La Philosophie du Punk, Craig O’Hara, Chansons d’Amour, Crass, article « Favorable à un retour de l’esprit du mouvement punk », Le Vide Poche, février 2008

Le Vide Poche, le blog dédié au planning stratégique, 15.02.2008

– Favorable à un retour de l’esprit du mouvement punk –

Retour sur l’année 1977, symbole d’une révolte culturelle situationniste, anarchiste et rock’n roll. Avec les Sex Pistols et Clash comme détonateurs, et Crass en activistes radicaux.

«Chaque année, une nouvelle génération d’adolescents ressent la même colère face à l’hypocrisie du monde, de son environnement, et se tourne vers le Punk.»

Le Punk est-il mort? Est-il né à Londres ou à New York? Le groupe punk ultime: Les SexPistols ou The Clash? Ces questions nourrissent certainement des discussions enflammées aux quatre coins du monde, et ce n’est pas près de s’arrêter. Car, plus qu’un courant musical ou une mode, le punk est d’abord «un état d’esprit» – tous ses adeptes en conviennent. Et on sait que l’esprit est immortel. Il n’est donc pas réductible à ses clichés: punks de pacotille photographiés sur Trafalgar Square (où on ne les trouve plus d’ailleurs), punks à chiens faisant la manche, auxquels l’émission «Tracks» d’Arte consacre ces jours-ci un cycle jubilatoire.
La subculture punk se décline en une foule de slogans, looks, visuels, œuvres littéraires et cinématographiques. Et bien sûr en musique – bruyante, chaotique, anarchique. Sans règles établies, accessible à tous selon le principe do-it-yourself opposé aux hiérarchies sociales et culturelles. Le punk-rock, urgent et viscéral, est le médium fédérateur d’un mouvement par nature éclaté – anarcho-punk, hardcore, oï, skinhead de gauche ou de droite…
On peut dater le big bang du Punk au 26 novembre 1976 avec la sortie du premier single des Sex Pistols, ‘Anarchy in the U.K.’, ou plus généralement à 1977, «année punk» marquée par la sortie de ‘The Clash’, premier album du groupe éponyme, ‘In the City’ des Jam, ‘Damned, Damned, Damned’ des… Damned, ‘Stranded’ des Saints australiens, ‘Young, Loud and Snotty’ des Dead Boys new-yorkais et surtout ‘Never Mind the Bollocks’, uniquealbum des Sex Pistols. A sa sortie, ce brûlot vitriolé, désormais classé chef-d’œuvre intemporel du rock, est attendu avec fébrilité car les Pistols ont créé un mini-scandale le 1er décembre 1976 dans l’émission de TV populaire de Bill Grundy: éméchés, Johnny Rotten et son groupe, accompagnés de la chanteuse Siouxsie Sioux, ont proféré des obscénités impensables à cette époque prude et moralement répressive.
Contre le statu quo
«Qu’arrive-t-il à notre jeunesse?», se demande l’Angleterre face à ces gamins débraillés, bardés d’épingles à nourrice et les cheveux colorés, qui multiplient rictus défiants, doigts d’honneur et blasphèmes, en «pogotant» sur une musique assourdissante. Sur ‘God Save The Queen’, une attaque frontale contre la reine Elizabeth II en plein jubilé d’argent, Rotten éructe «There is no future in England’s dreaming»: le réveil pour l’establishment est brutal.
«Le chômage était élevé, le futur sombre, la fin du monde apparaissait comme une option crédible», explique Craig O’Hara. Auteur de ‘La Philosophie du Punk’. Histoire d’une révolte culturelle, il résume ainsi le sentiment de désillusion qui prévalait: «Les années soixante avaient fait naître des espoirs qui ont été anéantis dans la décennie suivante par un style de mauvais goût, de mauvaises drogues, une musique médiocre et la menace de la guerre nucléaire. Le Punk est apparu comme une alternative excitante et ouverte à tous, filles et garçons.» La rupture est consommée: Joe Strummer des Clash proclame «Ni Elvis ni Beatles ni Rolling Stones en 1977»; les vieux au placard!
«En 1977, j’avais 13 ans», se souvient Ladzi Galai, fondateur des éditions Rytrut et traducteur de La Philosophie du Punk. «Je vivais dans un quartier ouvrier de la banlieue grenobloise, tout le monde était à la disco, je passais pour un farfelu. La force de la musique punk et la remise en question des idées m’ont immédiatement attiré. Avec un pote d’un quartier voisin, on mettait toutes nos économies dans les disques, sur lesquels j’ai commencé à chanter avant d’écrire mes propres morceaux. Depuis l’âge de 7 ans, j’allais à l’école de musique, où j’ai appris les bases du piano et de la trompette. J’ai arrêté à 15 ans pour m’acheter une basse, avec mon premier salaire d’un boulot d’été.»
Ladzi Galai a suivi le parcours du parfait punk-rocker: il a joué dans des groupes, monté un label de cassettes, publié des fanzines. «Mon attachement à cette culture reste fort», dit-il. Aujourd’hui, ses éditions publient logiquement des ouvrages consacrés à des auteurs contestataires: l’intégrale des textes du groupe hollandais Trespassers W – ceux de Jello Biafra, ancien leader des Dead Kennedys, sont en cours de traduction. Sous le titre Chansons d’amour, on trouve aussi l’œuvre copieuse de Crass, collectif anarchiste radical – séparé en 1984 –, dont la colère doit être comprise comme une déclaration d’amour à l’espèce humaine et un refus de son exploitation sous toutes ses formes (lire page suivante).
Coup marketing
En 1978, Crass chantait déjà «Punk is Dead»: «CBS promeut les Clash / Pas pour la révolution, Juste pour le cash (…) / Les mouvements sont des systèmes et les systèmes tuent.» Inutile de le nier: passé le premier choc, le Punk s’est mué en un business lucratif. C’est même dès le début un coup marketing, orchestré par Malcolm McLaren, compagnon de la styliste Vivienne Westwood et propriétaire de la boutique «SEX» sur King’s Road. En 1974, à New York, McLaren a fréquenté le club CBGB, il a vu les Ramones, les Neon Boys de Tom Verlaine et Richard Hell – considérés comme les premiers groupes punks avec les Stooges d’Iggy Pop –, il a même managé les New York Dolls.
Flairant le pactole, à son retour à Londres, il organise des auditions et crée de toutes pièces les Sex Pistols. Lesquels en concevront un mélange de haine et de gratitude. Ephémères, ils implosent en 1978 après une tournée américaine catastrophique marquée par les frasques du bassiste junkie Sid Vicious.
«McLaren était le Dr Frankenstein et les Sex Pistols sa créature incontrôlable», résume Pierre Mikaïloff, qui publie un Dictionnaire raisonné du Punk. «Collier de chien», «Doc Martens», «fanzines», «Giscard», «Billy Idol», «héroïne», «Le Palace», «Sid Vicious»: en tout près de 400 entrées cernent avec une subjectivité assumée la culture punk, ses vêtements, ses objets, ses personnalités, ses dates, sa musique, «tout ce qui a caractérisé une période brève mais intense». Pour Pierre Mikaïloff, le Punk est un son – «tempo rapide et métronomique, guitares saturées, voix juvénile et criarde» – mais c’est aussi les visuels de Jamie Reid, collages d’inspiration situationniste, et le look – jeans et t-shirt étriqués, blouson de cuir, baskets, mèches hérissées ou petite crête – qui réapparaît chez les stylistes «punk chic».
De Londres aux Halles
L’ouvrage est préfacé par Patrick Eudeline, écrivain, critique rock et importateur du Punk en France avec son groupe Asphalt Jungle. Car, souligne Pierre Mikaïloff, «c’est la seule fois dans l’histoire de la musique qu’un mouvement s’est développé simultanément aux Etats-Unis, en Angleterre et en France.» Tandis qu’«en 1976, Londres ne comptait pas plus de 200 punks», à Paris, Yves Adrien de Rock & Folk et Eudeline au magazine Best avaient leur stylo branché depuis des années sur les proto-punks de Detroit et New York. «Eric Debris (futur chanteur de Metal Urbain) faisait régulièrement le voyage de Londres et en ramenait des disques. Une petite communauté se passait le mot à travers les concerts du Gibus et les boutiques des Halles.» Les Stinky Toys, Asphalt Jungle, Starshooter, Metal Urbain seront les fers de lance de la branche française du punk, qui n’a pas à rougir. Au contraire, estime Pierre Mikaïloff: «Metal Urbain a innové avec sa boîte à rythmes et est devenu culte. Ses singles sont des collectors qui se vendent 200 dollars aux Etats-Unis.»
Finalement, que reste-t-il? «Des disques, dont beaucoup de classiques, des films underground, et des écrits» – de Jon Savage, Greil Marcus, Lester Bangs, Nick Kent, et en France Yves Adrien, Patrick Eudeline ou encore le Jeune homme chic d’Alain Pacadis, journal d’un pigiste à Libé le jour, dandy ravagé la nuit. Bref, les plus illustres critiques rock, autant acteurs qu’observateurs.
Le punk ne meurt pas, il vieillit, même plutôt bien. A condition d’en préserver l’esprit. «C’est un phénomène international», analyse Craig O’Hara dont l’ouvrage a été traduit partout (France, Brésil, Chine, Turquie, Russie, Lituanie…). «Lentement mais sûrement, le Punk a essaimé sur la planète. Et chaque année, une nouvelle génération d’adolescents ressent la même colère face à l’hypocrisie du monde, de son environnement, et se tourne vers le Punk.»

RODERIC MOUNIR

Note :
Craig O’Hara, «La Philosophie du Punk. Histoire d’une révolte culturelle», avec suppléments «Sur les traces de l’Hexagone» par Ladzi Galaï et «Etat des lieux» par Florent Mercier, Ed Rytrut, 2003, 232 pp.
Pierre Mikaïloff, «Dictionnaire raisonné du Punk», préface de Patrick Eudeline, Ed. Scali, 2007, 304 pp.

Interview Rytrut, par Rémi Jimenez « Renforcer la Sécurité » webzine, juillet 2007

Interview de LADZI GALAI de RYTRUT éditions par REMI JIMENEZ,
Parue dans feu le site web « RENFORCER LA SECURITE »,
29/07/2007

Crées en 2003 par Ladzi Galaï, les éditions Rytrut se consacrent à l’éditions d’ouvrage sur les musiques indépendantes, et notamment le punk. Trois ouvrages ont déjà parus : La Philosophie du punk (2003), les Chansons d’amour de Crass (2005) et l’intégrale des paroles de Trespassers W (2007). Interview de Ladzi :

Bonjour ! Qui es-tu ? Qui est Rytrut ? Et qu’est Rytrut dans ta vie ? Parviens-tu à en vivre ? Et d’abord, ça veut dire quoi, Rytrut ?

Un diminutif de Rythme & Rut, le rythme de la vie ou de la danse et caricature du rituel animal des préliminaires de la reproduction, qui se matérialise par la fête pour les rencontres chez les humains. Je suis un quadragénaire issu de la classe ouvrière. J’ai fait des études secondaires en mécanique générale, puis obtenu un CAP de maçonnerie, suivi plusieurs formations, travaillé dans différents secteurs, usines métallurgiques comme monteur, usine informatique comme cariste et gestionnaire de stock, bâtiment, techniques du spectacle, et d’autres boulots. J’ai étudié la musique classique plus jeune, pratiqué le piano et la trompette, et le punk m’ayant interpellé à l’adolescence, j’ai rompu avec la filière traditionnelle pour apprendre la basse et la guitare en jouant sur des disques. J’ai commencé à écrire des chansons et à jouer dans des groupes en 1982. Je vivais dans un quartier de « banlieue rouge » de l’agglomération grenobloise, ma mère était institutrice et mon père permanent syndical à la CGT. J’ai baigné dans la lutte de classe, tout en ayant une relation particulière avec la nature, vu qu’avec les gamins du quartier, on allait se promener et jouer dans la forêt (le quartier étant au bord de l’urbanisation, au pieds des collines). En famille on allait souvent en montagne et on partait en vacances. Je n’ai pas fait l’armée mais les colonies de vacances, ça vous apprend à connaître la nature humaine en collectivité. La bande de copains était bon enfant. Je n’ai jamais connu l’ennui, traîné dans les quartiers à ne pas savoir quoi faire d’autres que des conneries. Je me suis reconnu dans une flopée de groupes issues des scènes punk rock, dans le sens ou ça correspondait à l’ouverture d’esprit dont je semblais avoir été doté, et aussi au fort sens de la dérision qui semblait animer ma vie. L’influence du punk rock était alors vraiment marginale dans mon environnement, la plupart des jeunes du quartier étaient branché disco, et suivaient le sillon pour trouver leur place dans la société en se valorisant par le travail, plus que par l’artistique ou toute activité ne « payant pas son homme », et par la pratique de loisirs.

Comment t’es venu l’idée de créer Rytrut ?

En 2003, une suite logique de mon évolution personnelle me mène à l’édition. En 1983, on a commencé par un fanzine, appelé Inquiétude, puis Noire Inquiétude suite à la fusion avec un autre fanzine, Noire Vision ; avec l’équipe du fanzine on avait organisé un festival avec notamment Bérurier Noir et Ausweis. En 1985, on a créé un label de cassettes de home music actif dans les réseaux du mail art, nommé R.R.Products (Rythme & Rut). L’idée de base du punk n’étant pas de reproduire des models mais de faire son propre truc, on s’est intéressé aux musiques nouvelles, aux prémisses de la musique électroniques, tout en ayant une sensibilité rock’n’roll et punk rock, on a sorti des musiques pouvant se définir comme post-punk, sans pour autant être réduites à une étiquette. Avec R.R.Products, on a aussi édité des fanzines graphiques en parallèles à des compilations à thème. Niveau littérature et arts graphiques, j’étais notamment intéressé par la période dadaïste. Le roman de 1935 de Louis Guilloux, Le Sang noir, m’ayant fortement touché, j’ai utilisé le pseudo Cripure pendant plusieurs années, pour la musique, l’écriture, et un peu le dessin que j’ai un peu pratiqué. Pendant des années, j’ai donc fait différents boulots, tout en faisant de la musique durant mon temps libre, et j’ai pu financer les projets et acheter du matériel principalement grâce à mes salaires du travail. La musique ne m’ayant jamais fait vivre, j’ai fini par me retrouver au RMI., lassé de travailler pour d’autres. En 1996, j’avais lu une chronique du livre The Philosophy of Punk, alors que je vivais à Londres où j’ai bossé pendant quatre mois. En 2001, je tombe sur le livre en France, et en cours de lecture, j’écris à son auteur, Craig O’Hara, pour lui proposer de le traduire, et c’est ce qui déclenche les éditions Rytrut. Mais l’idée de traduire des paroles de chansons avec l’objectif de les éditer est née en 1995, quand j’ai commencé à travailler sur les paroles du groupe néerlandais Trespassers W.

Est-ce qu’il t’a été difficile de passer de « l’idée » à la réalisation de ce projet ? Démarches administratives, problèmes financiers, question des droits d’auteurs, etc… j’imagine que tout ça n’est pas simple à gérer. Tu as été formé ou tu as tout appris sur le tas ?

Sur le tas. Je suis autodidacte, et toutes les expériences précédentes sont formatrices. Rien ne tombe comme ça, l’évolution est bien une suite logique. J’ai toujours eu un esprit analytique et critiques des contemporains rencontrés ou observés dans le monde du travail et dans la vie courante. Le fanzinat et le label underground de cassettes m’ont amené beaucoup d’échanges. J’ai participé à la programmation d’un squat la saison 2004/2005 à Grenoble; ce qui m’a appris qu’en dehors de l’utopie ou d’un certain idéalisme, on retrouve des comportement similaires dans tous les milieux. L’Humain est très inspirant. Il y a toujours et partout, des gens sur qui on peut compter, qui vous enrichisse, et des enfoirés de première, prêts à tout faire foirer, à saper votre travail.. Au niveau technique, je me suis fait conseiller, associé à des professionnels, et me suis récemment mis à la mise en pages à l’aide d’un bouquin pour tendre à être encore plus indépendant. Les démarches administratives ne sont pas ce qu’il y a de plus marrant quand on fait dans l’artistique, mais quand il nous faut passer par là, c’est juste des formalités qu’il ne faut pas vivre comme des contraintes. Au niveau finance, je suis parti du point zéro. J’étais Rmiste, aucun budget. J’ai fait un emprunt bancaire qui n’était pas suffisant pour financer le premier tirage de La Philosophie du punk. Il existe des structures d’aide à l’édition, j’ai donc écrit au Centre national du livre, et soumis le manuscrit. Il m’a été octroyé une aide remboursable de 1450 €, j’ai donc eu assez pour payer l’imprimeur. Ce n’est pas une « vraie » subvention vu que c’est à rembourser. Mais il ne faut pas cracher dans la soupe quand on vous accorde un intérêt qui vous permette de diffuser vos idées. Tout projet doit être financé, qu’il le soit par votre propre emploi dans la société, que vous soyez ouvrier ou fonctionnaire, que vous payez vos impôts ou que vous ne soyez pas imposables, ou que vous trouviez des collaborateurs pour partager les frais. Les droits d’auteur sont une chose normale quand on diffuse le travail de cet auteur. Ceux fixés par Rytrut sont de 10 % du bénéfice, ce qui semble être supérieur à ce qui se pratique dans l’édition. Pour l’instant, il n’y a que Craig O’Hara et AK Press qui les touchent (il les avait laissé à Rytrut sur les 1000 premiers exemplaires vendus, pour nous soutenir). Les frais des deux livres d’après, Crass et Trespassers W, ne sont pas encore couverts. Je ne me paye pas en tant que traducteur, et pour tout le boulot fourni pour la diffusion, etc. Le but n’étant pas le profit, tous les bénéfices sont réinvestis sur les projets suivants. Le but est la diffusion des idées. Qui s’imagine qu’on peut faire du profit avec le punk ou autre expression underground vit dans une complète utopie. Il ne faut pas mélanger les notions. Et comme le dit cet aphorisme « il n’y a pas de sot métier, il n’y a que des sots tout court » . Si par la suite j’arrive à vivre de l’édition, à m’assurer au moins un salaire à mi-temps, ce sera tout à mon honneur. Je ne travaillerai pas pour d’autres, ne toucherai pas mon salaire de fonctionnaire ou autre me permettant de financer mes projets tout en me réclamant du DIY (ce qui n’est pas foncièrement critiquable en soit, mais dans ce cas là, autant l’afficher ouvertement et cesser de jouer au misérabilisme). Je le vivrais pleinement et honnêtement. Je ne compte pas le temps dépensé pour Rytrut. C’est quasi tout mon temps, j’ai même dû mettre la musique en stand-bye pour l’instant. Je me donne pleinement. Je crois en ce que je fais, en essayant de ne pas me compromettre avec la mesquinerie et les idées reçues qui bouffent le cœur derrière la façade.

Les éditions Rytrut ont un statut d’association loi 1901, sans subventions. Pourquoi avoir choisi le statut d’association ? Est-ce plus pratique, plus facile ?

Rytrut est la suite logique de Rythme & Rut, qui est une association de loi 1901 depuis 1988. Comme expliqué plus haut, j’ai auparavant financé l’activité de diffusion musicale, cassettes et Cds par les boulots que je faisaient en parallèles. Il n’y a pas de profit, donc pas d’impôts, ce ne serait pas gérable, vu qu’on fait dans l’édition à petite échelle. Je suis sorti du RMI en 2005, grâce à un contrat aidé. Je suis donc l’unique salarié de l’association. Commencé par un CAE à 35 heures au SMIC, poursuivi par un contrat d’avenir à 26 heures. L’aide au salaire de ce contrat par le CNASEA est dégressive et sera définitivement close à l’automne 2008. Comme Rytrut a un salarié, j’ai aussi les charges de bases employeur, qui tournent autour de 1000 € tous les trois mois. Je reste parmi les gens considérés comme vivant en dessous du seuil de pauvreté, et pourtant je m’accroche au navire. Je ne suis pas gourmand, ne suis pas un requin, je suis modeste et économe.

On peut lire à la quatrième page de La Philosophie du punk la mention « Ouvrage publié avec le concours du Centre nationale du Livre ». En quoi a consisté ce soutien ? Comment es-tu parvenu à le décrocher ? N’as-tu pas peur que les grands inquisiteur du punk, toujours prêts à donner des leçons d’éthique Do-It-Yourself et à distribuer des bons points, te le reprochent ?

Suite au geste du CNL, l’aide remboursable pour démarrer l’édition, comme expliqué plus haut, il était convenu que cette phrase apparaisse dans le livre. Cette avance financière correspondait à un quart du devis de l’imprimerie. Le DYI est peut-être devenu un mot à la mode, mais nous avons toujours fonctionné avec ce principe, le do-it-yourself, le bricolage, faire avec les moyens que l’on a, où que l’on parvient à se donner, hors du contexte des multinationales et des grandes firmes. L’argent est un moyen pas un but. Si certains s’avisent à me reprocher quoi que ce soit, je pense qu’ils sont à côté de la plaque. Est-ce qu’ils ont montés leur propre imprimerie, propre fabrique de pressage, d’où tiennent-ils les revenus pour financer leurs projets ? Que finance une partie de l’argent quand ils sortent des CD, même quand ils achètent des CD vierges ? Ceux-là feraient mieux de se marginaliser complètement, d’arrêter tout lien avec le monde moderne, et se retirer dans des lieux où ils devront fabriquer leur propre électricité, distribution de l’eau, etc., et cesser de s’afficher sous une éthique qu’il utilisent comme une barrière. Je méprise l’hypocrisie latente et sectaire de surcroît. Je me méfies des clans, des foules, des masses, des effets de la médiocrité, des moutons parqués dans la prison de leur cerveau. Mais j’apprécie les gens positifs. Et les ragots de basse-cour émanent souvent de personnes qui font de mauvaises interprétations et qui se croient dans le vrai. Même si elle s’en défend, la scène ne manque pas d’arrivistes prétentieux, qui freinent les choses plutôt que de les soutenir. Je n’en connais qu’une infime partie alors j’ose espérer que ce ne sont que des cas isolés qui se vautrent dans la mesquinerie. Quand cela se produit, c’est dommage, mais c’est à l’image d’un modèle de société qui peut se reproduire même chez les plus récalcitrants, et c’est pour ça qu’il y a des limites à « l’unité ». Quand on a conscience de cela, on devient intouchable, c’est à dire que les bassesses humaines se transforment en inspiration quand on fait de la chanson, et un exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Ce qui est parfois nommé comme la « police du punk » est un leurre. Je crois en la sincérité, pas au calcul de castes, quitte à en perdre des plumes.

Pour le moment, Rytrut publie essentiellement des traductions. Est-ce un choix délibéré ? Comptes-tu publier des œuvres originales ?

Oui, c’est un choix, peut-être une ligne éditoriale, car il s’avère que je baigne depuis longtemps dans la culture anglo-saxonne davantage que dans la culture française, même ci celle-ci me m’est pas indifférente, puisque j’en fait aussi partie. Aussi, Rytrut est tout petite, y a pas de personnel, je me tape presque tout, avec l’aide de quelques amis, et de collaborateurs sur les projets. Par exemple sortir des bouquins de traductions de paroles anglo-saxonnes est utile pour la « communauté » et pour s’ouvrir aux autres qui vivent dans d’autres univers et qui ne sont pas foncièrement recroquevillées dans leur coquille. Le but étant la diffusion des idées, à nouveau. C’est un acte de générosité. Publier des œuvres originales serait envisageable par la suite, mais pour l’instant, vu la charge de travail, j’essaye de mener projet après projet. Je ne peux aller au rythme d’une plus grosse structure, et fonctionne évidemment aux coups de cœur.

Rytrut est-il un « éditeur musical » ? Penses-tu continuer à publier des ouvrages en rapport avec la musique ou ouvrir ton catalogue à d’autres domaines : littérature, sciences sociales, thèses de mécanique quantique, essais sur la démographie yéménite par la statistique, l’analyse de graphe et l’étude de réseaux ?

Tes énumérations dépassent mon niveau de connaissances, mais comme tous les curieux, je suis avide d’apprendre [NdRLS : c’était pour rire !]. Je me considère toujours comme un amateur dans les domaines que je pratique, donc je fais forcément des erreurs mais suis à l’écoute des conseils me permettant d’évoluer. Oui, les ouvrages en rapport avec la musique sont le moteur de Rytrut. Et la musique devrait sûrement être le moteur des ouvrages qui seront publiés par la suite. Mon ami Lobo, un acolyte du fanzine Noire Inquiétude, et ensuite de R.R.Products, avec qui j’avais formé les Dirty Husbands en 1987, vit en Espagne depuis 7 ans, où il a monté un studio d’enregistrement. Il est venu en visite récemment, et il est question que nous ressortions des cassettes albums en CD, en créant la branche musicale de Rytrut, redonnant vie à R.R.Products ; bien sûr nous avons toujours des moyens limités. Enfin l’idée suis son cours. Les deux premiers trucs qu’il se charge de remixer sont les Dirty Husbands et Hermaphrodisiak, un autre duo auquel j’ai participé. Le webmaster de notre site viens de mettre une page d’infos sur la discographie de Trespassers W, et comment commander les disques disponibles. Le groupe n’est pas très connu en France, c’est donc risqué de sortir un livre de leurs textes, car beaucoup ne s’intéressent qu’à ce qu’ils connaissent déjà. C’est un groupe post-punk qui n’a pas hésité à s’exprimer dans d’autres univers. À mes yeux, ils sont peut-être davantage un groupe punk que d’autres groupes soi-disant « punk », parce qu’ils ne s’en revendiquent pas, et font leur truc sans se cacher derrière une étiquette parfois galvaudée. Les paroles de Cor Gout sont fortes et personnelles, sans tomber dans des clichés qui se répètent sur la volonté de changer le monde. Trespassers W sont cités dans le livre de Joe Carducci, Rock and the Pop Narcotic, publié chez 2.13.61, l’édition d’Henry Rollins, en 1990 et 1994.

Ton « public », j’imagine, est surtout le milieu punk et les scènes musicales indépendantes. Tu travailles avec des distributeurs (Alize-SFL et le Celf), cela te permet-il de toucher d’autres gens, d’autres sensibilités ? Fonctionnes-tu également avec les réseaux de diffusion du mouvement punk, distros indépendantes (et clandestines), tables tenues dans les concerts, etc. ?

On travaille avec toutes les bonnes volontés. Bien sûr les deux premiers livres intéressent plus particulièrement le milieu punk, et aussi parfois des personnes ne connaissant pas ce milieu, ce qui est plutôt une chose encourageante (sortons des ghettos !). Je ne vis pas dans un ghetto, mon cerveau n’est pas un ghetto. Je me donne les moyens d’être libre de mes choix. Oui, le punk fait partie de mes passions, et ses dérivés aussi. Le « public » de Rytrut est principalement un public de passionnés par le punk, c’est indéniable. Mais notre objectif et aussi de mieux faire découvrir cette culture à des personnes qui n’en connaissent que les stéréotypes, et non ses variantes. Et c’est chose ardue, mais quand cela se produit, ce n’est pas vain. L’état d’esprit et la créativité m’intéresse plus que l’éthique, les apparences et les faux-semblants. Nous éditons des livres, il y a un ISBN, les ouvrages sont référencés chez Electre, l’annonceur des libraires. Donc tous les libraires français sont informés de la sortie des livres, libre à eux de les commander ou pas. Jusqu’à maintenant les distros indépendantes nous ont été d’un grand soutien, surtout pour la diffusion de La Philosophie du punk, et ils ont leur pourcentage comme tout libraire, on leur rends la monnaie en continuant de bosser sur d’autre projets. Chacun y trouve son compte. Ces derniers temps, les commandes de distros indépendantes, agissant parfois avec des tables de presse à des concerts, se sont calmés. Cela m’interroge, il y en a sûrement qui s’imagine qu’on se fait des couilles en or ! (« alors qu’on mange des nouilles encore » dixit Mounir, journaliste au Courrier de Genève). Mais ceux-là se mettent le doigt dans l’œil. De plus la concurrence et la compétition est peut-être présente à l’esprit de certains, mais n’entre pas du tout dans notre fonctionnement. La Fnac nous boycotte. Cela pourrait toucher un plus large public s’il en prenaient dans leurs rayons. La question n’effleure même pas les plus réacs, qui préfèrent que les informations tournent en cercle fermé. La Société Française du Livre (Alize-SFL) est un intermédiaire entre le libraire et l’éditeur, elle ne prend pas de pourcentage à son compte, c’est un outil pratique, un outil de soutien. La plupart des commandes de librairies (Fnac comprise quand ça arrive, mais rarement) sont à l’unité. C’est le client qui va chez sont libraire pour commander le livre. La SFL est moins gourmande que les diffuseurs, qui prennent 50% de remise car il faut bien qu’ils fassent leur marge en plus de la remise libraire. Même les diffuseurs indépendants demandent 50%, mais on ne peut pas se le permettre, le budget est trop serré. La notion de distributeurs est différente. Quelques librairies et disquaires continuent de nous commander des livres par petites quantités, car ils sont concernés, mais peu nombreux. Le Centre d’Exportation du Livre Français (CELF) ne prend aucune remise sur ses commandes, son objectif est de proposer les livres à l’étranger. Par la suite, on peut avoir des commandes de l’étranger. Le Celf est un organe de la culture positif, qui n’a rien à envier aux alternatifs. Il faut cesser les petites gé-guerres systématiques contre toute institution, au risque de devenir la pire institution marginale, refermée sur elle-même, tout ça par frustration de ne pas voir ses produits plus largement diffusés. Est-ce que vos produits souterrains intéresseraient le consommateur de supermarché, qui s’y rends pour acheter la dernière promotion de TF1 et consorts ? Alors !

Quelle proportion des livres vendus te sont commandés directement par les lecteurs (sans l’intermédiaire d’un distributeur et d’un libraire) ?

Il faudrait que je compte, mais je dirais environ un tiers. Nous avons besoins des distributeurs indépendants pour vivre, sous quelque forme qu’ils soient. Bon nombre de librairies du courant dominant sont loin d’avoir intégré le punk comme un outil culturel, malgré la médiatisation du mouvement qui a évolué ces dernières années en France. Et si les distributeurs indépendants ont aussi besoin de nous pour vivre (les éditeurs indépendants), c’est qu’ils sont encore dans le DYI qu’ils défendent ; ou alors ils s’en fichent car ils ont d’autres sources de revenus pour exister. Mais après faut pas nous la raconter.

Rytrut est un éditeur indépendant, espèce en voie d’extinction. As-tu des rapports avec tes semblables français et étrangers ? Je pense notamment à des éditeurs anglo-saxons qui sont sur le même créneau (punk, anarchisme, etc.) comme AK Press ou Exitstencil Press.

Bien sûr, je suis en contact avec les éditeurs anglo-saxons avec qui nous travaillons. AK Press reçoit les droits d’auteurs de La Philosophie du Punk, à hauteur de 5% pour l’éditeur et 5% pour l’auteur. Je reçoit leur catalogue, ils sont incroyablement productifs et actifs, et ce n’est pas non plus facile pour eux par les temps qui courent. Exitstencil Press est le nom éditorial de Crass, aussi édité par AK Press. Nous avons travaillé avec Pomona pour Chansons d’Amour. J’ai forcément plus de rapports avec les éditeurs avec qui nous travaillons. En France, il y a ACL, qui nous ont soutenu en diffusant La Philosophie du punk dans leur catalogue. Je les avais rencontré quand le livre était en projet, puis j’ai finalement crée Rytrut pour le sortir, car c’était une bonne introduction pour commencer l’édition.

En tant qu’éditeur et traducteur avec une culture anarcho-punk, comment vois-tu le copyright ? Que penses-tu des alternatives à cette « propriété intellectuelle », comme les Creative Commons, copyleft ou licenses Art-Libre ?

Je n’ai pas une culture rectiligne, et spécifiquement anarcho-punk, même si j’y suis fortement sensible et investi par la diffusion de nos livres. Mais je ne prends pas les sens unique à contre-sens pour autant. J’espère avoir une culture beaucoup plus large [NdRLS : Encore heureux, parce qu’une culture « anarcho-punk » seule n’irait pas bien loin]. L’humanité est vaste, les différences entre les gens sont nombreuses, mais il y a aussi beaucoup de points communs. Je garde toujours en tête que la lutte continue contre l’asservissement du plus grand nombre pour quelque élus, et tous les désastres engendrées dans le monde, et aussi à côté de chez vous. Mais je ne prophétiserait rien qui ne soit que des paroles non mises en action. Sinon je me serais engagé en politique depuis longtemps, mais j’ai choisi de faire passer mes idées avec des chansons, souvent dérisoires, avec légèreté et dérision. À chacun sa manière. L’édition est un autre moyen. La propriété intellectuelle, je n’en penses pas grand chose, ne me suis pas trop penché sur la question. On a mis le copyright dans nos livres. Les auteurs sont libres de prêter des extraits de leurs textes ou pas à d’autres publications. Il n’y a généralement pas d’inconvénients à ce que ce soit autorisé, mais la politesse, ça s’apprend avec l’éducation. Crass ont même poussé la farce jusqu’à mettre dans l’ours la longue phrase contre le piratage sans autorisation de l’auteur ou de l’éditeur. Cela a du irriter pas mal de conformistes ou d’esprits obtus. Une moquerie de plus à leur répertoire. On en rit encore dans les chaumières, ou on s’en mors les doigts. Que se dérident les culs serrés !

Si tu devais décrire tes livres, qu’en dirais-tu ?

Je dirais que jusqu’à présent ce ne sont pas mes livres. Ce sont les fruits d’un travail collectif, même si je suis le plus investi. Après, il y a des chroniqueurs qui se chargent d’en parler, c’est leur boulot. On a eu quelques problèmes avec les imprimeurs, pas évident d’être au four et au moulin. Rytrut est un jeune éditeur, on a fait des coquilles, on tente à s’améliorer, passer du fanzinat à l’édition est un vrai travail. On a pas la science infuse, mais on croit en ce qu’on fait.

Quelle est l’actualité des éditions Rytrut ? Quels projets en perspectives ? Quels souhaits ? Quels rêves ? Quelles utopies ?

On travaille toujours sur le livre des paroles de Jello Biafra, c’est assez pointu, mais on va faire ça bien. Il est question de s’associer avec FZM pour le financement. On a aussi commencé la traduction d’un autre livre sur le punk, le premier d’un auteur qui a récemment créé sa propre édition, surprise ! Et aussi sur un autre livre de Crass, incorporant tous les textes insérés dans leurs disques, un complément au livre de leurs paroles. Bref, il y a un taf énorme en traduction. On peut souhaiter avoir les moyens de continuer ce périple, sans cesser de recevoir le soutien de la scène, du public, des gens qui ont du cœur à l’œuvre et dans la vie. Et on taf, et on taf, pour que les projets ne tardent tout de même pas trop à voir le jour. C’est fini les grandes vacances !

Interview de Cor Gout, Trespassers W, par Maxime Lachaud, Douche Froide n°3, été 2004

zinedouchefroide1 zinedouchefroide2Inclut CD avec : M. Nomized, Denis Frajerman, Trespassers W, Ende Shneafliet, Le Kolektif Undata, Thermo, Macrocoma, The Blizzard Sow, 1 KA.

Interview de Cor Gout par Maxime Lachaud,
paru dans le Magazine Douche Froide n°3, Eté 2004.

TRESPASSERS W

Créé en Hollande en 1984 par Cor Gout et Wim Oudijk, Trespassers W s’affirme, dès ses débuts, comme bien plus qu’un simple groupe de rock mais comme une organisation multimédia. Théâtre, musique, radio, littérature, films, rien ne leur échappe. Tour à tour rock, psychédélique, pop, expérimental, le spectre musical de Trespassers W est extrêmement large et toujours aussi passionnant et aventureux au bout de vingt ans d’activité.

Entretien avec Cor Gout, l’écrivain-poète-chanteur à l’origine de cette entreprise déroutante.

Trespassers W est à la fois un groupe, une organisation multimédia, c’est aussi un magazine. Comment définiriez-vous TW ?

Une unité multimédia dans laquelle le groupe joue la part la plus importante. Nous encourageons les collaborations entre les disciplines artistiques. Nous mettons ce principe en pratique avec le groupe et avec tous les projets parallèles.

Peut-on dire que Trespassers W tourne autour du personnage Cor Gout ?

J’ai commencé l’organisation et le groupe, donc oui, je suis à l’origine. Mais à l’intérieur du groupe, chaque individu joue une part égale. La seule différence est que, dans la plupart des cas, j’invente les projets et j’arrive avec les sujets. Ensuite, les musiciens aident à donner forme à ces idées. Sans de grands musiciens et compositeurs comme Wim Oudijk, Lukas Simonis, Frank van den Bos et Ronnie Krepel, TW ne serait pas devenu ce que c’est aujourd’hui.

Et qu’est-ce que ça veut dire au juste : Trespassers W ?

C’est tiré de « Winnie l’Ourson » de A.A. Milne, un livre pour enfants. Les mots « Trespassers W » sont écrits sur une pancarte dont une partie a été arrachée. Donc après le « W », quelque chose a dû se perdre (sûrement « ill be prosecuted », « défense d’entrer sous peine de poursuites »). Le porcelet « Piglet » trouve cette pancarte à l’entrée du bois et l’interprète comme un signe pour que sa maison soit construite à cet endroit précis. Il pense que Trespassers W doit être son arrière grand-père qui avait autrefois résidence ici. Donc, en résumé, il s’agit d’un signe au bord d’une aire où il n’y a pas de règles et de sens définis qui s’appliquent et que le passant peut interpréter selon sa subjectivité.

Vous avez collaboré et collaborez toujours avec de nombreux artistes et musiciens (Jos de The Ex, Alain Neffe et Nadine Bal de Bene Gesserit, Lukas Simonis et bien d’autres). Est-ce que les collaborations font partie du projet Trespassers W?

Oui, des artistes provenant du monde du cinéma, des arts graphiques, de la danse et de la musique. Nous travaillons avec différents invités juste pour obtenir l’atmosphère que nous voulons pour une chanson ou un concept. Lukas Simonis a été un membre de TW pendant de nombreuses années. A mon avis, ses meilleures heures étaient avec TW, mais en dehors de ça, il a fait de bonnes choses!

Quand j’écoute vos textes et parfois la musique, j’utiliserais des termes littéraires du fait qu’il y a beaucoup de références littéraires (Boris Vian, Beckett…).

Je suis également auteur (en dehors de mes activités de chanteur), donc il y a une affinité avec des écrivains du passé et du présent. Et juste comme ils pénètrent mon monde littéraire en tant que forces stimulantes, j’essaie de pénétrer leur univers littéraire de façon à les comprendre, faire partie de leur monde, les garder en vie.

Seriez-vous d’accord pour considérer votre musique comme une sorte de « théâtre de l’absurde »?

On pourrait dire ça. Nous plaçons notre musique à l’intérieur de contextes, dans un lieu, un espace, donc c’est théâtral. « Absurde » est un adjectif juste dans le sens où nous créons des situations et des atmosphères oniriques en lien à la réalité (parfois même la réalité politique), mais d’une manière indirecte, à travers des sentiments plus qu’à travers des logiques de rationalité.

Il y a aussi des références au cinéma (« Potemkin » d’Eisenstein), à la peinture et à la chanson française (Brel, Nougaro, Piaf, Gainsbourg) entre autres, c’est un panorama très large.

Oui, c’est la même chose que pour les auteurs que j’admire. Le mot pour ça, « s’écrire dans le texte des autres », pourrait être la « grammatologie », un concept tiré des écrits de Derrida. J’essaie de laisser les artistes (Mahler, Beckett, Eisenstein, etc) revivrent à l’intérieur de notre/mon monde.

Vos thèmes sont tout aussi hétéroclites que la musique. Quelle serait, pour vous, l’unité de TW?

Je pense: (ré-)animer les arts, les objets, les racines et les lieux que je/nous aimons, considérant tous ces éléments comme des traces que nous avons suivies inconsciemment d’abord, puis après, se rendre compte de leur pouvoir et leur poésie, revenir sur les pas (les suivre en sens inverse). La musique de TW est avant tout de la poésie, pas seulement dans les paroles, mais dans la musique aussi (du moins, nous essayons d’y arriver).

Certains de vos spectacles et certaines de vos chansons ont été inspirées par la ville dans laquelle vous vivez, La Haye. En quel sens, la ville et l’architecture de la ville influencent votre travail, si tel est le cas?

C’est évidemment le cas. La question « qui suis-je? » est très proche de la question « où suis-je? ». Je suis fortement conscient de fait que j’ai été « élevé » par la ville dans laquelle je vis. Quand je roule en bicyclette à travers la ville, je ressens comme si les lieux me parlaient. Ils me racontent des histoires de leur passé et leur présent, des gens qui ont vécu ici ou qui s’y sont éparpillés, de mes propres expériences à cet endroit précis, etc. Dans mon travail, les lieux de la ville sont plus des « personnages » que des décors.

Ressentez-vous une atmosphère particulière?

La Haye est une très belle ville mis à part les nombreux endroits qui ont été ruinés par des promoteurs immobiliers. Il y a beaucoup de différences (les gens élégants et les gens ordinaires, les riches et les pauvres, la vie citadine et le calme des banlieues, la nature et la culture, l’architecture provinciale et l’architecture tapageuse, des immeubles ridicules, etc), qui créent des espaces ouverts, des possibilités pour bouger, choisir, échapper, rêver. L’atmosphère générale est l’ « âpreté », des travaux en chantier, la formalité, comme si nous vivions toujours dans un monde de lignes droites et de noir et blanc, qui n’est pas sans rappeler les années 50.

Vous avez fait une cassette nommée « Who’s Afraid of Red, Yellow and Blue? », est-ce un hommage à Barnett Newman?

Oui, un art si direct et sans compromis que ça effraie encore les gens à un tel point qu’une personne a essayé de détruire la peinture lorsqu’elle fut ré-exposée à Amsterdam. D’une manière ironique, nous avons ajouté le sous-titre: Aimez-vous Trespassers W? (au lieu de Brahms), parce que nous pensons que les gens fuient parfois notre musique pour les mêmes raisons.

Connaissez-vous la chanson du même titre de La STPO?

Non, je ne la connais pas. Je serais intéressé pour l’écouter!

Tous vos premiers travaux ont été réédités dans de très beaux boîtiers par Mécanique Populaire. Le design, l’emballage et le graphisme de vos enregistrements sont souvent soignés et semblent aussi importants que la musique. Est-ce le cas?

Bien sûr. Après tout, nous sommes une unité multimédia. En dehors de ça, dans les arts, la forme et le contenu doivent être connectés, voire unis comme une seule et même chose.
Comment êtes-vous entrés en contact avec ce label français?

Jef Benech, qui dirige le label, était intéressé par notre musique bien avant qu’il crée son magnifique label. Puis, il m’a demandé si nous voulions donner nos enregistrements originaux pour des ressorties des vieux vinyles. Il se trouve que Jef est un très bon musicien et un très bon graphiste, donc nous sommes fiers que ce soit lui qui l’ai fait.

Quels sont les artistes que vous appréciez aujourd’hui?

Tu veux dire encore en vie? En voici quelques uns: Bene Gesserit bien sûr (nous avons toujours adoré ce duo belge), Lilani & Prop (un duo hollandais), ZIMIHC (de la pop-cabaret hollandaise), Joop Visser (un hollandais qui a débuté dans les années 50), Lukas Simonis (dans ses différents projets), Sébastien Morlighem (un peintre parisien), Dick Annegarn, Dominique A, Brigitte Fontaine, Maisie (une diva insensée italienne), Didi de Paris (poète belge), Van Dyke Parks, Robert Wyatt, Marcel van Eeden (graphiste hollandais), Moritz Ebinger (graphiste suisse vivant en Hollande), Robert Kroos (mon compagnon dans le duo techno-narratif Gergelijzer), Lars Von Trier (cinéaste danois), Aki Kaurismaki (cinéaste finlandais).

Comment expliqueriez-vous l’évolution musicale de Trespassers W, qui est devenue de plus en plus expérimentale avec les années ?

D’abord, nous avons grandi de façon logique. Un autre fait important est qu’au début nous voulions garder le son studio le plus proche possible du son « live ». Nous faisions beaucoup de concerts à l’époque et ce que nous jouions sur scène devait être comparable au son studio. Plus tard, nous avons commencé à utiliser le studio de plus en plus comme un instrument. Donc les structures et les constructions des morceaux sont devenues de plus en plus sophistiquées, les atmosphères se sont approfondies (aussi avec l’aide des samples, de l’électronique et d’instruments « étranges »). Pour les concerts, nous avons commencé à « ré-arranger » les morceaux.

Que pensez-vous de la scène musicale en Hollande, de Minny Pops, Mecano, Esquisses à des groupes plus récents, pensez-vous qu’il y a un son particulier à cette scène ?*

J’aime beaucoup Minny Pops et Mecano. Il y a eu de la très bonne musique dans les années 50 (les Tielman Brothers et d’autres groupes indo-hollandais), dans les années 60 (Robbie van Leeuwen et ses groupes The Motions et Shocking Blue), et les années 70 (Supersister de Robert-Jan Stips). Puis dans les années 80 il y a eu The Ex, un groupe excellent qui mêle force et sensibilité (ils se font un peu vieux maintenant). Mais tous ces talents furent plutôt accidentels. La plupart des groupes hollandais aspirent à être célèbre avec du rock mielleux et de la techno. Il est dur de trouver un groupe avec de bonnes paroles et un penchant poétique. Nous nous sentons un peu seuls à ce niveau-là. Des groupes comme ZIMIHC et Lilani & Prop s’en rapprochent, mais il leur manque notre long parcours, avec tous les concerts, les projets, les enregistrements. S’ils avaient ça aussi, ils seraient super ! Cela dit : ils sont excellents !

« Leaping the Chasm » fut vraiment une œuvre-maîtresse et se présente comme un hommage au XXe siècle ou un voyage dans le siècle au travers de votre propre subjectivité.

Exact.

Nous sommes en plein dans le thème qui nous intéresse ici, « la subjectivité du réel ». Pouvez-vous nous parler de ce concept-album ?

Oui, bien sûr. Dans cet album, j’ai lu le XXe siècle comme un livre, en chapitres. Ces chapitres représentent des scènes dans l’histoire du XXe siècle. Pourquoi ? Parce que dans ces scènes biographiques, tu tends à trouver des lueurs pour te guider, des inspirations, des questionnements, des aspirations, des conforts et des risques dans la réalité factuelle ou dans la culture, de manière à apprendre d’eux ou de trouver ta force en eux. Donc le prologue est la lumière qui guide l’inspiration. Chapitre 1 : les lumières du phare qui te ramènent chez toi mais qui peuvent aussi te rendre fou quand les lumières sont trop vives et te jeter l’anathème. La lettre (chapitre 2) est le « texte » de Derrida dans lequel tu inscris tes propres mots et tes propres phrases. Le chapitre 3, les Trous, est sur les vides, les blancs que tu trouves dans le monde rationnel, le monde organisé de la politique, de la morale et de la culture (et aussi dans le texte : nous écrivons un texte sur un texte sur un texte, mais à la base, il n’y a pas de « texte défini »). Il s te donnent un espace de liberté, mais ils peuvent aussi être des obstacles. Pour être capable de faire face à eux, tu dois être plus fort que l’homme « ordinaire » qui hésite et refuse d’accepter le pari. En pleine crise d’angoisse, le trou devient un gouffre, un abîme (chapitre 5), donc il ne te reste qu’une option : revenir là où tu as commencé ou sauter (chapitre 6 : Le Bond). L’épilogue c’est la lumière qui guide, atteinte par le fait d’avoir poursuivi ton projet jusqu’au bout, d’aller d’une conduite intérieure que tu ne peux refuser, un procédé dans lequel tu expérimentes quelque chose comme la « vérité ». Dans l’histoire, il n’y a pas de vérité : juste l’expérience, l’encouragement, la nourriture pour l’esprit, les obstacles à vaincre.

Il y a aussi un fort aspect politique et historique dans votre œuvre. Dans « Fly up in the Face of Life », la chanson “Kite in Weimar” compare la politique allemande de 1922 et celle de 1992 par exemple. Il y a aussi « Save the Dormouse », l’ex-Yu single, « Paris in between the Wars », le magazine et le 45 tours sur le néo-fascisme. Mais en même temps, je ne vous ressens pas comme un commentateur historico-social mais plutôt comme un poète satirique. Pourquoi cette attirance envers la politique et l’histoire ?

Tu as raison. Mon approche de la politique est poétique. Dans les chansons dites politiques, j’essaie de trouver un symbole ou une matrice, qui peut éclairer le sujet, de manière à voir l’horreur, le non sens, l’absurdité, la tristesse ou l’inévitabilité des faits. Dans le magazine et le 45 tours Punk./Punkt. sur le néo-fascisme, nous ne voulions pas inclure de l’  « agit-prop », des slogans ou une idéologie, mais des articles et de œuvres sur l’idée générale de fond, c’est-à-dire, la peur de l’autre (la personne qui est différente de toi, « l’autre en toi-même », cette sorte de thème).

Vous avez fait une reprise de Syd Barrett et parfois je ressens votre musique comme psychédélique. Que pensez-vous de la musique psychédélique ?

Ça peut être une facilité comme ça peut être très bien ou même t’emporter la tête quand c’est bien fait. Quand la musique peut traduire la désintégration ou l’explosion, la coagulation ou la brillance de l’esprit, c’est une démarche excitante.

Votre CD « Sex (and the end of it) » est considéré comme étant la première partie d’une trilogie sur le sexe, la drogue et le rock n’roll… Pouvez-vous nous en dire plus sur cette trilogie ?

C’est lié à la question et à la réponse précédente. Dans « Sex (and the end of it) », nous essayons de traduire le corps en différentes étapes à travers musique et paroles. Dans « (The) Drugs (we all need) », c’est la traduction de l’esprit (et ses différents états) à travers musique et paroles. Dans « Rock n’Roll (it’s only us) », nous essayons de traduire l’unité du corps et de l’âme (ou esprit), étant l’attitude, le style, le rythme d’une personne, à travers musique et paroles.

Quels sont vos projets?

A partir d’octobre/novembre et les mois qui vont suivre: la comédie musicale expérimentale « Ieplaan ». Travailler sur le CD « Gergelijzer » (Robert Kroos et moi: des histoires dans lesquelles les sons jouent un rôle, combinés à de la musique électronique, contenant des samples, sans rythmes et plus « composée » que « mixée »).

Envisagez-vous de faire des concerts en Europe, peut-être en France?

Nous adorerions. Si quelqu’un en France pouvait organiser quelques dates, nous serions très heureux de venir. En ce moment, il y a pas mal d’intérêt pour TW en Italie, donc nous pourrions faire la France et l’Italie en une seule tournée.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment?

Ieplaan (répétitions), écrire des histoires pour mon prochain livre (mon dernier livre, Noirette, vient juste de sortir: il y aura une édition française très bientôt, qui sera publiée par RYTRUT de Grenoble), faire la promotion de Noirette et écrire des chansons pour le CD « Rock n’Roll ».

Propos recueillis par Max

DISCOGRAPHIE :

  • Burn it down EP, 1984

  • Straight Madness LP, 1985

  • Paris in between the Wars EP, 1986

  • Pretty Lips are Red LP, 1987

  • The Ghost of the Jivaro Warrior LP, 1987

  • Dummy DLP, 1988

  • Potemkin LP, 1989

  • Macht Kaputt EP, 1989

  • Aimez-vous Trespassers W? Songs of Life in Death C46, 1990

  • Kinder mini LP, 1991

  • Roots and Locations LP, 1991

  • EP-Rayé split EP, 1991

  • “5, 4, 3, 2, 1,…0” LP, 1993

  • Punt./Punkt Magazine and DBB/TW-EP Potemkin EP, 1993

  • Boekelaar, Back EP, 1993

  • Who’s Afraid of Red, Yellow and Blue? Odes and Parodes C50, 1993

  • Heck’s EP, 1994

  • Fly up in the Face of Life CD, 1996

  • The Conspiracy split EP, 1998

  • The Ex-Yu single, 1998

  • Leaping the Chasm CD, 2000

  • Vlucht Over Den Haag CD, 2000

  • De Voetbal CD, 2001

  • Cover Collection 25 cm, 2001

  • Scheveningen, op locatie CD, 2001

  • Textuur CDR, 2001

  • Sex and the End of It CD, 2002

  • Straight Madness (reissue) DCD, 2003

  • Pretty Lips are Red/The ghost of the Jivaro Warrior (reissue) CD, 2003

  • Ieplaan, CD, 2003

  • Pretty Lips are Red & The Ghost of the Jivaro Warrior (reissue), 2004

  • Drugs We All Need, CD, 2005

  • Noble Foly of Rock’n’Roll, 2006

Trespassers W, The Noble Folly of Rock’n’Roll, Somnimage, CD 2006, pochette Jeff Benech, Mécapop

Article de presse, Trespassers W,
The Noble Folly of Rock’n’Roll
Somnimage, SOM 00014, USA, CD 2006) MECAPOP

28noblefollySomnimage est fier de présenter la troisième et dernière partie de la trilogie de Trespassers W ‘Sex and Drugs and Rock’n’Roll’, intitulée : ‘The Noble folly of Rock’n’Roll’. Si les précédents, ‘Sex and the end of it’ and ‘The drugs we all need’ étaient deux côtés de la même pièce, le premier traitant de l’exploitation du corps et le second de l’exaltation de l’esprit, alors ‘The Folly’ doit être la pièce elle-même : la substance de ce qui a tout commencé, l’attitude du rock’n’roll venue avec la liberté et l’indépendance nouvellement trouvés par des adolescents, autrefois fois incarnée par Elvis Presley, Roy Orbinson et Gene Vincent.Mais ‘The Noble Folly’ n’est pas un retour aux sources, ni une tentative de reproduire le son originel, c’est une exploration du rock’n’roll des fifties et l’interprétation d’une nouvelle sorte de rock à partir de là, jouant avec le langage, les thèmes musicaux et les sons de l’époque, ce qui nous donne du rock’n’roll de 2006. Cela a pris vingt années à Trespassers W pour retrouver la simplicité, l’audace, la naïveté pas si innocente, la corporalité et l’intelligence du rock’n’roll classique.En écoutant le nouvel album de Trespassers W, il est facile d’oublier toute théorie et d’apprécier son aspect amusant. Ma fille âgée de sept ans saute en l’air à chaque fois sur la chanson ‘Do the Don’t’. Et quand je la mets au lit, elle ne veut plus que je chante ‘In Dreams’ de Roy Orbinson. Je dois lui faire une version de la chanson ‘Roy’ à la place.L’album ‘The Noble folly of Rock ‘n’ Roll’ a été composé et écrit par Ronnie Krepel et Cor Gout, joué par Trespassers W (Cor Gout, Ronnie Krepel, Hayo den Boeft, Bart Vos) et d’autres musiciens invités, enregistré et produit par Lukas Simonis, et égalisé par Wim Oudijk. La pochette a été réalisée par Jef Benech’.

Des questions ?
Pour arranger une interview contactez : Mykel Boyd, Somnimage Corporation, P.O. Box 24, Bradley, IL 60915 USA , www.somnimage.com

Trespassers W : 27a Javastraat, 2585 AC Den Haag, Pays-Bas, www.trespassersw.nl

Jef Benech, Disques Mecanique Populaire, Villa les Charmilles, Bois de Cise, 80460 Ault, France , www.mecapop.org

Cor Gout, Trespassers W – L’intégrale (1re édition), Chroniques Errantes et Critiques n°30, juin 2007

TRESPASSERS W – L’INTEGRALE
COR GOUT (1re édition)

Françoise Favretto, ATELIER DE L’AGNEAU,
« Chroniques Errantes et Critiques » n°30, juin 2007

Paroles (de musique)
Cor Gout : Trespassers W – l’intégrale

Dessins de Ronnie Krepel

 » Ces pages réunissent les textes de 1984 à 2006 d’un groupe de la scène underground des pays du nord. Cor Gout est néerlandais et s’exprime surtout en anglais. Il a fait la traduction en français du répertoire anglais avec Ladzi Galaï. Une grande découverte, assez étrange quand on ne connaît pas la musique mais cela vaut la peine de sentir ce que valent des paroles sans le son. Ici, on peut faire pleine confiance à Rytrut et son travail impressionnant autour de la musique underground, rock alternatif, punk.

C’est du texte engagé, mais pas simpliste, ça reste soft et intelligent. Le message passe clairement dans ces scènes, des moments de vie dans lesquelles il glisse un refrain ou une fin critique : le vent dévoile malencontreusement le crâne rasé (le point critique ici c’est sur ordre du père) d’un garçon ; « l’enfant halluciné fulminait dans le terrain vague / tournant autour des restes fossiles du manège ». Lui-même déjà décrit comme un personnage de roman et le décor très parlant, il a un livre d’Agatha Christie dans la main !
Ainsi le marchand de bonbon chinois, la serveuse, la femme enceinte, l’artiste vocale, mais aussi les arbres, les footballeurs, Beyrouth, Ceausescu, Van Gogh, l’Afghanistan… toute l’actualité de deux décennies défile en tableaux (et pan sur New York, sur La Haye…). « 

 dessin de Ronnie Krepel ©Rytrut


dessin de Ronnie Krepel ©Rytrut

Et ça ne manque pas d’humour (« le jour où les Rolling Stones attaquèrent Scheveningen »,
un hommage à la « Face B » des 45 tours, toujours délaissée). C’est un livre frais ! »

Chansons d’Amour, Crass, Chronique Noël Godin, Le Journal Du Mardi n°348, octobre 2008

CHANSONS D’AMOUR, CRASS

Noel Godin, dit l’entarteur, « Crème fouéttée », LE JOURNAL DU MARDI n°348, octobre 2008

UNE RENTREE LITTERAIRE BOUGREMENT ROMANTIQUE

« Restons dans la chanson bourreaux des cœurs. Entre 1977 et 1994, le groupe rural enragé british Crass considéré comme le parrain du rock politisé ‘crachat comme une cascade lumineuse’ sur la tronche des bien-pensants, de fabuleuses Chansons d’amour ultra-passionnées et farouchement immorales. On les trouve toutes-toutes-toutes dans le receuil des éd.Rytrut  »

Chansons d’Amour, Crass, chronique Fédération Anarchopunk, fanzines et livres

CHANSONS D’AMOUR, CRASS

FÉDÉRATION ANARCHOPUNK

« Rytrut continue son travail de traduction commencé avec la Philosophie du Punk. Et si celui ci était tout de même relativement anecdotique, on a ce coup ci affaire a beaucoup plus lourd. En effet, peu nombreux sont ceux d’entre nous qui n’ont jamais prêté l’oreille à ce groupe devenu mythique… mais peu d’entre nous ont réellement capté la portée des paroles… Argot et tournures poétiques rendaient leur prose relativement hermétique. Précédé d’un avant propos du gars de Pomona (responsable de l’édition anglaise et ayant déjà édité un live de Crass il y a des années) et surtout d’une passionnante préface de Penny Rimbaud, la lecture du livre débute par une évocation de l’ambiance à la formation du groupe et nous offre quelques vacheries sur les Pistols ou les Clash ! Ca permet aussi de remettre quelques idées en place et on se dit que face aux nombres de livres traitant de la scène punk et/ou des Sex Pistols, il manque un ouvrage de référence sur l’épopée de Crass et de leurs amis, leur impact politique, musical, culturel pour la scène punk et dans la société d’une manière générale. La mise en forme du livre suit l’édition anglaise et c’est un petit peu dommage de ne pas retrouver les titres dans l’ordre des disques mais ne boudons pas notre plaisir de découvrir enfin les recoins des textes de Crass, un des groupes les plus passionnants de ces 30 dernières années, tous styles confondu. » (M)

Chansons d’Amour, Crass, chronique Etienne Grieb, Magic n°100, mai 2006

MAGIC n°100, mai 2006, par Étienne Greib

CRASS, Chansons d’Amour (RYTRUT)

« Crass fut un groupe punk anarchiste anglais actif de 1977 à 1984, mais dont l’influence reste énorme, ou tout du moins devrait l’être. Ce recueil de traductions de ses textes en français est fondamental. À titre personnel, je pense que les gens qui sont dans la rue et manifestent de nos jours feraient mieux d’écouter Crass et de s’en inspirer plutôt que de se faire berner par des groupes de ska festifs d’inspiration celtique prônant la légalisation de ces drogues qui rendent nigauds et les empêcheront de poursuivre toute action révolutionnaire véritablement constructive et directe. Pour moi, les jeunes dreadlocks ne sont que des putains de hippies, mais je suis probablement un vieux con réactionnaire. Et je l’assume. En revanche, en tant que rock-critic, je me suis pris un texte de plein fouet. Permettons-nous à l’usage de certains de le reproduire ici en partie. « Les salauds, n’aiment pas la musique, n’aiment pas les paroles, n’aiment pas les sentiments. (…) Grattez-vous le nez avec votre stylo-bille, étalez votre morve dans Sounds (ndlr. Remplacez Sounds, hebdo anglais défunt par n’importe quelle publication de votre choix) et retournez jouer du stylo avec vos esprits branchés. (…) La lecture de la presse est à pleurer et à hurler, ridiculisant et critiquant ceux qui veulent changer ce foutoir. (…) Il y a tant de parasites qui vivent de notre transpiration, tellement d’enfoirés qui ne sont là que pour ce qu’ils veulent obtenir. Le punk n’a rien à voir avec vos normes et vos règles, ce n’est pas qu’un produit de plus pour les (…) imbéciles. Vous êtes là assis derrière vos machines à écrire, alignant des conneries, pourrissant dans la décadence de votre fosse à merde, en attendant qu’il se passe quelque chose pour vous en approprier une partie. (…) ‘Peux-tu me mettre sur la liste des invités ? Y a-t-il des boissons à l’œil ? Je n’arrive pas à écrire avant d’être bien bourré’. Fous le camp, espèce de dégueulasse. » De quoi remettre effectivement les idées en place à certains. Et surtout à qui voudra bien se donner la peine de lire intégralement Chansons d’Amour et en concevoir une vision à la fois pleinement pertinente mais essentiellement paranoïaque du monde. » – Étienne Greib

Paroles intégrales de Dépêche-toi Garry (Parsons a pété), la chanson de Crass dont il est question dans cette chronique.

Chansons d’Amour, Crass, Françoise Favretto, Chroniques Errantes et Critiques n°27, avril/juin 2006

CHANSONS D’AMOUR, CRASS

Françoise Favretto, ATELIER DE L’AGNEAU, « Chroniques Errantes et Critiques » n°27, avril/juin 2006

« 1977 : un groupe de rock naît dans le Sussex et décide d’emblée d’arrêter à Big Brother, en 1984. Un groupe ou plutôt un style de vie. Ils sont 8, habillés de noir, à parcourir les milieux ouvriers acculés au chômage (3 millions) et les campagnes anglaises pour marteler pacifisme, écologisme, féminisme, végétarisme, anarchisme et activisme dans l’Angleterre de la Dame de Fer, des Clash et des Sex Pistols qu’ils ne craignent pas de vitupérer dans leurs textes (background de la guerre de Malouines – 1982 –  ; « Ils s’en sont pris à tous, en criant des slogans entêtés, mais dans le puzzle des paroles, de l’information et de l’iconographie, ils étaient également cérébraux et poétiques » (Mark Pomona, éditeur anglais du livre).

Les textes les plus violents s’adressent au Christ (belle mise en page en croix !), d’autres, poétiques « je suis une immense baleine qui lutte pour la survie de l’océan et de l’air » (Penny Rimbaud) ; la plupart ressemble en plus élaboré et divers aux thèmes du rock alternatif français. Ils furent une véritable Bible pour tout un monde de jeunes souvent acculturés. Vu de près, ce sont parfois de courtes histoires, ou des tableaux, des questions, qui veulent secouer les consciences et rendre à chacun une liberté individuelle fondamentale contre tous les pouvoirs. L’ensemble reste frais et certains tableaux actuels comme « Rebelles rivaux » qui se termine ainsi : « c’est dans le miroir que la vraie guerre commence. »

« Crass, une épine dans le pied de l’Empire », article de RMR, Le Courrier, juin 2007

CHANSONS D’AMOUR, CRASS

Le Courrier, RMR, Genève, vendredi 08 juin 2007

« Crass, une épine dans le pied de l’Empire »

Tout le monde a entendu parler des Sex Pistols, des Clash, mais qui connaît Crass? Pas vraiment un groupe, plutôt un collectif. Pas vraiment punk, car prenant sa source dans le mouvement hippie de la fin des sixties. Pas seulement rock, car constitué d’artistes issus du graphisme, de la poésie et de la performance. Reste que Crass – à la fois groupe de musique, label discographique et cellule d’intervention politique – incarne la forme la plus radicale engendrée par le punk en Grande-Bretagne. Un modèle pour des activistes du monde entier, une lueur anarchiste qui refuse de mourir, même si sa forme a changé et si son intensité s’est atténuée.

Depuis trente ans, ses membres ont produit une pléthore de disques, de créations graphiques et de manifestes poético-politiques. Un ouvrage passionnant du journaliste George Berger (collaborateur des magazines Sounds, Melody Maker et d’Amnesty International) permet enfin de saisir Crass depuis sa genèse et sur l’ensemble de son parcours. Steve Ignorant, Eve Libertine, Joy De Vivre, Phil Free, Penny Rimbaud, Gee Vaucher et les autres – des idéalistes lucides et révoltés – y racontent leurs engagements, leurs espoirs et leurs doutes. The Story of Crass restitue une histoire méconnue, moins médiatisée que les péripéties de Sid Vicous et autres apôtres éphémères du No Future, mais ô combien plus porteuse de changement.

A priori, Crass n’aurait pas dû exister – du moins pas comme entité «punk». Quand le mouvement s’impose en 1977, Jeremy John Ratter (alias Penny Rimbaud) a déjà presque 35 ans. Issu d’une école d’art, il a participé aux grands free festivals hippies, notamment à Stonehenge, ainsi qu’à des ensembles musicaux d’avant-garde comme EXIT, plus inspirés par John Cage que par les Stooges et les Ramones. En 1967, Penny Rimbaud fonde avec Gee Vaucher, une jeune designer adepte des collages iconoclastes, le Dial House: une communauté écolo-pacifiste située dans un paisible cottage du Sussex. Une maison ouverte qui ne se refermera jamais (on peut encore la visiter de nos jours, sur demande).

le climat s’alourdit
Le thé est préféré à l’alcool, la drogue bannie, tandis que la culture bio garantit une quasi autosuffisance alimentaire. L’autodétermination sexuelle, le féminisme, l’antimilitarisme et l’exploration artistique tous azimuts sont au coeur des préoccupations. Mais au cours de la première moitié des années 1970, l’Angleterre s’enfonce dans la crise, le chômage devient un phénomène de masse et le contrôle social s’intensifie sur une jeunesse aux aspirations libertaires. Les prises de positions se font plus radicales: Penny Rimbaud publie Reality Asylum, violent pamphlet dénonçant l’hypocrisie religieuse. Un proche de la communauté, un peu illuminé mais très impliqué dans l’organisation des festivals gratuits, décède après un internement psychiatrique. Le climat s’alourdit.

En 1977, l’arrivée de Steve Ignorant, un jeune d’origine modeste, fan des Clash, qui a coupé ses cheveux et adopté le look punk, débouche sur la création de Crass. Penny Rimbaud en sera le batteur, Gee la pianiste, graphiste et chanteuse, aux côtés de Steve Ignorant (chant). Le groupe comptera huit membres en tout. «So What?» (et alors?) et «Do they owe us a living?» (est-ce qu’ils nous doivent une existence?) sont ses deux premières chansons: du punk-rock rudimentaire, mais une sacrée révolution culturelle. Le chant braillard, les guitares saturées et la déferlante de «fucking», «shit» et autres «bastard» deviendront une marque de fabrique – au même titre que les thèmes au demeurant très sérieux abordés par le groupe: guerre, pouvoir, sexisme, consumérisme…

le prix de la liberté
En retard sur le tsunami punk qui déferlait sur les villes anglaises depuis 1976, Dial House va rapidement devenir un bastion de l’anarchisme réel. Les disques de Crass, autoproduits, se vendent à la pelle; ses interviews (accordées uniquement à des fanzines do-it-yourself) se dévorent comme parole d’évangile, tandis que ses concerts, dont les profits sont systématiquement reversés à des causes militantes, sont suivis par des foules loyales.

Il faut dire que Crass s’est donné les moyens de frapper les esprits: look paramilitaire monocolore (noir), projections vidéo à base de guerre nucléaire, de famine et autres visions apocalyptiques, déclamation de slogans revendicateurs et programmatiques, mur de son tenant autant du bruit blanc et de l’expérimentation bruitiste que du rock. On est loin des simagrées peroxydées des groupes pseudo-punk que se disputent désormais les maisons de disques, tandis que les Clash ont versé dans le reggae-pop mainstream. A rebours de la normalisation du punk, Crass prend des positions singulières, refusant d’interdire ses concerts aux skinheads (qui infiltrent régulièrement les concerts punk et les font parfois tourner en baston), ignorant la presse musicale commerciale (qui lui voue pour cela une haine tenace, teintée de mépris pour son purisme idéologique) et se mettant à dos une partie de la scène punk, qui critique son élitisme et son éloignement des réalités urbaines, à l’abri de la répression policière dans son cottage bucolique.

Mais Crass n’en a cure. Le groupe est en mission permanente: «On avait le sentiment d’être la proue d’un navire frayant dans un océan de merde, raconte Penny Rimbaud, idéologue et doyen du groupe. On perdait de l’argent, mais c’était le prix de la liberté. On était en colère et conscients de nos possibilités.» Le groupe ne ménage pas ses efforts et publie des flexi-disques réactifs (au gré des événements politiques) en sprayant ses graffitis dans les rues de Londres lors d’opération minutieusement réglées.

En 1979, l’arrivée de Margaret Thatcher polarise encore davantage la société. Et incite Crass à s’impliquer concrètement dans la politique britannique. Non content de dénoncer l’esclavage par le salariat et la violence d’Etat, de financer des centres autonomes et d’éditer une multitude de groupes sur son label (Chumbawamba, Poison Girls, MDC), Crass, en 1982, est l’une des seules voix à s’élever contre la Guerre des Malouines. Le single intitulé «How Does It Feel To Be The Mother of 1000 Dead?» (qu’est-ce que cela fait d’être la mère d’un millier de morts?) est une charge virulente contre la Dame de Fer. La presse s’enflamme et la droite réclame un procès pour «obscénité», mais il est trop tard: 20 000 copies du disque se sont écoulées en à peine une semaine et Crass reçoit des centaines de lettres de soutien par semaine. «Où étaient les rockers à l’époque? Qu’attendaient-ils pour bouger?», s’interroge Penny Rimbaud, vingt-cinq ans plus tard, en se remémorant la paralysie des artistes face à la ferveur guerrière des médias et de l’opinion. A l’époque, Crass recueille des témoignages de soldats britanniques accablant l’armée et reçoit des informations sensibles (notamment sur les circonstances controversées du coulage du HMS Sheffield), au point d’intéresser les espions du KGB.

Crass soutient activement le mouvement anti-nucléaire CND, s’oppose au déploiement des missiles de Reagan en Grande-Bretagne, participe à des actions de sabotage. Le 7 juillet 1984, un ultime concert est donné au profit des mineurs gallois en grève, avant refermer le chapitre musical. «Nous avons tous échoué et nous avons tous réussi», résume le groupe dans un communiqué. Epuisés par des années de tournées, d’activisme et de harcèlement judiciaire, convaincus que la lutte passe désormais par d’autres médiums, les membres de Crass se consacrent depuis à divers projets musicaux, lectures et performances. Leur collectif aura été un catalyseur précieux du mouvement anarcho-punk, un acteur des luttes politiques et sociales britanniques et même, selon certains, un pionnier de l’altermondialisme.