Trespassers W – L’intégrale, Cor Gout, avant-propos de Ladzi Galaï, 2007

<a href="http://www.rytrut my site.com/trespassers-w-lintegrale-de-cor-gout/ »>TRESPASSERS W – L’INTEGRALE
COR GOUT

AVANT-PROPOS :

Dix années de suivi du travail de Trespassers W et d’échanges avec leur chanteur/parolier Cor Gout aboutissent à ce livre : « Une vertèbre dans l’échantillon de la culture underground ». La première fois que j’ai entendu leur musique, c’était en 1987, et je les avais invités à participer à une série de compilations sur le thème Disco Totem, que nous préparions avec notre tape-label de home-music R.R. Products, alors en activité. Le caractère singulier de leur musique, avec ses touches rock et expérimentales, déclencha une curiosité. L’univers particulièrement attractif de Trespassers W m’a alors motivé, depuis 1995, à me lancer dans la traduction des paroles de Cor Gout.

Les pays-bas ne m’étaient pas complètement étrangers car dès l’enfance nous nous y rendions de temps à autre en famille. Ma mère – que je remercie au passage pour une première relecture du manuscrit encore non-abouti – ayant des attaches particulières avec ce pays, car dans l’enfance elle allait en vacances dans une famille hollandaise, au sein de laquelle nous étions considérés comme une famille « adoptive ». Chez les Galai nous avions donc deux grands-parents supplémentaires : Opa et Oma, sont restés en contact et nous rendirent aussi visite jusqu’à la fin de leurs jours. Plus tard, les échanges avec Cor Gout m’ont amené plusieurs fois à me rendre aux Pays-bas pour y jouer ou pour des mixages. Nous avons eu une correspondances très serrée concernant la traduction.

Cor Gout écrit en majeure partie les paroles des chansons de Trespassers W en anglais. Certains textes, écrits à l’origine en néerlandais, ayant tendance à perdre voire à changer de sens à certains passages, vu leurs transposition du néerlandais à l’anglais puis au français, il était important que l’auteur, notamment assez doué dans notre langue, ait une relecture précise de son texte traduit, afin d’arriver à ce résultat – que pourrons apprécier les mordus de Trespassers W, et  des personnes ne connaissant pas encore ce groupe, unique en son genre. Nous avons fait appel à Max Lachaud, journaliste et auteur, du collectif et de l’émission de radio toulousaine Douche Froide – ayant déjà publié une interview de Cor Gout – pour se prêter au jeu de la préface, qui ne manque pas de donner des indications quant à définir la plume de l’auteur et la musique de son groupe. Les paroles sont présentées suivant un ordre chronologique, et des notes complémentaires figurent en fin de livre, avec rappel de pages.

– Ladzi Galai

Trespassers W – L’intégrale, Cor Gout, préface de Maxime Lachaud, 2007

PRÉFACE :

Il est toujours très délicat de parler des artistes que l’on admire. Les mots ne suffisent jamais à retranscrire les émotions, ils semblent trop pauvres, pas assez imagés, pas assez riches, et c’est pourtant bien là ce que l’on me demande de faire : introduire le premier ouvrage publié en France du musicien-parolier-écrivain hollandais Cor Gout. L’honneur que je peux en ressentir n’est qu’à la hauteur de la difficulté de la tâche;

Mais comment en suis-je arrivé à devenir un amateur de Cor Gout et de sa formation Trespassers W. Je pense que tout d’abord il y a eu un intérêt pour la scène rock néerlandaise depuis les années punk/new-wave jusqu’à maintenant, que ce soit des formations comme The Ex, Minny Pops, Ende Shneafliet, Ensemble Pittoresque, Van Kaye & Ignit, Mecano et bien d’autres, puis il y a eu ma rencontre musicale avec Trespassers W. Derrière ce nom se cache plus qu’un groupe mais une véritable organisation, voire “tribu” multimédia et touche-à-tout, qui s’intéresse aussi bien au théâtre, à la musique, l’écriture, le cinéma, le graphisme, la radio, même si le groupe sert de plate-forme centrale aux autres projets.

Le groupe Trespassers W voit le jour en 1984 autour de Cor Gout pour les textes et le chant et de Wim Oudijk pour la composition et les arrangements des morceaux. Après un 45 tours, Burn It Down, un maxi, Paris in Between the Wars, et un album, Straight Madness, sous cette formation en duo, Trespassers W devient un quintet et est rejoint dès 1986 par des musiciens tels que Lukas Simonis à la guitare, Ronnie Krepel à la basse, Frank van den Bos aux synthétiseurs et Bart Vos aux percussions, qui ne seront que les premiers sur une liste assez importante de participants. Viendront par la suite collaborer au projet Trespassers W, Jos de The Ex, Alain Neffe et Nadine Bal du duo électro-minimaliste belge BeNe GeSSeRiT, le compositeur allemand déjanté Harald ‘Sack’ Ziegler, la chanteuse italienne Maisie, mais aussi Peter Bos, Frans Friederich, Ferry Heyne, Colin McLure, Peter Haex, Marcel Aartsen, Luc Houtkamp, Hayo den Boeft, Marcel Nab, Witte van der Veen, Jeffrey Bruinsma et de nombreux autres dont je ne pourrais faire l’inventaire ici. Les albums Fly up in the Face of Life (AMF/Opulence, 1996) ou Leaping the Chasm (Organic, 1999), considérés comme deux œuvres majeures du groupe, sont de très bons exemples pour témoigner de la richesse de ces différentes collaborations.

La liste des labels sur lesquels le groupe a été signé et le nombre d’enregistrements réalisés sont tout simplement impressionnants. On peut citer le double album Dummy (TW) en 1988, le 33 tours Potemkin (TW, 1989) sur lequel on retrouve un titre long de toute une face inspiré de ce fameux film d’Eisenstein, les cassettes Aimez-vous Trespassers W ? (Underground Productions, 1990) et Who’s Afraid of Red, Yellow and Blue ? (Organic, 1993), cette dernière tirant son titre d’un tableau de Barnett Newman, ou encore le split-EP Rayé, publié à l’occasion d’une manifestation littéraire à La Haye qui faisait hommage à la vie et à l’œuvre de Boris Vian. Le son du groupe, quant à lui, s’étoffe au fil des années, les cuivres de Frans Friederich et les synthétiseurs de Frank van den Bos prennent une importance majeure dans les années 1990, alors que la musique élargit son registre jusqu’à couvrir presque tous les genres, mais toujours avec la patte Trespassers W.

Dès ses débuts, Trespassers W soigne son esthétique, et les disques s’apparentent souvent plus à des objets d’art qu’à de simples supports d’enregistrement. Dans la lignée de formations expérimentales/industrielles comme Die Tödliche Doris, Zoviet France, Psychic TV ou DDAA, entre autres, Trespassers W inverse le principe du ready-made de Marcel Duchamp (des objets produits en quantité industrielle déplacés et exposés dans des galeries d’art) et distribue des objets d’art dans le circuit commercial. Dès l’album Straight Madness avec sa machine à écrire, Trespassers W fait appel à d’excellents graphistes pour rendre au mieux l’univers musical du groupe. Il suffit de s’attarder sur l’Ex-Yu single, sorti chez Moloko +, en 1998, par exemple, avec son poids lourd et ses peintures incrustées, ou sur les rééditions des premiers enregistrements du groupe par le label français Mécanique Populaire en 2003, présentés dans des formats livres bien fournis.

Piochant aussi bien dans le rock des fifties (en particulier dans le disque The Noble Folly of Rock’n’roll (Somnimage 2006), la chanson française (les hommages à Piaf, Nougaro, Dutronc ou Brel), la musique expérimentale (avec l’utilisation des samplers et de l’électronique, mais aussi des formats de chansons tortueux), la country, le psychédélisme, le post-punk (avec notamment des hommages à certaines figures comme celle d’Howard Devoto de Magazine), voire la musique improvisée, Trespassers W crée un patchwork musical où priment la poésie et l’évocation d’atmosphères oniriques, non dénuées d’humour. Si les thèmes abordés dans les textes de Cor Gout peuvent être très sérieux (violences conjugales, politiques, émotionnelles, prostitution, folie, pauvreté, hypocrisie, racisme, guerres, conflits), ils sont toujours abordés sous cette approche poétique. Les événements de l’Histoire, notre histoire, ainsi que d’histoires plus personnelles se mettent en scène et fonctionnent en tant que symboles. Le passé collectif et le passé intime s’entrecroisent en un dialogue déroutant qui pourrait aussi bien relever d’un théâtre de l’absurde que d’un collage pictural où brochures de journaux et pensées abstraites formeraient un tout. L’auditeur/lecteur est libre de toute interprétation, convié à la fantaisie ludique de l’univers de Trespassers W.

Le nom du groupe lui-même relève de cette ambiguïté. Tiré du livre pour enfants ‘Winnie l’Ourson’ d’A.A. Milne, “trespassers w” est une inscription sur un panneau dont la suite de l’expression est livrée à la liberté d’interprétation de la personne qui le lit. En effet, on peut imaginer une suite à l’expression du style “trespassers will be prohibited” mais l’indécidabilité du sens demeure. Comme pour la musique de Trespassers W et les textes de Cor Gout, il n’y a pas de règles et de sens préétablis. La possibilité d’interprétation est décuplée.

Dans ce patchwork se pointe parfois la touche autobiographique, où l’histoire de l’auteur, sa vie, son enfance, les lieux, les souvenirs, se mêlent à une culture plus collective, où l’on croise des personnalités comme Kafka, Jean Cocteau, Agatha Christie, Shakespeare, Leni Riefenstahl, Dostoïevski, Charlie Chaplin, Ionesco, Beckett, Le Marquis de Sade, Goethe, l’illusionniste Houdini, Ceaucescu, Mao Zedong, Deborah Kerr, les peintres Edward Munch, Vincent Van Gogh et Barnett Newman, les acteurs Rock Hudson et Doris Day, le boxeur Walker Smith Robinson, mais aussi des personnages imagi-naires, le capitaine Nemo, le comte Dracula, et où l’on peut entendre aussi l’écho des chansons de Chuck Berry, de T. Rex, d’Elvis Costello ou de Jacques Brel. Ainsi se déploie le fil onirique de l’écriture de Cor Gout, des associations étranges au service d’une mise en texte de soi sur fond de commentaires politiques, de critique de l’injustice sociale et de peinture de la condition humaine, où même les objets inanimés peuvent conter leur propre histoire. Chaque personnage, vivant ou mort, réel ou imaginaire, devient une part intégrante de cha-cune des histoires de Cor Gout.

Il aime d’ailleurs citer à ce sujet, la “grammatologie” de Derrida, ou comment s’écrire dans le texte des autres. Les personnages du passé reprennent vie en tant que personnages de fiction dans le monde de l’auteur, qui est aussi notre monde. La re-création devient une récréation permanente, un exercice ludique et jubilatoire, qui nous renvoie au sens même de la poésie : l’art de la métaphore ou dire quelque chose en disant autre chose. Cor Gout, tel un peintre, a l’oeil pour les détails et aime à développer ces petites choses de la vie, d’épisodes tragi-comiques en scénettes surréelles. Il dépose aussi son regard sur le passé proche pour le commenter et en offrir une vision personnelle et différente, ironique à coup sûr, à l’image des illustrations, souvent drôles, de Ronnie Krepel, qui illustrent cette anthologie, lui-même multi-instrumentiste au sein de Trespassers W.

Ainsi ce livre s’offre comme un véritable voyage, bien plus qu’un simple recueil des textes des chansons de Trespassers W, ponctué par des escales dans les grandes capitales mondiales, New York, Paris ou Amsterdam, et par le souvenir de ce qui nous amène à être ce que nous sommes.

Maxime Lachaud, février 2007

Interview de Cor Gout, Trespassers W, par Maxime Lachaud, Douche Froide n°3, été 2004

zinedouchefroide1 zinedouchefroide2Inclus CD avec : M. Nomized, Denis Frajerman, Trespassers W, Ende Shneafliet, Le Kolektif Undata, Thermo, Macrocoma, The Blizzard Sow, 1 KA.

Interview de Cor Gout par Maxime Lachaud,
paru dans le Magazine Douche Froide n°3, Eté 2004.

TRESPASSERS W

Créé en Hollande en 1984 par Cor Gout et Wim Oudijk, Trespassers W s’affirme, dès ses débuts, comme bien plus qu’un simple groupe de rock mais comme une organisation multimédia. Théâtre, musique, radio, littérature, films, rien ne leur échappe. Tour à tour rock, psychédélique, pop, expérimental, le spectre musical de Trespassers W est extrêmement large et toujours aussi passionnant et aventureux au bout de vingt ans d’activité.

Entretien avec Cor Gout, l’écrivain-poète-chanteur à l’origine de cette entreprise déroutante.

Trespassers W est à la fois un groupe, une organisation multimédia, c’est aussi un magazine. Comment définiriez-vous TW ?

Une unité multimédia dans laquelle le groupe joue la part la plus importante. Nous encourageons les collaborations entre les disciplines artistiques. Nous mettons ce principe en pratique avec le groupe et avec tous les projets parallèles.

Peut-on dire que Trespassers W tourne autour du personnage Cor Gout ?

J’ai commencé l’organisation et le groupe, donc oui, je suis à l’origine. Mais à l’intérieur du groupe, chaque individu joue une part égale. La seule différence est que, dans la plupart des cas, j’invente les projets et j’arrive avec les sujets. Ensuite, les musiciens aident à donner forme à ces idées. Sans de grands musiciens et compositeurs comme Wim Oudijk, Lukas Simonis, Frank van den Bos et Ronnie Krepel, TW ne serait pas devenu ce que c’est aujourd’hui.

Et qu’est-ce que ça veut dire au juste : Trespassers W ?

C’est tiré de « Winnie l’Ourson » de A.A. Milne, un livre pour enfants. Les mots « Trespassers W » sont écrits sur une pancarte dont une partie a été arrachée. Donc après le « W », quelque chose a dû se perdre (sûrement « ill be prosecuted », « défense d’entrer sous peine de poursuites »). Le porcelet « Piglet » trouve cette pancarte à l’entrée du bois et l’interprète comme un signe pour que sa maison soit construite à cet endroit précis. Il pense que Trespassers W doit être son arrière grand-père qui avait autrefois résidence ici. Donc, en résumé, il s’agit d’un signe au bord d’une aire où il n’y a pas de règles et de sens définis qui s’appliquent et que le passant peut interpréter selon sa subjectivité.

Vous avez collaboré et collaborez toujours avec de nombreux artistes et musiciens (Jos de The Ex, Alain Neffe et Nadine Bal de Bene Gesserit, Lukas Simonis et bien d’autres). Est-ce que les collaborations font partie du projet Trespassers W?

Oui, des artistes provenant du monde du cinéma, des arts graphiques, de la danse et de la musique. Nous travaillons avec différents invités juste pour obtenir l’atmosphère que nous voulons pour une chanson ou un concept. Lukas Simonis a été un membre de TW pendant de nombreuses années. A mon avis, ses meilleures heures étaient avec TW, mais en dehors de ça, il a fait de bonnes choses!

Quand j’écoute vos textes et parfois la musique, j’utiliserais des termes littéraires du fait qu’il y a beaucoup de références littéraires (Boris Vian, Beckett…).

Je suis également auteur (en dehors de mes activités de chanteur), donc il y a une affinité avec des écrivains du passé et du présent. Et juste comme ils pénètrent mon monde littéraire en tant que forces stimulantes, j’essaie de pénétrer leur univers littéraire de façon à les comprendre, faire partie de leur monde, les garder en vie.

Seriez-vous d’accord pour considérer votre musique comme une sorte de « théâtre de l’absurde »?

On pourrait dire ça. Nous plaçons notre musique à l’intérieur de contextes, dans un lieu, un espace, donc c’est théâtral. « Absurde » est un adjectif juste dans le sens où nous créons des situations et des atmosphères oniriques en lien à la réalité (parfois même la réalité politique), mais d’une manière indirecte, à travers des sentiments plus qu’à travers des logiques de rationalité.

Il y a aussi des références au cinéma (« Potemkin » d’Eisenstein), à la peinture et à la chanson française (Brel, Nougaro, Piaf, Gainsbourg) entre autres, c’est un panorama très large.

Oui, c’est la même chose que pour les auteurs que j’admire. Le mot pour ça, « s’écrire dans le texte des autres », pourrait être la « grammatologie », un concept tiré des écrits de Derrida. J’essaie de laisser les artistes (Mahler, Beckett, Eisenstein, etc) revivrent à l’intérieur de notre/mon monde.

Vos thèmes sont tout aussi hétéroclites que la musique. Quelle serait, pour vous, l’unité de TW?

Je pense: (ré-)animer les arts, les objets, les racines et les lieux que je/nous aimons, considérant tous ces éléments comme des traces que nous avons suivies inconsciemment d’abord, puis après, se rendre compte de leur pouvoir et leur poésie, revenir sur les pas (les suivre en sens inverse). La musique de TW est avant tout de la poésie, pas seulement dans les paroles, mais dans la musique aussi (du moins, nous essayons d’y arriver).

Certains de vos spectacles et certaines de vos chansons ont été inspirées par la ville dans laquelle vous vivez, La Haye. En quel sens, la ville et l’architecture de la ville influencent votre travail, si tel est le cas?

C’est évidemment le cas. La question « qui suis-je? » est très proche de la question « où suis-je? ». Je suis fortement conscient de fait que j’ai été « élevé » par la ville dans laquelle je vis. Quand je roule en bicyclette à travers la ville, je ressens comme si les lieux me parlaient. Ils me racontent des histoires de leur passé et leur présent, des gens qui ont vécu ici ou qui s’y sont éparpillés, de mes propres expériences à cet endroit précis, etc. Dans mon travail, les lieux de la ville sont plus des « personnages » que des décors.

Ressentez-vous une atmosphère particulière?

La Haye est une très belle ville mis à part les nombreux endroits qui ont été ruinés par des promoteurs immobiliers. Il y a beaucoup de différences (les gens élégants et les gens ordinaires, les riches et les pauvres, la vie citadine et le calme des banlieues, la nature et la culture, l’architecture provinciale et l’architecture tapageuse, des immeubles ridicules, etc), qui créent des espaces ouverts, des possibilités pour bouger, choisir, échapper, rêver. L’atmosphère générale est l’ « âpreté », des travaux en chantier, la formalité, comme si nous vivions toujours dans un monde de lignes droites et de noir et blanc, qui n’est pas sans rappeler les années 50.

Vous avez fait une cassette nommée « Who’s Afraid of Red, Yellow and Blue? », est-ce un hommage à Barnett Newman?

Oui, un art si direct et sans compromis que ça effraie encore les gens à un tel point qu’une personne a essayé de détruire la peinture lorsqu’elle fut ré-exposée à Amsterdam. D’une manière ironique, nous avons ajouté le sous-titre: Aimez-vous Trespassers W? (au lieu de Brahms), parce que nous pensons que les gens fuient parfois notre musique pour les mêmes raisons.

Connaissez-vous la chanson du même titre de La STPO?

Non, je ne la connais pas. Je serais intéressé pour l’écouter!

Tous vos premiers travaux ont été réédités dans de très beaux boîtiers par Mécanique Populaire. Le design, l’emballage et le graphisme de vos enregistrements sont souvent soignés et semblent aussi importants que la musique. Est-ce le cas?

Bien sûr. Après tout, nous sommes une unité multimédia. En dehors de ça, dans les arts, la forme et le contenu doivent être connectés, voire unis comme une seule et même chose.
Comment êtes-vous entrés en contact avec ce label français?

Jef Benech, qui dirige le label, était intéressé par notre musique bien avant qu’il crée son magnifique label. Puis, il m’a demandé si nous voulions donner nos enregistrements originaux pour des ressorties des vieux vinyles. Il se trouve que Jef est un très bon musicien et un très bon graphiste, donc nous sommes fiers que ce soit lui qui l’ai fait.

Quels sont les artistes que vous appréciez aujourd’hui?

Tu veux dire encore en vie? En voici quelques uns: Bene Gesserit bien sûr (nous avons toujours adoré ce duo belge), Lilani & Prop (un duo hollandais), ZIMIHC (de la pop-cabaret hollandaise), Joop Visser (un hollandais qui a débuté dans les années 50), Lukas Simonis (dans ses différents projets), Sébastien Morlighem (un peintre parisien), Dick Annegarn, Dominique A, Brigitte Fontaine, Maisie (une diva insensée italienne), Didi de Paris (poète belge), Van Dyke Parks, Robert Wyatt, Marcel van Eeden (graphiste hollandais), Moritz Ebinger (graphiste suisse vivant en Hollande), Robert Kroos (mon compagnon dans le duo techno-narratif Gergelijzer), Lars Von Trier (cinéaste danois), Aki Kaurismaki (cinéaste finlandais).

Comment expliqueriez-vous l’évolution musicale de Trespassers W, qui est devenue de plus en plus expérimentale avec les années ?

D’abord, nous avons grandi de façon logique. Un autre fait important est qu’au début nous voulions garder le son studio le plus proche possible du son « live ». Nous faisions beaucoup de concerts à l’époque et ce que nous jouions sur scène devait être comparable au son studio. Plus tard, nous avons commencé à utiliser le studio de plus en plus comme un instrument. Donc les structures et les constructions des morceaux sont devenues de plus en plus sophistiquées, les atmosphères se sont approfondies (aussi avec l’aide des samples, de l’électronique et d’instruments « étranges »). Pour les concerts, nous avons commencé à « ré-arranger » les morceaux.

Que pensez-vous de la scène musicale en Hollande, de Minny Pops, Mecano, Esquisses à des groupes plus récents, pensez-vous qu’il y a un son particulier à cette scène ?*

J’aime beaucoup Minny Pops et Mecano. Il y a eu de la très bonne musique dans les années 50 (les Tielman Brothers et d’autres groupes indo-hollandais), dans les années 60 (Robbie van Leeuwen et ses groupes The Motions et Shocking Blue), et les années 70 (Supersister de Robert-Jan Stips). Puis dans les années 80 il y a eu The Ex, un groupe excellent qui mêle force et sensibilité (ils se font un peu vieux maintenant). Mais tous ces talents furent plutôt accidentels. La plupart des groupes hollandais aspirent à être célèbre avec du rock mielleux et de la techno. Il est dur de trouver un groupe avec de bonnes paroles et un penchant poétique. Nous nous sentons un peu seuls à ce niveau-là. Des groupes comme ZIMIHC et Lilani & Prop s’en rapprochent, mais il leur manque notre long parcours, avec tous les concerts, les projets, les enregistrements. S’ils avaient ça aussi, ils seraient super ! Cela dit : ils sont excellents !

« Leaping the Chasm » fut vraiment une œuvre-maîtresse et se présente comme un hommage au XXe siècle ou un voyage dans le siècle au travers de votre propre subjectivité.

Exact.

Nous sommes en plein dans le thème qui nous intéresse ici, « la subjectivité du réel ». Pouvez-vous nous parler de ce concept-album ?

Oui, bien sûr. Dans cet album, j’ai lu le XXe siècle comme un livre, en chapitres. Ces chapitres représentent des scènes dans l’histoire du XXe siècle. Pourquoi ? Parce que dans ces scènes biographiques, tu tends à trouver des lueurs pour te guider, des inspirations, des questionnements, des aspirations, des conforts et des risques dans la réalité factuelle ou dans la culture, de manière à apprendre d’eux ou de trouver ta force en eux. Donc le prologue est la lumière qui guide l’inspiration. Chapitre 1 : les lumières du phare qui te ramènent chez toi mais qui peuvent aussi te rendre fou quand les lumières sont trop vives et te jeter l’anathème. La lettre (chapitre 2) est le « texte » de Derrida dans lequel tu inscris tes propres mots et tes propres phrases. Le chapitre 3, les Trous, est sur les vides, les blancs que tu trouves dans le monde rationnel, le monde organisé de la politique, de la morale et de la culture (et aussi dans le texte : nous écrivons un texte sur un texte sur un texte, mais à la base, il n’y a pas de « texte défini »). Il s te donnent un espace de liberté, mais ils peuvent aussi être des obstacles. Pour être capable de faire face à eux, tu dois être plus fort que l’homme « ordinaire » qui hésite et refuse d’accepter le pari. En pleine crise d’angoisse, le trou devient un gouffre, un abîme (chapitre 5), donc il ne te reste qu’une option : revenir là où tu as commencé ou sauter (chapitre 6 : Le Bond). L’épilogue c’est la lumière qui guide, atteinte par le fait d’avoir poursuivi ton projet jusqu’au bout, d’aller d’une conduite intérieure que tu ne peux refuser, un procédé dans lequel tu expérimentes quelque chose comme la « vérité ». Dans l’histoire, il n’y a pas de vérité : juste l’expérience, l’encouragement, la nourriture pour l’esprit, les obstacles à vaincre.

Il y a aussi un fort aspect politique et historique dans votre œuvre. Dans « Fly up in the Face of Life », la chanson “Kite in Weimar” compare la politique allemande de 1922 et celle de 1992 par exemple. Il y a aussi « Save the Dormouse », l’ex-Yu single, « Paris in between the Wars », le magazine et le 45 tours sur le néo-fascisme. Mais en même temps, je ne vous ressens pas comme un commentateur historico-social mais plutôt comme un poète satirique. Pourquoi cette attirance envers la politique et l’histoire ?

Tu as raison. Mon approche de la politique est poétique. Dans les chansons dites politiques, j’essaie de trouver un symbole ou une matrice, qui peut éclairer le sujet, de manière à voir l’horreur, le non sens, l’absurdité, la tristesse ou l’inévitabilité des faits. Dans le magazine et le 45 tours Punk./Punkt. sur le néo-fascisme, nous ne voulions pas inclure de l’  « agit-prop », des slogans ou une idéologie, mais des articles et de œuvres sur l’idée générale de fond, c’est-à-dire, la peur de l’autre (la personne qui est différente de toi, « l’autre en toi-même », cette sorte de thème).

Vous avez fait une reprise de Syd Barrett et parfois je ressens votre musique comme psychédélique. Que pensez-vous de la musique psychédélique ?

Ça peut être une facilité comme ça peut être très bien ou même t’emporter la tête quand c’est bien fait. Quand la musique peut traduire la désintégration ou l’explosion, la coagulation ou la brillance de l’esprit, c’est une démarche excitante.

Votre CD « Sex (and the end of it) » est considéré comme étant la première partie d’une trilogie sur le sexe, la drogue et le rock n’roll… Pouvez-vous nous en dire plus sur cette trilogie ?

C’est lié à la question et à la réponse précédente. Dans « Sex (and the end of it) », nous essayons de traduire le corps en différentes étapes à travers musique et paroles. Dans « (The) Drugs (we all need) », c’est la traduction de l’esprit (et ses différents états) à travers musique et paroles. Dans « Rock n’Roll (it’s only us) », nous essayons de traduire l’unité du corps et de l’âme (ou esprit), étant l’attitude, le style, le rythme d’une personne, à travers musique et paroles.

Quels sont vos projets?

A partir d’octobre/novembre et les mois qui vont suivre: la comédie musicale expérimentale « Ieplaan ». Travailler sur le CD « Gergelijzer » (Robert Kroos et moi: des histoires dans lesquelles les sons jouent un rôle, combinés à de la musique électronique, contenant des samples, sans rythmes et plus « composée » que « mixée »).

Envisagez-vous de faire des concerts en Europe, peut-être en France?

Nous adorerions. Si quelqu’un en France pouvait organiser quelques dates, nous serions très heureux de venir. En ce moment, il y a pas mal d’intérêt pour TW en Italie, donc nous pourrions faire la France et l’Italie en une seule tournée.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment?

Ieplaan (répétitions), écrire des histoires pour mon prochain livre (mon dernier livre, Noirette, vient juste de sortir: il y aura une édition française très bientôt, qui sera publiée par RYTRUT de Grenoble), faire la promotion de Noirette et écrire des chansons pour le CD « Rock n’Roll ».

Propos recueillis par Max

DISCOGRAPHIE :

  • Burn it down EP, 1984

  • Straight Madness LP, 1985

  • Paris in between the Wars EP, 1986

  • Pretty Lips are Red LP, 1987

  • The Ghost of the Jivaro Warrior LP, 1987

  • Dummy DLP, 1988

  • Potemkin LP, 1989

  • Macht Kaputt EP, 1989

  • Aimez-vous Trespassers W? Songs of Life in Death C46, 1990

  • Kinder mini LP, 1991

  • Roots and Locations LP, 1991

  • EP-Rayé split EP, 1991

  • “5, 4, 3, 2, 1,…0” LP, 1993

  • Punt./Punkt Magazine and DBB/TW-EP Potemkin EP, 1993

  • Boekelaar, Back EP, 1993

  • Who’s Afraid of Red, Yellow and Blue? Odes and Parodes C50, 1993

  • Heck’s EP, 1994

  • Fly up in the Face of Life CD, 1996

  • The Conspiracy split EP, 1998

  • The Ex-Yu single, 1998

  • Leaping the Chasm CD, 2000

  • Vlucht Over Den Haag CD, 2000

  • De Voetbal CD, 2001

  • Cover Collection 25 cm, 2001

  • Scheveningen, op locatie CD, 2001

  • Textuur CDR, 2001

  • Sex and the End of It CD, 2002

  • Straight Madness (reissue) DCD, 2003

  • Pretty Lips are Red/The ghost of the Jivaro Warrior (reissue) CD, 2003

  • Ieplaan, CD, 2003

  • Pretty Lips are Red & The Ghost of the Jivaro Warrior (reissue), 2004

  • Drugs We All Need, CD, 2005

  • Noble Foly of Rock’n’Roll, 2006

Trespassers W, The Noble Folly of Rock’n’Roll, Somnimage, CD 2006, pochette Jeff Benech, Mécapop

Article de presse, Trespassers W,
The Noble Folly of Rock’n’Roll
Somnimage, SOM 00014, USA, CD 2006) MECAPOP

28noblefollySomnimage est fier de présenter la troisième et dernière partie de la trilogie de Trespassers W ‘Sex and Drugs and Rock’n’Roll’, intitulée : ‘The Noble folly of Rock’n’Roll’. Si les précédents, ‘Sex and the end of it’ and ‘The drugs we all need’ étaient deux côtés de la même pièce, le premier traitant de l’exploitation du corps et le second de l’exaltation de l’esprit, alors ‘The Folly’ doit être la pièce elle-même : la substance de ce qui a tout commencé, l’attitude du rock’n’roll venue avec la liberté et l’indépendance nouvellement trouvés par des adolescents, autrefois fois incarnée par Elvis Presley, Roy Orbinson et Gene Vincent.Mais ‘The Noble Folly’ n’est pas un retour aux sources, ni une tentative de reproduire le son originel, c’est une exploration du rock’n’roll des fifties et l’interprétation d’une nouvelle sorte de rock à partir de là, jouant avec le langage, les thèmes musicaux et les sons de l’époque, ce qui nous donne du rock’n’roll de 2006. Cela a pris vingt années à Trespassers W pour retrouver la simplicité, l’audace, la naïveté pas si innocente, la corporalité et l’intelligence du rock’n’roll classique.En écoutant le nouvel album de Trespassers W, il est facile d’oublier toute théorie et d’apprécier son aspect amusant. Ma fille âgée de sept ans saute en l’air à chaque fois sur la chanson ‘Do the Don’t’. Et quand je la mets au lit, elle ne veut plus que je chante ‘In Dreams’ de Roy Orbinson. Je dois lui faire une version de la chanson ‘Roy’ à la place.L’album ‘The Noble folly of Rock ‘n’ Roll’ a été composé et écrit par Ronnie Krepel et Cor Gout, joué par Trespassers W (Cor Gout, Ronnie Krepel, Hayo den Boeft, Bart Vos) et d’autres musiciens invités, enregistré et produit par Lukas Simonis, et égalisé par Wim Oudijk. La pochette a été réalisée par Jef Benech’.

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Pour arranger une interview contactez : Mykel Boyd, Somnimage Corporation, P.O. Box 24, Bradley, IL 60915 USA , www.somnimage.com

Trespassers W : 27a Javastraat, 2585 AC Den Haag, Pays-Bas, www.trespassersw.nl

Jef Benech, Disques Mecanique Populaire, Villa les Charmilles, Bois de Cise, 80460 Ault, France , www.mecapop.org

Trespassers W – L’intégrale, Cor Gout, Ronnie Krepel, Françoise Favretto, Chroniques Errantes et Critiques n°30, juin 2007


Françoise Favretto
, ATELIER DE L’AGNEAU, « Chroniques Errantes et Critiques » n°30, juin 2007

Paroles (de musique)
Cor Gout : Trespassers W – l’intégrale
dessins de Ronnie Krepel

 » Ces pages réunissent les textes de 1984 à 2006 d’un groupe de la scène underground des pays du nord. Cor Gout est néerlandais et s’exprime surtout en anglais. Il a fait la traduction en français du répertoire anglais avec Ladzi Galaï. Une grande découverte, assez étrange quand on ne connaît pas la musique mais cela vaut la peine de sentir ce que valent des paroles sans le son. Ici, on peut faire pleine confiance à Rytrut et son travail impressionnant autour de la musique underground, rock alternatif, punk.

C’est du texte engagé, mais pas simpliste, ça reste soft et intelligent. Le message passe clairement dans ces scènes, des moments de vie dans lesquelles il glisse un refrain ou une fin critique : le vent dévoile malencontreusement le crâne rasé (le point critique ici c’est sur ordre du père) d’un garçon ; « l’enfant halluciné fulminait dans le terrain vague / tournant autour des restes fossiles du manège ». Lui-même déjà décrit comme un personnage de roman et le décor très parlant, il a un livre d’Agatha Christie dans la main !
Ainsi le marchand de bonbon chinois, la serveuse, la femme enceinte, l’artiste vocale, mais aussi les arbres, les footballeurs, Beyrouth, Ceausescu, Van Gogh, l’Afghanistan… toute l’actualité de deux décennies défile en tableaux (et pan sur New York, sur La Haye…). « 

 dessin de Ronnie Krepel ©Rytrut


dessin de Ronnie Krepel ©Rytrut

Et ça ne manque pas d’humour (« le jour où les Rolling Stones attaquèrent Scheveningen »,
un hommage à la « Face B » des disques, toujours délaissée). C’est un livre frais ! »