute la force et la noirceur dans laquelle s’est établi le mouvement punk.

Terminons par ces vers :
« Notre amour de la vie est total,
tout ce que nous faisons en est l’expression,
tout ce que nous écrivons est une
chanson d’amour
 » (CRASS)