The Who by Numbers, Steve Grantley & Alan G. Parker, chronique Paris Move, janvier 2019

THE WHO BY NUMBERS (Steve Grantley & Alan G. Parker)

Rytrut

SÉLECTION DE LA RÉDACTION DE PARIS MOVE

De 1972 à 1975, les WHO furent mon groupe préféré, et de loin. La faute à “Who’s Next”. Et à mon père aussi, qui me laissa choisir un LP au supermarché du coin pour me récompenser d’un bulletin scolaire réussi. Mal lui en prit: à 13 ans, on se laisse facilement piéger par l’artwork d’une pochette, et celle-ci (avec ses traces d’urine fraîche sur béton armé) ne pouvait manquer d’achever la séduction de l’innocent. Le cellophane défloré, l’irruption de “Baba O’ Riley” dans ma chambre de pré-ado ne tarda pas à faire son office. Combien de fois mes parents ont-ils eu à souffrir le hurlement de Daltrey sur le final de “Won’t Get Fooled Again”? Je leur ai tout fait, depuis le boycott immédiat du coiffeur jusqu’à ma vocation spontanée de batteur… C’est dire si j’ai pu m’en fader depuis, de la littérature sur la bande à Keith Moon. En la matière, sur près d’un demi-siècle, on est même largement passé de l’embarras du choix au choix de l’embarras… Pourtant, ce pavé-ci occupe une place à part dans leur bibliographie. Ses deux auteurs sont non seulement des fans et des érudits, mais Steve Grantley est lui-même batteur (notamment chez Stiff Little Fingers). Nos compères se sont attachés à relater le parcours du groupe au fil de sa discographie intégrale. Et ce, non pas seulement album par album (comme tant d’autres avant eux), mais CHANSON par CHANSON…! Et ce qui aurait pu au final ne s’avérer qu’un laborieux exercice de bénédictins se révèle l’une des plus pertinentes (et passionnantes) radiographies de l’esprit complexe et torturé de Pete Townshend, ainsi qu’un saisissant portrait de ses comparses. Truffée de citations de chacun d’entre eux, et abondamment documentée aux meilleures sources, cette somme de près de 300 pages nous replonge au cœur de la création (et des multiples évolutions) de l’un des ultimes monuments du rock. N’en taisant ni les écueils ni les faiblesses, cet inventaire exhaustif n’en réhabilite pas moins certains pans décriés de leur carrière. L’analyse poussée de l’album qui donne son titre à cet ouvrage en est un exemple brillant.

Patrick Dallongeville
Paris-MoveBlues Magazine, Illico & BluesBoarder

Entertain Us, L’ascension de Nirvana, chronique Paris Move, janvier 2019

ENTERTAIN US / L’ASCENSION DE NIRVANA

Gillian G. Gaar // Rytrut

COUP DE CŒUR DE PARIS MOVE

Les Beatles connurent la Reeperbahn, et les Who se produisirent au Railway Hotel de Wealdstone. Les Stones en faisaient autant au Crawdaddy de Richmond, tandis que les Kinks papillonnaient de bar-mitzvahs en bals des débutantes. Tous les groupes majeurs ont en effet commencé petits, et les galères des débuts de la bande à Kurt Cobain, 25 ans après sa disparition, corroborent le caractère universel des vaches maigres pour toute bande en formation. Et pourtant, Seattle à la fin des eighties n’avait guère à voir avec le Londres des sixties, et Aberdeen encore moins avec Hambourg, Liverpool ou Manchester. Le regard d’insider de Gillian G. Gaar (rédactrice au fanzine local The Rocket, durant l’émergence de ce bouillonnement que l’on nomma le grunge) lui permet d’associer les sources les plus directes aux témoignages les plus éclairants. Au fil d’un formidable puzzle, ce pavé se dévore à la fois comme le journal détaillé de la saga d’un des plus puissants phénomènes musicaux de la fin du XXe siècle, et comme le roman tragique de l’un de ses plus flamboyants hérauts. Pour contexte et ferment de l’ascension de ce fleuron de la scène de Seattle du début des nineties, les rôles respectifs des autres bands locaux (Tad, Green River et Melvins en tête), mais aussi de la presse qui les soutenait, et enfin, celui (primordial) de ce label d’entrepreneurs foutraques et perspicaces que fut Sub Pop sont décrits avec pertinence et acuité. L’image d’insouciants branleurs dont on affublait alors NIRVANA est largement battue en brèche, tant la dévotion acharnée de Krist Novoselic et Kurt Cobain à leur art y transpire à chaque page. C’est ce qui rend si spécifique (et pourtant si universel) le parcours de ce garçon, qui aurait sans doute pu faire sienne l’antienne “Mon Dieu, préserve-moi de ce que je désire le plus”. Comme celles de la plupart des membres célèbres du club des 27, la psyché intime de Kurt conserve une bonne part de son mystère, mais cet ouvrage n’en constitue pas moins l’une des analyses les plus fouillées de la construction du phénomène NIRVANA, par delà le pathos et les faits divers.

Patrick Dallongeville
Paris-MoveBlues Magazine, Illico & BluesBoarder

 

L’Histoire de Crass, George Berger, chronique Pamalach, Horns Up, novembre 2017

 

Crass

L’histoire de Crass

par George Berger

Chronique de Pamalach, Horns Up, 29/11/2017

Il n’existe que très peu de groupes comme CRASS. L’influence politique et musicale qu’ils ont eut sur la scène punk rock anglaise et internationale aurait dû les amener à être aussi connus que THE CLASH ou SEX PISTOLS… Mais c’est hélas très loin d’être le cas. Phénomène absolument unique du mouvement Punk Britannique, CRASS a poussé jusqu’à ses limites le concept du DIY, refusé de jouer les règles du music business et grandement contribué au développement de l’anarcho-punk avec quelques autres groupes de l’époque.

Ne voulant pas se contenter d’un simple discours de façade, les membres du groupe vivaient collectivement dans une maison à la campagne (La Dial House), proposaient et expérimentaient des modes de vie et de production alternatifs, imprimaient leurs pochettes de disques, affiches et fanzines, dérapaient sur des modes d’expression aussi musicaux que visuels et ont vraiment « enquiquiné » le gouvernement Thatcher à l’époque de la guerre des Malouines… A tel point qu’ils eurent des ennuis judiciaire qui leur coûtèrent très cher.

Les termes sont aujourd’hui galvaudés, mais CRASS a été un authentique groupe iconoclaste, figure de proue d’un mouvement social, politique et musical. Bien avant les mouvements altermondialistes et anti-globalisation, CRASS développait au travers d’une attitude positive et pacifiste des discours finement subversifs qu’ils assumeront à 100% et tout au long de leur carrière.

Si toute une génération de punks ont voué un véritable culte à CRASS, le groupe est plus difficile à appréhender que ce ne qu’il n’y paraît au prime abord et ses messages, tout autant que sa musique, n’ont peut être pas été compris comme l’aurait souhaité le combo. Choisissant une direction dans laquelle il ne pouvaient au final que s’autodétruire, CRASS laisse derrière lui un sillon d’albums variés et d’idées fortes, plus sincères et plus vraies que pour énormément de groupes qui pourtant ramènent leurs gueules à grands renforts de phrases toutes faites et de petites provocation élimées. Cette biographie rigoureuse et passionnante est alimenté d’interview récentes de tous les membres du groupe original (excepté Phil Free) ce qui fait qu’en plus de la vie du groupe on profite du commentaire des musiciens et de leur regard sur les décisions qu’ils ont prise près de 40 ans plus tôt. Clairement, ce livre est une perle et CRASS un groupe immensément riche, sincère et passionnant.

CRASS, c’est avant tout l’histoire de la rencontre entre Penny Rimbaud, jeune artiste avant-gardiste, et Steve Ignorant, fan de punk et locataire de la Dial House près d’Epping. Ensemble ils commenceront à composer des chansons batterie/chant et de fil en aiguille, ils seront rejoint par d’autres artistes issus de milieux et de cultures plutôt diverses : Andy Palmer (guitare rythmique), Gee Vaucher (artwork/piano/radio), Peter Wright (basse), Eve Libertine (chant), Joy de Vivre (chant), Phil Free (guitare solo) et Mick Duffield (films et réalisation). Au départ uniquement suivis par une pincée de fans (dont la majorité était composé des… UK SUBS !) ils se bonifieront très vite en éclatant les carcans limitatifs des idées et du style punk « traditionnel ». Chanson, films, collage sonore, happening, graffitis ou encore manifestes, CRASS a expérimenté de nombreux modes d’expressions tant qu’ils servaient leurs messages et leur vocation artistique.

Tous vêtus d’uniformes noirs, les musiciens avaient opté pour un logo qui pour certains cachait une svastika en son sein (en plus de la croix chrétienne et d’oripeaux du drapeau du Royaume-Uni) ce qui leur attirera bien vite des ennuis. Ils se feront rapidement taxer de fascistes même si leurs thèmes libertaires, féministes et humanistes tendaient à prouver que leur symbole était tout, sauf une déclaration d’amour au nazisme. Cela tend à démontrer, si besoin est, qu’à bien des égards, la forme peut prendre le pas sur le fond… Et ce n’est pas un groupe comme LAIBACH, lui aussi grand amateur des jeux de pistes enfumés, qui dira le contraire ! Comme pour d’autres artistes mal compris (ou prenant un malin plaisir à jouer avec les codes), certaines incompréhension suivront le groupe jusqu’à sa fin et entraîneront bien des problèmes comme, par exemple, dans leur « relation » avec les skins.

A ses débuts, le groupe ne souhaitait pas leur interdire l’entrée à leur concert, argumentant qu’ils ne voulaient pas avoir uniquement devant eux un parterre de fans tout acquis à leur cause. Ils espéreraient ainsi leur faire entendre d’autres idées que celles qu’ils étaient habitués à entendre et ainsi leur amener des éclairages différents. Malmenés à plusieurs reprises par les forces de l’ordre, menacés et inquiétés par le gouvernement, les membres du groupes ont néanmoins été jusqu’au bout de leurs convictions, finissant malheureusement par s‘autodétruire, écrasés par la pression extérieure et par les exigences qu’ils s’étaient imposés.

Agrémenté de photos inédites « L’histoire de Crass » ne fait l’impasse sur aucune des périodes du groupe et ose laisser apparaître ses fragilités et ses faiblesses même au travers de ce que les relations humaines révèlent de plus fragile. Subversif, toujours terriblement actuel et pertinent, ce livre délivre plus que l’histoire d’un groupe (aussi incroyable soit-elle) pour donner à voir via le prisme du punk rock la déliquescence du monde moderne et surtout, les pistes de solutions qui permettraient de le faire évoluer. Assez digeste (432 pages) mais rigoureux et précis dans ses étayages et analyses, ce livre s’adresse tout autant aux fans du combo qu’à ceux qui auraient envie de le découvrir. Je n’ai en effet fait que survoler la pensée et l’histoire du groupe, le livre traitant de nombreux sujets que je n’évoque pas dans cette chronique.

L’autre jour, au détour d’errances sur le net, j’ai lu le message d’un amateur de metal qui disait, à quelques choses près, que les punks c’était pas de douche, bière bas de gamme et recherches d’allocations diverses et variées. Bon, le gars a tout fait le droit de ne pas aimer le punk et d’être libre de penser ce qu’il veut… mais quand même, quand on sait ce qu’un groupe comme CRASS a fait, on se dit que certains raccourcis mériteraient parfois d’être mis face à la réalité de ce qu’ils avancent. Juste histoire que l’ardence de certains propos se trouvent refroidis face à la réalité de la musique et des actes posés par ce groupe pas tout à fait comme les autres.

Zoë Howe – The Slits, Typical Girls? chronique France de Griessen, Longeur d’Ondes n°83, automne 2017

Chronique Longueur d’Ondes n° 83, automne 2017

par France De Griessen

ZOE HOWE

Typical Girls? L’histoire des Slits

Ed. Rytrut, 21 €

« Je lui ai appris à fonctionner par paliers, et comment elle pourrait l’appliquer dans la vie, pas seulement avec son instrument. Cela ne ne concernait pas seulement le jeu de guitare, il était aussi question de l’approche », témoigne Keith Levene, l’un des membres fondateurs de The Clash, évoquant les cours de guitare qu’il donna à Viv Albertine, future guitariste de The Slits, ajoutant : « Quand elle a commencé à sortir ses propres trucs, c’était suffisant pour moi ! J’étais là (à lui dire), je ne sais pas comment tu fais ça, mais c’est génial ! » Que l’on soit ou non fan de ce groupe précurseur qui inventa un son mêlant dub, reggae, post-punk, rythmes africains, funk et free-jazz, cet ouvrage s’avère un document passionnant au sens où, au-delà de l’histoire de musiciennes fabuleusement audacieuses, toujours inventives, rebelles et charismatiques, il retrace la construction d’un style, étape par étape, de 1976 à 1981, avec un formidable esprit de liberté.

Zoë Howe – The Slits, Typical Girls? chronique Agnès Léglise, Rock & Folk n°602, octobre 2017

Chronique Rock & Folk n°602, octobre 2017

par Agnès Léglise

Injustice

Typical Girls?

L’Histoire des Slits

ZOE HOWE

Rytrut

Viendra bien le moment où même le rock, repaire machiste s’il en est, regardera en face sa propre histoire sexiste et réalisera à quel point cette injustice a pesé sur les carrière féminines du genre. Hé ouais guys, c’est pas simplement parce que les femmes seraient moins douées qu’elles dominent si peu la scène rock mais bien parce que le rock reflète étroitement le monde dans lequel il est né, monde en l’occurrence mâle et blanc oh ça alors, la plupart de ladite scène rock. La preuve ? La place modeste d’un groupe comme The Slits dans la légende dorée du punk démontre, à elle seule, l’incroyable mépris qu’on subi les femmes dans ces professions. Et comment je le sais ? J’étais là. J’étais parmi celles et ceux qui ne considéraient pas d’un même œil un groupe de filles – vous avez remarqué, un groupe de musiciennes, c’est un groupe de filles quand un groupe de garçons, c’est un groupe tout court ? – qu’un groupe masculin et qui jugeait à priori, avec la même condescendance, quasiment toute tentative exclusivement féminine, sauf celles qui jouaient avec assez de sexy pour amadouer les auditeurs et décideurs mâles, bien sûr. Le truc c’est que c’était même pas notre faute, on était tout simplement le produit de nos éducations et les héritiers de conditionnement centenaires. Ce qui n’est pas vraiment une excuse si on y réfléchit bien, vu que les jeunes Slits, pourtant nées dans ce même patriarcat triomphant, ont su d’instinct s’écarter du rôle et de l’image traditionnelle et en exploser les codes plus que quiconque avant elles. Les mémoires de Viv Albertine, chroniquées ici récemment avec enthousiasme, nous avaient déjà rappelé l’existence du groupe et le livre de Zoë Howe « Typical Girls ? L’Histoire des Slits » vient à point nommé pour réparer cette injustice. Car injustice flagrante il y a eu. Certes, les Slits ne savaient pas du tout jouer au début de leur carrière, mais la plupart de leurs congénères punk n’étaient pas plus aguerris sans que ce défaut leur soit à eux, fatal. Perçues comme d’incontrôlables punkettes, elles ont quand même survécu là où beaucoup ont disparu – ou pire – et ont pondu une œuvre méconnue, férocement féministe – quoiqu’elles s’en défendissent alors – plus riche et plus aventureuse que qusiment tous leurs petits potes pourtant mieux considérés. Notons que le showbiz, qui pouvait accepter les pires fantaisies punk ou les pires caprices de leurs stars mâles, était quand même hyper embarrassé par des jeunes filles qui osaient le culot obscène de s’appeler carrément les fentes, shocking au point que la BBC par exemple refusait de passer leurs titres pour ne pas avoir à dire le mot fente à l’antenne. Etre des femmes qui refusaient les codes, qui ne se rasaient pas les aisselles (sic) ou qui ne voulaient ni être sexy ni même suivre la mode ou les canons féminins quasi-obligatoires n’allait pas sans un prix à payer et le groupe, finalement, n’y résista pas. Le livre raconte non seulement leur histoire, souvent dans leurs propres mots car l’auteure, manifestement très fan, les a longuement interviewées, mais réussit aussi au passage à faire vraiment revivre de l’intérieur l’esprit punk et l’ambiance finalement assez bon-enfant de ces années-là.

 

La Philosophie du Punk, Craig O’Hara, chronique Pamalach, Horns Up 14 sept. 2017

HORNS UP

14/09/17 – Pamalach

Craig O’Hara

La philosophie du Punk :

Histoire d’une révolte culturelle

Aujourd’hui, le mot « Punk » est tellement chargé de sens et de représentations diverses qu’il peut prendre un tour fort différent selon la personne à qui l’on s’adresse. Au départ simple et féroce décharge musicale carthatique aux fortes revendications sociales, le Punk Rock a donné vie à un nombre important de rejetons stylistiques tout autant qu’il a su faire émerger un véritable courant social et culturel.

De l’accoutrement vestimentaire aux idéaux politiques et des slogans fédérateurs aux modes de vie alternatifs, le Punk a fait germer dans la tête de ceux qui l’aimaient des réflexions profondes dont les répercussions sont encore vivantes aujourd’hui près de 40 ans après sa naissance.

Des bas-fonds new-yorkais jusqu’au moribondes cités anglaises de la fin des années 70, le Punk Rock a trouvé son terreau dans l’ennui, le désenchantement et la colère. De nombreux acteurs des débuts de cette scène relatent ce sentiment de désespoir qui les a poussé à transformer leur colère en expression artistique et qui les a amené sur des chemins aussi divers que le DIY, l’anarchisme, l’écologie ou le Straight Edge, creusant ainsi le sillon d’idées politiques ancrées dans leur époque. »La philosophie du Punk : Histoire d’une révolte culturelle » propose donc sur 230 pages d’apporter un éclairage sur le ciment qui façonne ce mouvement depuis plus de quatre décennies de façon claire, concise et pour tout dire, absolument brillante.

Avant d’en arriver au cœur du bouquin, un petit mot sur son auteur. Craig O’Hara est le co-fondateur de PM Press, maison d’édition d’Oakland existant depuis 2007 et qui propose des ouvrages musicaux plutôt orientés Punk et des livres politiques orientés extrême gauche. Grand connaisseur du mouvement Punk, il s’est concentré sur le développement de la non conformité et de l’individualisme positif au sein de ce mouvement et en a donc fait un petit condensé sur les idées les plus fondatrices et fécondes qui en sont ressorties.

Initialement, son mémoire datait de 1993 et la première édition papier de 2003 (l’édition française de Rytrut y ajoute un avant-propos du traducteur Ladzi Galai, actif dans la scène underground depuis 1982, ainsi qu’un supplément sur la scène hexagonale, et une trentaine de photos en plus). Si de l’eau a coulé sous les ponts depuis la première édition, il est étonnant de constater que le livre reste très actuel et que bon nombre des idées qu’il développe continuent d’exister et d’animer nos sociétés contemporaines. Aujourd’hui, l’image du Punk à crête jaune, alcoolisé et chancelant sur la voie publique reste exceptionnelle et si les apparats caricaturaux ont disparu, les idées contestataires du Punk sont elles, encore bien présentes. D’où vient ce lien entre punks et squats ? Le DIY ? L’écologie militante ? Les fanzines ? le Straight Edge ? Les skinheads ? L’anarchie ? Toutes ces questions dont on ne possède pas toujours les réponses précises sont ici traitées avec efficacité et éloquence, le caractère simple et concis du propos rendant la lecture très agréable. En reprenant à chaque fois les éléments historiques qui ont amené le Punk a se rapprocher de certains courants idéologiques, O’Hara met le projecteur sur les groupes et musiciens qui en ont défendu les idées et dans quel contexte social ces dernières ont émergé. Des groupes connus pour leur engagement sans faille dans certaines idées politiques aux combos moins notoires qui ont néanmoins été d’une importance déterminante dans certains courants, « La philosophie du Punk » ne fait aucune économie d’éclairage et de recherche, l’auteur ne mâchant pas ses mots dès lors qu il s’agit de remettre en perspective l’honnêteté des groupes et de certains artistes. Agrémenté de photos, de citations de musiciens et de références littéraires, le livre argumente son avis d’exemples étayés offrant ainsi des pistes de réflexion et de recherche au lecteur. Pourvu d’un style fluide, le ton est simple et direct, rappelant du coup qu’une partie de la musique que l’on aime s’est construite sur l’énergie et l’urgence. De la génèse du mouvement jusqu’au Punk 2.0, le livre met quelques coups de canif aux idées reçues et rapelle que si le mouvement a toujours été contestataire, il a aussi été force de proposition. Gueuler c’est bien… proposer une alternative, c’est pas mal aussi.

Une fois la lecture de « La philosophie du Punk » terminée, on se dit que si le Punk n’a plus la vigueur créatrice des années 80 (tout comme le Metal d’ailleurs…) ses idées se sont au moins fondues dans un grand nombre de courants sociaux et musicaux. Le non conformisme, la radicalité, le catapultage foutraque d’idées aussi saugrenues qu’antagonistes, la provocation ou le DIY, ces ingrédients sont encore utilisés par de nombreux artistes, qu’ils soient héritiers du Punk ou pas. Concis tout en restant efficace, ce petit bouquin vous offrira des moments de lecture aussi agréables qu’inattendus, la lumière qu’il pose sur plusieurs sujets se révélant particulièrement instructive.

Zoë Howe – The Slits, Typical Girls? chronique Sylvaïn Nicolino, Obsküre Magazine, juillet 2017

Zoë Howe – The Slits, Typical Girls?

par Sylvaïn Nicolino , 04 juillet 2017, Obsküre Magazine

Dans cette biographie enrichie de nombreuses interviews très bien découpées, l’importance des Slits, groupe de la première vague punk, est habilement démontrée, page après page. L’auteur Zoë Howe respecte fidèlement l’énergie et la particularité du groupe. Elle évite tous les pièges tendus : C’est quoi le punk ? C’est quoi le féminisme ? C’était comment Londres en 1976 ? Le music-business alternatif était-il mieux à cette époque ? Qui du Clash ou des Pistols a le plus marqué la musique ? Qui est devenu célèbre et à quel prix ? Doit-on pleurer ou sourire ? Qu’est-ce que ça signifie être grand public ?

Elles sont légions les questions que les Slits ont fait naître en quelques années seulement. Les réponses de Zoë sont dressées avec patience, laissant le champ libre aux interprétations, évitant le cadre rigide des réponses binaires.

Elle ouvre son livre avec une chronologie de l’histoire anglaise du temps des Slits, à savoir 1976-1981. C’est intelligent, car en quelques pages Zoë situe les contextes musical, politique, culturel et social de l’île et de ses habitants. Par exemple, il est primordial de savoir que ce n’est qu’en 1972 qu’avait été votée l’égalité des salaires hommes-femmes.

Dans les dernières pages ou presque, Zoë place une affirmation de la chanteuse Ari Up, maintes fois démontrée au cours des 322 feuillets qui composent le livre :

« C’était une trilogie – la naissance du reggae, la naissance du punk, la naissance du hip-hop, la Jamaïque, Londres et New York (…) il y a une solide connexion. »

On a ensuite droit à la traditionnelle discographie et la bibliographie érudite et souriante.

Entre les deux, rien n’est oublié : on a aussi bien les structures familiales de tous les protagonistes, leurs parcours musicaux avant, en parallèle, et après les Slits, les copains influents, les amis, l’entourage (le Pop Group, par exemple) qui ont permis cette éclosion lente et irrépressible. Chacun.e des membres des Slits était important.e, sa singularité composant avec celles des autres. On ne cesse, grâce aux visuels, de revivre les mois où Palmolive infusait sa culture hispanique, où Budgie lançait ses rythmes étranges, où Tessa manipulait sa basse comme une arme de persuasion massive, où Ari défiait le monde du haut de ses quatorze ans si fous et si assurés à la fois… Viv Albertine use sa mémoire en anecdotes précieuses et en exposant ses sentiments sur ces années si riches pour tou.te.s. L’iconographie met en valeur les looks travaillés des Slits, qui leur vaudront la reconnaissance des Madonna, Lily Allen et autres Chicks On Speed.

Londres vit alors par ses quartiers hindous, ses bars gays, ses disques reggae diffusés en 1976 puisqu’aucun disque punk n’était alors sorti et qu’il fallait bien passer de la musique entre les concerts. Les premiers punks ne sont pas les affreux jobards tant décriés, mais des jeunes gens, artistes dans l’âme, rebelles et souriants. Bob Marley vient y frotter ses dreads, attiré par les punky reggae party, s’offusque de la possibilité que des femmes se lancent dans une fusion rastafarisme-punk. Les membres de Clash se font philanthropes, Sid Vicious souffre du regard acéré que les femmes posent sur lui et sur son attitude si affreusement sexiste : provocation punk ou tout bonnement reflet lucide et sincère de celles qui l’avaient côtoyé ?

D’autres sont ramenés à leur place décisive : Keith Levene, les garçons du Clash, le label Island Records (lequel sortira aussi Tom Waits, autre dissident notable), Louisa Marks et son apport au Lovers Rock, Adrian Sherwood dont la pertinence a fait l’objet d’une double rétrospective l’an dernier, Neneh Cherry, Dennis Bovell et son écoute constructive, même Siouxsie Sioux dans ce qui a pu la différencier des Slits, ce groupe passé dans l’ombre de celle qui bouffa les appareils photos des journalistes avides de sensations plus facilement digérées…

Les Slits ont marqué leur époque et ceux et celles qui les ont croisé.e.s, certes parce qu’elles étaient des filles-femmes dans un monde de brutes, mais surtout – et c’est là qu’est la force de ce livre – parce que les Slits étaient un putain de bon groupe. Pas de stars dans les Slits, tou.te.s ayant eu un rôle moteur. Les nombreuses photos issues de collections privées illustrent et racontent la carrière, mais, en dépassant le cadre strict de 1981, elles éclairent sur les vies individuelles, les personnalités. Les regards de Tessa sur cette Odyssée au sens propre, sans île où atterrir si ce n’est celle des besoins de chacun.e.s, la grossesse et la mort récente d’Ari, le départ de Palmolive qui rejoint les Raincoats : voir ce que chacun.e est devenu.e, c’est une bouffée d’espoir qui vivifie, malgré la séparation et avant la reformation des années 2000. Ajoutons aussi que plusieurs membres des Slits ont été végétarien.ne.s dès cette aube des années 80.

Le féminisme est approché avec des nuances toutes libertaires, les protagonistes refusant l’étiquetage, quel qu’il soit, comprenant les luttes des femmes et y participant par leur rôle leader (combien de fois n’a-t-on pas cité cette influence dans les milieux rock depuis les années 80 ?), accusant les coups de couteau réels ou figurés reçus tout au long de leur courte et courageuse carrière, tout en rejetant le communautarisme et le jeu des cases que pouvait être l’affabulation d’un logo « Women in rock ». Un groupe également capable de craquer tout l’argent débloqué par leur label pour assurer à leurs invités des conditions de tournée optimales…

Leur disque Cut est présenté plage par plage, incluant les séances d’enregistrement au cottage de Ridge Farm, avec en bonus des informations rares sur les messages et astuces cachées dans les pistes. Les trois Peel Sessions et le reste de la discographie bénéficient de la même attention, poussant à s’accaparer l’ensemble des disques des Slits ou de leurs participations aux disques des autres.

Tout est fait pour transmettre pleinement ce qui fut leur force. Une action restée intacte dans cette façon d’être complètement maître de son art, d’oser avancer et se métamorphoser incessamment, d’être en première ligne, sans y penser, précurseurs tout en édifiant des partitions complexes et imprégné.e.s de leur époque au point que les Slits ont résisté au passage du temps. C’était ça le punk, cette liberté intransigeante comme un bras d’honneur adressé à soi et aux autres. En avant toute !

Un fabuleux livre de plus pour Rytrut.

RYTRUT, ISBN 978-2-9546441-3-4

Auteure : Zoë Howe
Traduction : Ladzi Galaï, Lydie Barbarian
Format 15 x 21 cm, 324 pages,
Inclut 72 photos, 1 marque-page
et trois badges si vous achetez sur le site de l’éditeur

« Soyez sociable, partagez ! »

Typical Girls? L’histoire des Slits, Zoë Howe, article Jean Rouzaud, Nova Planet, juin 2017 de la 1re édition

Les Slits, Sex Pistols au féminin ?

Punk Girl Power

Lundi 12 juin 2017 par Jean Rouzaud, Nova Planet

Qui se souvient des Slits ? Et de la pochette de leur album Cut où elles se tiennent nues, couvertes de boue, échevelées et finalement natures…

Cet invraisemblable groupe de filles, issues du Punk, a une carrière aussi hirsute que l’allure de ses membres, présentant les mêmes dents de scie que l’époque : car on oublie que 77 fut l’année du Punk, mais aussi du Disco, du Reggae, du Funk, du Latino, sans oublier la World avec en prime des effluves de Jazz…

Bousculade au portillon des « charts », bagarres de « hits », mais aussi une course au positionnement, à l’image, au quand dira-t-on sur les frasques de ces musiciens débridés, jouant fort et vite sans avoir appris le solfège.

Vers 1976, quatre anglaises se retrouvent réunies en un groupe qui deviendra vite les Slits (fentes), se voulant le pendant féminin des Pistols. 

Sur leur berceau  se penchent quelques fées : La mère de l’une d’entre elles, Nora Forster, pro du Rock (et future madame Rotten), puis Mick Jones (des Clash), Keith Levene (futur PIL), Don Letts (DJ du Roxy), Vivien Goldman (auteure au NME puis Actuel), ou encore Denis Bovell (producteur jamaïcain) etc.

Beaucoup de monde autour de ce qui va devenir un groupe expérimental, provocateur, Punk à bannière féministe hippy (ancêtre du Girl power), une sorte d’outsider face à Siouxsie (and the Banshees) ou à Blondie (Debbie Harry), et dont la géométrie variable va faire des étincelles. 

Finalement ce sera en 77 : Palmolive, Ari Up, Viv Albertine et Tessa Pollitt, des pseudos bizarrement stylés (dans l’esprit de Poly Styrene du groupe X-Ray Spex, même époque), et donc quatre filles délurées, assez agitées pour ne pas dire intenables, qui vont commencer à tourner. Galères, bagarres et valse de maisons de disques puis même de musiciens. 

Ainsi Don Cherry et sa fille Neneh, se joindront à certaines périodes, ainsi que des garçons attirés par ce gynécée speedé. Bien sûr l’avant-gardisme n’est pas vraiment commercial, le showbiz est plein de pièges et ces garçonnes ne jouent pas la corde sexy, ni fashion (elles sont au-delà !)

Par exemple Palmolive est une batteuse sur-énergique, issue du groupe mythique Flowers Of Romance où elle frappait en compagnie de Sid Vicious, Viv Albertine et les fiancées de Steve Jones et Paul Cook des Pistols) : Jo Faull et Sarah Hall. 

Elles sont au cœur du cyclone Punk, fans de théâtre, de voyage, de Jazz ou de musiques primitives, de shamanisme ou de révolution, vivant en Squats, expérimentant dans leur vie toutes ces directions, dans un nuage de Reggae et de spliffs… Bien plus tard, j’ai rencontré Ari Up, dans un dancehall à Kingston en Jamaïque, avec des dreads énormes, gesticulant dans la foule, vêtue d’une mini et d’une brassière assorties rouge vert jaune, danseuse typique de l’époque slackness…et respectée par la faune impossible du Stonelove sound system.

Les Slits vont vivre à 100 à l’heure, secouées par les modes, réussissant quatre albums, bataillant avec le chauvinisme mâle, ou Anglais, ou show biz, ou même social…trop de combats pour quatre filles typiques de l’époque (« Typical Girls », un de leurs hymnes), mais vont surtout marquer d’une pierre rouge le Rock féminin, avec un style relâché et nerveux à la fois, dissonant et frais, ambitieux et ouvert au monde.

Il y aura des enfants, des pauses repos, des dispersions et même des come-back reformations dans les années 2000 (Ari est décédée en 2010…)

Il vaut mieux avoir entendu les Slits dans sa vie, faute de les avoir vu. Elles ont marqué le Rock féminin, et continuent de faire des émules, en mémoire de leur éthique large, libre, irrespectueuse, anti cliché, et qui serait toujours en avance aujourd’hui. 

Typical Girls ? L’histoire des Slits, de Zoë Howe, Rytrut Editions, 320 pages, 21 euros, illustré de photos noir et blanc.