Interview avec Thierry de la maison d’éditions Rytrut, Wallabirzine, 12 février 2019

« Rytrut éditions a traduit des œuvres passionnantes, et élabore une succession de livres dans le domaine musical qui doit tout autant à une curiosité culturelle qu’à s’affranchir des codes. Le gars est loquace, passionné, pointilleux, et c’est à l’image de l’énOrme travail que cette maison d’éditions façonne. » – Bir, Wallabirzine, mardi 12 février 2019

Photomatons du fanzine grenoblois Noire Inquiétude, 1985

Bonjour Thierry aka Ladzi Galaï,

Peux-tu te présenter, qui es-tu ? D’où viens-tu ?
Il y a quoi dans ton imaginaire ?

Le fondateur et factotum de Rytrut. Partout et nulle-part à la fois. C’est pas d’où qu’on vient mais ce qu’on fait qui importe. Je ne suis pas plus nationaliste que régionaliste. Et j’aime pas raconter ma vie, sauf si on me force ! J’ai arrêté de rêver d’illusoire et essaye de m’activer avec ce qui est à ma portée. J’ai aussi sacrifié la musique en laissant de côté des projets inachevés, pour le bon plaisir ou la douleur de nos lecteurs, car l’humain est ambivalent.

Tu as joué dans des groupes (si, si) ? C’était quoi le style ? Le délire ?

J’ai commencé la musique à sept ans avec le piano classique puis la trompette, et un peu plus tard, après l’explosion punk, la basse tout seul en écoutant des disques, puis la guitare même veine basique sans cours ni conservatoire. Ensuite y a eu plusieurs groupes, dans les styles rock, psychobilly, post-punk, tendance expérimental, un peu d’indus à un moment, punk-rock avec quelques touches reggae, puis électro-punk. Et pour finir grève illimitée de la musique ! Par contre je me consacre énormément à en écouter, dénicher ou découvrir, de toutes époques et de styles variés.

Pour toi c’est quoi le punk ? Qu’est-ce qu’il représente ? La culture punk est-elle morte ?

Alors que j’avais été initié au rock à douze ans par mes oncles et cousins, j’ai entendu parlé du punk l’année suivante, en 1977, et demandé à l’un d’entre eux ce que c’était. Il m’a fait écouter les deux premiers singles des Sex Pistols qu’il avait acheté chez Arthaud. Et c’était parti ! C’était ce qu’il me fallait pour affirmer ma différence par rapport aux conventions que cette société semblait vouloir nous inculquer. Chacun y va de sa propre définition du punk suivant le contexte et la manière dont il l’a vécu ou interprété. Pour moi, cela représente une certaine éthique, avoir de l’équité, de l’ouverture d’esprit, des musiques nées de multiples influences des générations précédentes, inspirées par le rock décadent, garage punk, prog rock, art rock, voir autres styles inclassables. Expressions diverses mais pimentées, contestataires, festives ou intellectuelles. C’est plus tard qu’on découvre le pré-punk quand on a aimé le punk rock, puis le post-punk, la new wave, et les musiques personnifiées qui en découlent. C’est un style d’expression qui n’a jamais cessé d’être vivant. C’est devenu une culture ancrée pour certains mais qui fut finalement peu accessible ou comprise par beaucoup. Essayer uniquement de reproduire à l’identique ou se cantonner à des critères préconçus peut n’avoir de punk que des apparences. Les clichés de clichés sont sans doute les moins évident à dépasser, mais ils peuvent aussi servir de références et d’identification. Créativité et authenticité restent à mes yeux des critères importants. Certains disent qu’il n’y a pas vraiment eu de genre musical novateur depuis les années 1970… que tout ce qui a suivi avait déjà été inventé. Il y a du vrai, basiquement, mais les formes évoluent au fils du temps, ayant une accroche nouvelle, apportant un autre intérêt. Je m’attacherais à la multitude de groupes intéressants disséminés dans l’histoire de la musique, plus ou moins inconnus, que l’on peut découvrir actuellement, et dont les perles insoupçonnées sont un ravissement de curiosité et d’émotion.

Tu as participé à des fanzines graphiques, peux-tu en parler ?

Après avoir participé à un zine de potes qui a vu plusieurs numéros entre 1983 et 1985, un fourre-tout ronéotypé puis photocopié, j’ai monté un tape label avec ma copine de l’époque, et à l’occasion de compilations K7 à thème, concocté deux graphzines noir et blanc en invitant des contacts qu’on a eu dans le réseau du mail-art. Intitulé Disco Totem et Le Foliegraph illustré, Rythme & Rut les a sortis en 1988. Et les autres K7 albums étaient parfois accompagnées de livrets… ça date. Plus tard, à l’occasion d’un recueil d’aphorismes personnels paru chez un éditeur abusif – il faut un début à tout j’ai invité une poignée de graphistes de ma connaissances à les illustrer. Le bouquin des paroles de Jello Biafra que sortira Rytrut suivra finalement un procédé de zine graphique.

Comment es tu arrivé à la création des éditions Rytrut ? Pourquoi ce nom ?

Rytrut est-ce une association ? Combien vous êtes ?

Ça provient du label qui avait sorti une série de K7 de musique alternative, appelé R.R.Products, d’abord pour Réseau Rapetou puis Rythm & Rut. Il y a eu une trentaine de K7 dont des compiles de groupes actifs dans le réseau du mail-art. Le nom de l’édition en découle. Une association de loi 1901 depuis 2003 pour la sortie du premier bouquin (La Philosophie du Punk de Craig O’Hara), à la suite de Rythm & Rut qui avait été déclarée en 1988 au départ plus pour le suivi de mes activités musicales. Nous sommes très peu, c’est une microstructure qui ne peut ni ne souhaite faire concurrence à d’autres mafias mieux organisées ou plus en vogue. C’est pour cette raison que je me considère comme un factotum. L’asso a une présidente et un secrétaire qui agit au niveau informatique sur le site et la boutique. Et le factotum contacte les éditeurs anglophones, les auteurs, traduit, met en page, promeut un peu, empaquette et expédie. Donc trois membres à la base, mais l’asso a aussi recours à d’autres talents pour la traduction, les relectures, le graphisme, l’infographie et diverses rémoulades.

En moyenne à combien éditez-vous chaque livre ? Et vous en vendez combien ? Est-ce suffisant pour les coûts d’impression ?

En fait, ça coûte plus cher d’éditer des traductions que si on nous fournissait le texte en français prêt à l’emploi. Nous signons souvent des contrats avec des éditeurs étrangers, leur payons des avances de royalties, des années avant la sortie d’un livre, car ce boulot demande beaucoup de temps, et donc sans même savoir si on va retomber sur nos pattes. Il y a une prise de risque certaine. Le fait que la 1re édition de La Philosophie du Punk se soit vendue à deux mille exemplaires en un an m’a encouragé à continuer. La seconde édition a passé les trois mille, mais c’est notre best seller ! Pour les autres, à part Going Underground qui a été tiré à deux mille, aucun ne dépasse les mille, la tendance de ces dernières années est passé à cinq cents, et maintenant on fait des tirage à deux cents qui peuvent être réimprimés si besoin. S’il n’y avait que les coûts d’impression, il y a aussi ces avances de royalties avec parfois des droits supplémentaires pour les photos. Une fois tous les frais déduits, remises librairies comprises, il ne reste plus grand chose. Il faut donc avouer que cette activité est plus utile pour la postérité que pour se faire du blé, malgré ce que certains doivent penser. Une part des dépenses de l’asso est couverte par la vente des livres, mais j’ai dû prendre un petit boulot à côté, en garderie scolaire, depuis quelques années. Travailler avec des mômes n’est pas ce qu’il y a de pire. Ça vous donne la pêche et vous ramène à la réalité.

Je suppose que tu es polyvalent, autodidacte, souple, déterminé, réactif, professionnel, disponible à 300% afin de pallier à tous les corps de métier nécessaire à la pérennité de Rytrut. Qu’est ce que tu fais concrètement ? En quoi cela consiste-il ? Tant dans le domaine de l’édition que de la traduction ?

Bien occupé en effet. Quand tu as des projets ou des ambitions en parallèle, tu te demandes si tu arriveras les réaliser. Sans fausse modestie, je peux me targuer de tous ces attributs, avec tout de même un petit bémol sur la disponibilité ! Quand je suis sur une traduction, je vérifie si possible tout ce qui est avancé, et, vu que ce sont des livres spécialisés sur la musique, j’écoute tous les titres des groupes dont il est question afin de coller au plus près des descriptions. Procédant également ainsi pour les relectures de traduction, vérifiant les noms et les références diverses, à la littérature, l’histoire, etc., ajoutant des notes, écrivant mêmes des passages complémentaires si besoin. Par conséquent, nos livres sont souvent des versions améliorées des éditons originales. Au départ, j’étais le traducteur principal, puis d’autres s’étant joint à l’aventure, je suis donc passé relecteur ou co-traducteur. Ce n’est pas moi qui m’en suis chargé sur les deux premiers livres, mais j’ai dû apprendre la mise en pages professionnelle. Pour des raisons pécuniaires dans un premier temps, puis j’ai trouvé ça plaisant ; ce n’est pas aussi simple que cela ne paraît. Un de mes autres pseudo, Cripure, est conservé pour les signer, ça vient d’un surnom et du nom de mon projet musical mail-artistique du milieu des années 1980, encore utilisé. Ensuite, le bouquet final est le deal pour l’impression, qui s’avère parfois périlleux quand au résultat qualitatif. Quand on est obligé de faire du tri sur un tirage, ça fait grincer des dents ! Voir un boulot de plusieurs années sapé en un tour de main peut être assez décourageant. Imprimer des livres a un coût conséquent quand on est un petit éditeur qui n’imprime pas en Chine à des milliers d’exemplaires pour un coût moindre. C’est la seule chose que nous ne faisons pas nous-même et il s’agit du produit fini que le lecteur aura entre les mains, c’est très important. Je m’occupe aussi, secondé par le webmaster, de l’actualisation du site et de la boutique Rytrut, puis de l’envoi des commandes. Il y a du plaisir mais aussi du turbin.

Comment tu choisis les auteurs avec qui tu travailles ? Comment les as-tu rencontrés ? C’était quoi le deal ?

En 2001, quand j’ai commencé à traduire La Philosophie du Punk, j’ai contacté Craig O’Hara par e-mail, en passant par l’intermédiaire d’un ancien pote, qui participera à la relecture et à la mise en page. On a aussi ajouté à celles de l’auteur des photos qu’il avait prises quand il avait été jardinier au pair à San Francisco. Guillaume Dumoulin avait un petit label et distro appelé Spock Prod à Grenoble dans les années 1990. Je n’avais pas encore Internet, que j’ai pris en 2003, un peu avant la sortie du livre. Craig était partant, on a donc fait un deal oral avec AK Press, éditeur avec qui il bossait. Quant à l’illustration de couverture, je l’ai proposé à Sapiens, rencontré au Squat de Le 13 à Paris, alors que j’y avais joué en solo en avril 2002. Ça tombait bien, il y avait une expo de peintures de Karen et Sapiens, j’ai adoré, et ça collait parfaitement.

Pour le second, Chansons d’Amour de Crass, j’ai écris à Penny Rimbaud, qui a gentiment répondu à mes cent questions concernant le texte, et m’a mis en contact avec Pomona, l’éditeur qui venait de publier Love Songs, le recueil des paroles de Crass en anglais. C’est tombé au même moment. Nous n’avons donc pas choisi le titre. Il n’y a pas eu de contrat écrit, pas d’avance, mais un pourcentage un peu trop conséquent nous était demandé de la part de cet éditeur, car on s’était basé sur leur mise en pages ; disons que ça faisait un intermédiaire de plus à rincer, alors ça faisait lourd sur la balance. Deux albums du collectif ayant déjà été traduits par Annie-Claude Lemeur – ses traductions étaient insérées dans les vinyles originaux  je l’ai contactée pour avoir l’autorisation de publier ses traductions, sur lesquelles j’ai pu effectuer un petit rafraîchissement, après avoir carburé sur les autres albums. Vu qu’on nous demande encore ce livre, il sera peut-être plus tard envisagé une seconde édition, mais à condition que toutes les personnes qui l’ont lu achètent et lisent L’histoire de Crass de George Berger ! Sinon, ça sert à quoi de se décarcasser !

Le troisième était un recueil des paroles intégrales de Cor Gout, chanteur du groupe underground néerlandais Trespassers W, un ami de longue date, depuis sa participation à deux compilation de R.R.Products en 1987. On s’est rencontré plusieurs fois, avons aussi enregistré quelques titres ensemble et j’ai composé la musique d’une chanson de TW. Nous avons eu une correspondance postale régulière pendant des années. C’est un auteur doué en langues, il a aussi participé à la traduction, pour ses textes en néerlandais bien entendu mais aussi sur ceux en anglais (ma mère, une institutrice retraitée qui compte aussi parmi nos relectrices, parle le néerlandais mais pas moi). Par ailleurs, Cor Gout est un philosophe et programmateur d’émissions radiophonique et de télévision aux Pays-Bas, et même (il ne voulait pas que je le dise quand on a sorti le livre) footballeur professionnel pendant un an dans un club d’Amsterdam avant que celui-ci ne fusionne avec deux autres clubs de la ville. Ce livre fut illustré par Ronnie Krepel, un musicien polyvalent de TW qui dessina une multitude de crobars, complétant cet ouvrage avec un charme particulier.

Le quatrième, Going Underground de George Hurchalla, sur la scène punk américaine en particulier mais pas uniquement, m’a été conseillé par Craig O’Hara, car ce livre portait un regard nouveau sur le punk et le rock alternatif sans nombrilisme ni complaisance à la violence qui a pu se développer à une période dans la scène hardcore. En plus, l’auteur a interviewé un grand nombres de musiciens des groupes évoqués, ce qui procure une bonne tranche d’histoire réaliste et bien épicée. De plus, il est vaillamment illustré par de nombreuses photos rares. Going Underground est en deuxième position en terme de ventes. J’ai aussi bien communiqué avec Hurchalla au cours du processus, c’est un mec sympa et sportif. C’est par ailleurs un artisan du bois et un fan de punk bien évidemment, qui a eu plus jeune l’expérience de chanter dans un groupe.

Ensuite seront lancés le projet de traduction des paroles de Jello Birafa et de la bio de Joey Keithley. Mais avant leur finalité, sortira notre cinquième livre, la biographie sur la chanteuse Pink, du journaliste musical et auteur Paul Lester, que j’ai décidé de signer suite à la proposition d’Omnibus Press. Nous allions toucher un autre public et nous attirer les foudres de la clique sectaire et conservatrice du « punk », mais tans pis. C’est une copine punk française d’origine autrichienne, aussi fan de Bowie, qui m’avait fait découvrir cette chanteuse. Moins enthousiasmé au début par son premier album R&B, bien qu’ayant un certain charme, peut-être un peu trop sophistiqué, j’ai plus apprécié les albums suivants. C’est de la pop/rock grand public de qualité, puis ses convictions et engagements méritent autrement de respect que la glandouille de tout un tas de branleurs. Si en France elle n’a pas marché tant que ça – peut-être dû au rictus bien connu des médias élitistes traditionnels  c’est que la barrière de la langue ne touche pas autant les gens, rien à voir avec la popularité que Pink a acquis en Australie. Pour son côté punk, elle a quand même fait un album avec Tim Armstrong de Rancid, qui reste mon préféré, avec celui composé avec Linda Perry, que je connaissais puisse que je l’avais vue jouer dans un pub de Londres en 1996. C’était après les 4-Non Blondes, Linda avait un groupe de mecs sur scène. Ce fut un concert époustouflant, un blues-rock puissant. À la fin du set, je lui ai dit en personne avoir été ému par sa prestation et, avec son débardeur et ses tatouages, elle m’a remercié avec un sourire à tomber par terre.

La bio de Joey Keithley m’a été suggéré par Raf DIY, un guitariste punk et activiste de Limoges, du groupe Attentat Sonore et plus tard du label Guerilla Vinyl. J’avais vu DOA en 1985 la première fois à Grenoble, concert qui avait fini en bagarre (après, j’étais déjà parti) en raison de pseudo-skins, réputés pour venir foutre la merde à des concerts punk à cette période. Keith en dit deux lignes dans son livre. Je l’avais déjà lu en anglais. J’ai contacté Keith et nous l’avons signé avec son éditeur canadien, Arsenal Pulp. Je lui ai ensuite posé quelques questions concernant des passage du texte. Au départ nous devions le traduire à deux, mais Raf manquant de disponibilité, je me suis pratiquement tout tapé, mais il a pu quand même participer à la traduction du prélude et de deux chapitres, et effectuer une relecture. Au cours du boulot, j’ai revu DOA au Mistral Palace à Valence en 2009, et donc rencontré Keithley pour la première fois. Après la sortie de son livre, je lui en ai apporté un certain nombre d’exemplaires à Montpellier – en guise de participation au paiement des droits d’auteur. DOA a joué au Secret Place en 2012, l’occasion de me rendre dans ce lieu mythique. Joey a aussi eu droit à un exemplaire du bouquin de Jello Biafra fraîchement sorti. J’ai ensuite revu DOA à l’Usine de Genève. Ils sont arrivés tard en raison d’un bouchon dans le tunnel du Mont-Blanc, venant d’Italie. Du coup, j’ai donné un coup de main pour décharger le van. Joey Keithley est un punk de la première heure, il apparaît d’ailleurs en couverture du magazine de Vancouver, le Georgia Straight spécial punk rock, sortie en octobre 1977. Celle-ci est incluse dans sa bio, le sixième livre de Rytrut, dans lequel Joe raconte l’épopée de ces pionniers du punk, au sens premier du terme : DOA est le premier groupe à avoir porté le punk rock dans des contrées d’Amérique du Nord toutes aussi paumées les unes que les autres.

Un regard sur la pochette intérieur de mon vinyle de In God We Trust Inc. des Dead Kennedys, m’a incité à lancer ce projet de livre des paroles de Biafra. J’y avais posé une traduction puérile en français, en 1981. Je me suis donc lancé, début 2005, dans la traduction des paroles du premier album, puis j’ai contacté Jello à Alternative Tentacles pour l’autorisation. Il ne m’a pas directement répondu, mais son publiciste a donné leur accord. Ce fut là encore un contrat oral et j’ai poursuivis sur les autres albums. Puis j’ai eu la proposition du dessinateur français Melvin de faire des illustrations. Il a réalisé douze dessins, un par album. Voulant avoir son accord de vive voix, j’ai pris un billet de concert et d’avion pour assister à une lecture publique de Jello à Bristol en 2007. Après laquelle j’ai pu lui parler dix minutes dans la loge et lui montrer les dessins de Melvin, qui lui ont plu. Suite à quoi il a été décidé d’inviter plein d’autres graphistes pour illustrer toutes ses paroles de chansons. Entre-temps est sorti à Paris un livret contenant seize chansons illustrées des DK, en anglais et en français. Sorti sans concertation avec l’intéressé, celui-ci court-circuitait peut-être un peu notre projet, mais deux traducteurs de ce livret, qui ont tenus a rester anonymes, m’ont proposé de participer à la relecture de notre traduction. Avant la sortie du livre, j’ai vu les Guantanamo School Of Medicine en concert à La Tannerie de Bourg-en-Bresse en 2009, et plus tard lors d’un gros festival à Genève ; je crois que le groupe avait été ajouté à l’affiche car il était programmé dans une petite salle de la région. Puis aux Abattoirs de Bourgoin-Jallieu en 2017, ce fut leur meilleur concert, le son était monstrueux. Il y a donc eu beaucoup d’échanges, dont avec les graphistes, pour arriver à ce pavé gargantuesque.

Ensuite sortira la biographie officielle des Ramones, concoctée par leur tour-manager, chauffeur et homme à tout faire, le légendaire Monte A. Melnick et son acolyte Frank Meyer, journaliste, auteur et chanteur des Streetwalkin’ Cheetahs. On peut dire que Monte avait joué en tant que bassiste avant de s’occuper des Ramones : fin des années soixante, dans Triad avec Tommy (future) Ramone et dans Thirty Days Out. J’avais lu l’édition américaine puis Omnibus nous l’a proposé, je n’ai pas hésité un instant. J’ai eu un échange avec eux et posé quelques questions à Monte, qui n’aura de cesse de dire que c’est la meilleure bio des Ramones jamais sortie. Son intérêt, hormis l’aspect beaux-livre bien illustré en quadri, est qu’elle provient du cœur de la machine et se lit comme s’écoute une chanson du groupe, pleine d’anecdotes présentées somme une suite de petits entretiens au franc parlé avec de nombreux musiciens les ayant connus et des techniciens ayant accompagné le groupe.

Suivra la biographie des Slits, le premier travail de Zoë Howe (ex « Street » Howe), qui reflète par certains côtés une vision féminine du punk. Un groupe qui a élargi le champ d’expérience du style, et motivé pas mal de combo à se monter dans la période post-punk, inspirant un certain nombre de riot grrrls. Mais leur musique se caractérisa ensuite plus dans le reggae et l’improvisation. Ce livre nous a aussi été proposé par Omnibus. Durant le processus, j’ai été un peu en contact avec l’auteure, mais surtout avec Tessa Pollitt, la bassiste des Slits qui est extrêmement sympa. Malgré sa renommé internationale, ce groupe ne s’est jamais fait de pognon et ses musiciennes ont vécu dans la précarité. Nos ouvrages sont souvent des améliorations des éditions originales (je le redis). Pour celui-ci, nous avons disséminées les photos en pleine page (plutôt que regroupées en feuillets) et avons acheté des droits à un agence pour des photos supplémentaires. Tessa nous a aussi envoyé quelques photos de sa collection personnelle, ainsi que des badges à offrir aux personnes qui commandent le livre sur notre boutique. La dernière formation des Slits était bien partie en 2009, avec la sortie du superbe album Trapped Animal, incluant Hollie Cook au claviers et chœurs, la fille de l’Illustre Paul Cook, notamment batteur des Sex Pistols et des Professionnals. Mais le cancer ayant frappé, sans Ari Up, plus de Slits ! Elle décédera l’année suivante, pas longtemps après l’édition originale de leur bio. Pour la première édition du livre, Tessa m’ayant envoyé un article paru dans le numéro de Sounds de 1978, j’ai contacté le photographe Chalkie Davies et il a retrouvé cette photo inédite dans les archives du magazine. Pour la seconde édition révisée, je me suis adressé à Pennie Smith – la photographe qui a pris le fameux cliché de la pochette du London Calling des Clash – et nous avons négocié la photo de couverture (aussi utilisée sur l’édition anglaise), ainsi que ses autres clichés apparaissant à l’intérieur. Ce livre nous a coûté bien cher au final et les ventes ne sont pas suffisantes pour couvrir les dépenses.

Pour l’édition de la biographie de Nirvana de Gillian G. Gaar, c’est notre acolyte de Rytrut, Cyrille Lannez, fan de longue date du groupe, qui souhaitait sortir un travail sur eux. Nous avons d’abord eu la proposition d’un livre retraçant un travail en studio du groupe, mais on le trouvait trop technique, cherchant quelque chose de plus viscéral. Puis Cyrille a contacté Gillian pour traduire Entertain Us, l’Ascension de Nirvana qui s’est avéré être une tranche intéressante et en partie inédite du parcours du groupe, décrivant ses tous débuts au sein de la scène grunge. Nous avons payés des droits à son éditeur anglais, qui ne lui ont apparemment pas été rétribués. Mais c’est une autre histoire et nous n’en sommes pas responsables.

Concernant Burning Britain, le premier livre de Ian Glasper édité en français, je l’avais en anglais depuis un moment, mais je trouvais le texte un eu serré et ne l’ai finalement lu qu’en travaillant dessus. Ian m’a mis en contact avec Cherry Red Books et nous l’avons signé. Il s’est avéré qu’en parallèle une seconde édition anglaise était en préparation chez PM Press, la nouvelle maison d’édition de Craig O’Hara, aux États-Unis. Glasper était en tain de rédiger des ajouts, que nous avons donc aussi eu à traduire, ce qui explique en partie la sortie plus tardive de l’édition française. L’autre raison étant que – toujours soucieux d’amélioration – nous y avons ajouté beaucoup de photos (grâce au fichier bien fourni de Cherry Red) attachant un soin particulier à la mise en pages, afin d’obtenir une agréable lisibilité. J’ai proposé à plusieurs traducteurs de se partager la tâche : Frédéric Jalabert, un de nos relecteurs, notamment animateur de l’émission Lost in Space sur Radio Active à Toulon, promoteur de F.J Ossang et du label de feu Éric Chabert, Underground Productions. C’est un ami de longue date, rencontré en 1989, alors qu’il était étudiant à Grenoble. Il venait aux répètes et concerts de mon groupe de l’époque, No No No ; Nico Poisson, guitariste/chanteur et cofondateur du label SK Records, que l’ai rencontré la première fois alors qu’il donnait un concert avec Ned au Crocoléüs, la saison ou j’ai participé à l’activité du squat, en 2004/2005. Quant à David Mourey, le batteur de Chicken’s Call, je l’ai côtoyé dans la scène punk grenobloise de ces deux dernières décennies, notamment au 102 et au Lokal Autogéré. Pour peaufiner le texte, j’ai moi-même travaillé sur une relecture de traduction assidue afin d’assurer la cohérence de l’ensemble, fais des mises à jour et parfois ajouté des passages complémentaires, et un index : l’auteur ne m’en voudra pas, bien au contraire ! Rytrut est fier d’avoir édité ce monument sur la scène punk britannique ! Parler de « seconde vague » est un peu généraliste car certains groupes proviennent directement de l’explosion punk.

Pour terminer, L’histoire de Crass nous a été suggéré par Christophe Mora, guitariste/chanteur d’une série de groupes hardcore punk et du label toulousain Stonehenge Records. J’ai ensuite contacté l’auteur anglais George Berger et signé son livre avec Omnibus. II utilise ce pseudo pour son métier d’auteur et de journaliste. Il est aussi chanteur du groupe anarcho-punk underground Flowers In The Dustbins. Son travail sur la bio de Crass est impressionnant. Ce n’est pas seulement un descriptif de l’évolution du groupe, car le récit remonte aux sources, dans les années soixante, et George s’est entretenu avec tous les membres du collectif (sauf un). II s’agit du livre le plus pointu que nous ayons eu à traduire. Christophe s’y est collé avec discernement et j’ai fait ma part de relecteur et co-traducteur. Il se vend étonnamment moins que ne s’est vendu celui des paroles de Crass, alors qu’en plus d’être complémentaire, c’est un livre essentiel qui intervient dans le sujet anarcho-punk et retrace le contexte social, culturel et politique de l’époque, témoignant de son impact sur les générations alternatives passés et futures.

As tu des sollicitations par des auteurs ? Des groupes ?

Nous avons eu quelques propositions de sujets liés à la musique ou sociétal, mais au vu de nos possibilités limitées, l’asso ne peut se développer davantage en signant des livres dont elle ne pourra pas assurer le suivi ni le financement, et se contente de poursuivre les quelques ouvrages en cours. Il est vrai que notre ligne éditoriale se limite aux groupes anglophones. Nous ne fonctionnons pas comme une grande maison d’édition qui reçoit des tonnes de manuscrits, mais comme une petite microstructure qui travaille sur un livre comme on pourrait le faire sur un disque enregistré à la maison. Les livres de Rytrut ne représentent qu’une infime partie des groupes et des musiques qui nous tiendraient à cœur de raconter. Mais on ne peut pas tout faire dans une vie, il faut faire des choix, le temps nous est compté ! On n’est pas des dinosaures, ça fait longtemps qu’il sont ensevelis. Continuons de déterrer leurs squelettes ! Nos livres demandent beaucoup de travail, il ne s’agit pas de poser des traductions aléatoires vite fait sans vérifier les tenants et les aboutissants. Si certains s’imaginent que c’est simple et qu’on fait ça pour se faire du blé, il se fourvoient. On le fait avant tout car ça découle d’une passion et c’est comme un cadeau fait aux lecteurs, même s’ils doivent acheter les livres, sans quoi nous ne pourrions pas les éditer bien évidemment. Nous ne sommes pas subventionnés par des vendeurs d’armes. Il s’agit de promouvoir une certaine culture avec un état d’esprit particulier.

Peux tu faire une présentation de chaque livre ? Et notamment des deux derniers livres ?

En plus des infos que j’ai données concernant les auteurs et traducteurs, les résumés des lires se trouvent facilement sur le site web de Rytrut. Quand aux deux derniers, la bio de Nirvana est la seconde édition de l’ouvrage de Gillan Gaar, Entetain Us, L’Acension de Nirvana, sur laquelle nous avons studieusement retravaillé le texte, supprimé quelques coquilles (il arrive que l’on s’empresse pour des raisons de timing, mais nous tachons d’éviter cela), assuré une meilleure impression et changé de couverture afin de spécifier qu’il s’agit d’une édition bien différente de la première. La photo en couverture a été prise par Kevin Estrada lors du même concert que celle apparaissant sur l’édition anglaise. Il a touché ses droits comme Martyn Goodacre pour celle de la quatrième de couverture. Malgré mon intérêt depuis les premières années du punk pour une multitude de groupes et de styles, j’ai toujours gardé un attrait particulier pour Nirvana. J’avais découvert leur premier album, Bleach, en le commandant par hasard, comme je le faisais alors, par intuition ou simple curiosité, ou après avoir lu un commentaire, directement au label californien Subterranean Records, dont je recevais régulièrement le catalogue distro. Ce label a aussi été un petit disquaire à San Francisco entre 1984 et 1988. Au passage, je ferai remarquer que l’attitude punk est aussi de soutenir les indépendants en leur commandant directement leurs productions, au lieu de passer par des multinationales qui se rincent au passage, même si toute diffusion participe aussi à soutenir les indépendants… les librairies et les distro sont importantes pour pallier au phénomène de vampirisation. Plus tard, à la sortie de Nervermind, ça m’a fait drôle de voir l’ampleur du succès de Nirvana. J’ai préféré acheter Incesticide d’ailleurs. Nous aimions écouter des musiques underground, censées ne pas toucher le grand public ou ne le toucher que relativement, et paf ! Nirvana défraie la chronique, merde, qu’est-ce qui se passe ? C’est le monde à l’envers ! Après In Utero, Nirvana joue à Grenoble et invite les Buzzocks en ouverture en plus. Y a pas photo, il fallait y aller, et quel concert ce fut, monstrueux à tout point de vue, musique au top, Pat Smear à la seconde gratte, éclairage scénique impressionnant et son nickel, ce qui n’était pas gagné d’avance dans cette salle.

Pour terminer, le clou de l’année 2018 : The Who by Numbers, L’histoire des Who à travers leur musique. Il ne s’agit pas d’un hommage à l’album des Who portant ce titre, mais bien à leur entière discographie, et ce chanson par chanson. Ce n’est pas une biographie dans le sens précis du terme, mais le livre inclut la biographie du groupe au fur et à mesure qu’il décrypte et analyse ses chansons, ses opéras-rock, ses vidéos, ses films, etc.. The Who by Numbers, donc, littéralement Les « Who par les chiffres », on aurait même pu l’intituler en français, pourquoi pas ? Ce qui évoque bien sûr le point par point, une chronologie ainsi que la classification qui est faite de leurs disques dans les classements britanniques et étasuniens. Mais « Numbers » évoque aussi une catégorie chez les mods. Plusieurs années de boulot de traduction, d’écoutes approfondies de leur musique, de visionnages des films les concernant nous donne une version française bien plus complète que l’édition originale. Sa mise en page est aussi nettement plus attrayante. Pourquoi j’ai choisi les Who ? À moitié par hasard. Je l’ai d’abord commandé pour moi sans arrière pensée. Puis j’ai trouvé que ce serait intéressant de remonter dans le temps aux origines du punk. En plus, le batteur des Stiff Little Fingers, Steve Grantley était dans le coup, et le journaliste Alan Parker a travaillé avec les Monty Python ! Personnellement, j’avais connu la musique des Who à la même période où je découvris le punk, lors de son explosion. C’est un oncle qui avait été guitariste dans un groupe de lycée à Grenoble dans les années soixante, qui m’avait donné son double LP des Who. C’était l’édition française de 1974 de leur 3e album, The Who Sell Out, qui contenait en fait aussi le second album, A Quick One (ce que j’apprendrai des années après !) La pochette avec des boîtes de conserves. J’étais un jeune ado et j’adorais le côte loufoque de ce double-vinyle, que je préférais à leur premier opus, écouté plus tard et qui était plus proche du rock classique. Il faut dire que nous étions alors davantage inspirés par le Your Generation de Generation X ! Et nous apprendrons bien longtemps après que dernière cette ironie générationnelle se cachait un engouement de nombreux groupes punk pour les groupes de leurs grand-frères les ayant inspiré, notamment le prog rock underground. J’avais 14 ans, donc en 1978, la mère de mon pote d’enfance du quartier nous dépose devant un cinéma, où nous avons assistés, tous seuls, comme des grands, à la projection de Tommy. Watcha ! Tout est dit.

Quel est le prochain projet (en vue)  ? En plus du punk, allez-vous vous orienter vers le Hardcore ? Vers des nouvelles ?

Nous avons déjà sorti un livre essentiel traitant de la scène hardcore originelle, Going Undergound. qui est toujours disponible. On ne pense pas couvrir des périodes plus récentes, non pas par manque de curiosité ou d’ambition, mais toujours en raison de nos possibilités limitées. Pour l’anecdote, quand j’ai débuté en traduction, pour me faire la main, vers le milieu des années 1990, j’ai bossé sur le pamphlet d’Henry Rollins Bodybag Dans l’idée, c’est vrai, de peut-être travailler sur ses écrits à l’avenir. C’étaient les premiers petits livres qu’il publiait. Puis il a commencé a être vraiment trop prolifique, alors j’ai vite pensé que je ne pourrais pas suivre, à moins de me concentrer uniquement à cela. Ce qui m’était bien sûr impossible. En plus, j’étais encore bien actif au niveau musique à l’époque. Nous avons en fait trois nouveaux livre sur le feu, il y a encore beaucoup de travail. Mais je ne ne vendrais pas la peau du cul avant de l’avoir pelée ! Puis une ou deux petites rééditions. Et après, s’il y a un après, nous aviserons.

Les livres sont disponibles en librairie, as tu un réseau ? Sur le net existe-il une version dématérialisée ?

Économiquement, pour nous comme pour de nombreux petits producteurs, les conditions sont devenues encore plus difficiles ces dernières années. Les coup de fabrication augmentant et l’augmentation successives des tarifs postaux ne faisant qu’accroître notre déficit, nous avons dû augmenter les remises. Le prix des livres n’augmente pas chaque année, lui ! La privatisation de La Poste était une grave erreur, qui a nuit à une multitude de micro-entreprises et continue de participer à la catastrophe économique en France.

Il est certain que si nous avons instauré un site de VPC c’est dans le but de limiter les pertes et d’encourager les gens à nous soutenir en nous commandant les livres directement : il n’y a pas plus punk en matière de marché ! Je le redis. Ils soutiennent la possibilité d’imprimer le livre suivant. Pour les personnes refusant le paiement par carte, il est toujours possible de nous envoyer un chèque. Rytrut est aussi son propre diffuseur. Nous avons eu des propositions en ce sens, mais ça ne fonctionnerai pas dans notre cas, ce serait travailler à perte ; il nous faut un minimum rentrer dans les frais. Il y a bien quelques librairies qui nous commandent des livres pour les avoir en rayon, mais la plupart du temps ce sont des commandes ponctuelles de leurs clients, ce qui est bien aussi. Cela représente quand même le plus gros pourcentage de nos ventes. Il y a aussi quelques distros qui nous sont restées fidèles depuis le début et c’est cool !

La question du livre numérique a récemment été remise sur le tapis, en raison des nouvelles possibilité qui nous permettraient de rester indépendants sur la diffusion. Ce fut un choix jusqu’à maintenant de ne faire que de l’édition papier, notamment parce que nous refusions de passer par les plateformes obligatoires contre lesquelles nous luttons. Et nous continuons de résister à notre niveau, on ne baisse toujours pas les bras ! Même si les gens les plus susceptibles de nous soutenir ne le font pas forcément ; où ne le peuvent tout simplement pas car leurs priorités sont ailleurs. Nous connaissons aussi la précarité.

L’éventualité du livre numérique a donc été soulevée, mais étant donné que la plupart de nos livres ont vu des contrats d’édition pour des livres papier, il nous faudra négocier des avenants avec les éditeurs concernés mentionnant cette nouvelle close, et bien sûr leur proposer un pourcentage. Tout cela sera étudié en temps voulu, mais si nous le faisons, ces versions contiendront des mise en pages simples, avec juste le texte sans photos où illustrations (ce qui, par ailleurs, nécessiterait également un paiement de droits supplémentaires). Je suis désolé de saouler avec l’aspect économique du sujet, mais on ne peut pas bosser plus gratuitement que nous le faisons déjà. Et pour les gens qui veulent le vrai livre, le beau livre, ce sera toujours sur papier !

La lecture est une réponse à l’ignorance selon toi ? Est-ce un modèle de lutte amoureuse ?

N’est ignorant que Steve ! Plus on en sait moins on apprend. Oui, mais il ne s’agit pas de lire recroquevillé dans sa bulle sans jamais en sortir, ni rien faire d’autre, sinon ça peut avoir l’effet inverse. Tout ce qu’on peut vivre ou ne pas faire peut contribuer à l’éveil de toute une chacune. Est-ce que lire c’est agir ? C’est en tout cas certainement plus positif que les tartes dans la gueulemême si on en rêve ! Ah Ah !

The Who by Numbers, Steve Grantley & Alan G. Parker, chronique Paris Move, janvier 2019

THE WHO BY NUMBERS (Steve Grantley & Alan G. Parker)

Rytrut

SÉLECTION DE LA RÉDACTION DE PARIS MOVE

De 1972 à 1975, les WHO furent mon groupe préféré, et de loin. La faute à “Who’s Next”. Et à mon père aussi, qui me laissa choisir un LP au supermarché du coin pour me récompenser d’un bulletin scolaire réussi. Mal lui en prit: à 13 ans, on se laisse facilement piéger par l’artwork d’une pochette, et celle-ci (avec ses traces d’urine fraîche sur béton armé) ne pouvait manquer d’achever la séduction de l’innocent. Le cellophane défloré, l’irruption de “Baba O’ Riley” dans ma chambre de pré-ado ne tarda pas à faire son office. Combien de fois mes parents ont-ils eu à souffrir le hurlement de Daltrey sur le final de “Won’t Get Fooled Again”? Je leur ai tout fait, depuis le boycott immédiat du coiffeur jusqu’à ma vocation spontanée de batteur… C’est dire si j’ai pu m’en fader depuis, de la littérature sur la bande à Keith Moon. En la matière, sur près d’un demi-siècle, on est même largement passé de l’embarras du choix au choix de l’embarras… Pourtant, ce pavé-ci occupe une place à part dans leur bibliographie. Ses deux auteurs sont non seulement des fans et des érudits, mais Steve Grantley est lui-même batteur (notamment chez Stiff Little Fingers). Nos compères se sont attachés à relater le parcours du groupe au fil de sa discographie intégrale. Et ce, non pas seulement album par album (comme tant d’autres avant eux), mais CHANSON par CHANSON…! Et ce qui aurait pu au final ne s’avérer qu’un laborieux exercice de bénédictins se révèle l’une des plus pertinentes (et passionnantes) radiographies de l’esprit complexe et torturé de Pete Townshend, ainsi qu’un saisissant portrait de ses comparses. Truffée de citations de chacun d’entre eux, et abondamment documentée aux meilleures sources, cette somme de près de 300 pages nous replonge au cœur de la création (et des multiples évolutions) de l’un des ultimes monuments du rock. N’en taisant ni les écueils ni les faiblesses, cet inventaire exhaustif n’en réhabilite pas moins certains pans décriés de leur carrière. L’analyse poussée de l’album qui donne son titre à cet ouvrage en est un exemple brillant.

Patrick Dallongeville
Paris-MoveBlues Magazine, Illico & BluesBoarder

Entertain Us, L’ascension de Nirvana, chronique Paris Move, janvier 2019

ENTERTAIN US / L’ASCENSION DE NIRVANA

Gillian G. Gaar // Rytrut

COUP DE CŒUR DE PARIS MOVE

Les Beatles connurent la Reeperbahn, et les Who se produisirent au Railway Hotel de Wealdstone. Les Stones en faisaient autant au Crawdaddy de Richmond, tandis que les Kinks papillonnaient de bar-mitzvahs en bals des débutantes. Tous les groupes majeurs ont en effet commencé petits, et les galères des débuts de la bande à Kurt Cobain, 25 ans après sa disparition, corroborent le caractère universel des vaches maigres pour toute bande en formation. Et pourtant, Seattle à la fin des eighties n’avait guère à voir avec le Londres des sixties, et Aberdeen encore moins avec Hambourg, Liverpool ou Manchester. Le regard d’insider de Gillian G. Gaar (rédactrice au fanzine local The Rocket, durant l’émergence de ce bouillonnement que l’on nomma le grunge) lui permet d’associer les sources les plus directes aux témoignages les plus éclairants. Au fil d’un formidable puzzle, ce pavé se dévore à la fois comme le journal détaillé de la saga d’un des plus puissants phénomènes musicaux de la fin du XXe siècle, et comme le roman tragique de l’un de ses plus flamboyants hérauts. Pour contexte et ferment de l’ascension de ce fleuron de la scène de Seattle du début des nineties, les rôles respectifs des autres bands locaux (Tad, Green River et Melvins en tête), mais aussi de la presse qui les soutenait, et enfin, celui (primordial) de ce label d’entrepreneurs foutraques et perspicaces que fut Sub Pop sont décrits avec pertinence et acuité. L’image d’insouciants branleurs dont on affublait alors NIRVANA est largement battue en brèche, tant la dévotion acharnée de Krist Novoselic et Kurt Cobain à leur art y transpire à chaque page. C’est ce qui rend si spécifique (et pourtant si universel) le parcours de ce garçon, qui aurait sans doute pu faire sienne l’antienne “Mon Dieu, préserve-moi de ce que je désire le plus”. Comme celles de la plupart des membres célèbres du club des 27, la psyché intime de Kurt conserve une bonne part de son mystère, mais cet ouvrage n’en constitue pas moins l’une des analyses les plus fouillées de la construction du phénomène NIRVANA, par delà le pathos et les faits divers.

Patrick Dallongeville
Paris-MoveBlues Magazine, Illico & BluesBoarder

 

L’Histoire de Crass, George Berger, chronique Pamalach, Horns Up, novembre 2017

 

Crass

L’histoire de Crass

par George Berger

Chronique de Pamalach, Horns Up, 29/11/2017

Il n’existe que très peu de groupes comme CRASS. L’influence politique et musicale qu’ils ont eut sur la scène punk rock anglaise et internationale aurait dû les amener à être aussi connus que THE CLASH ou SEX PISTOLS… Mais c’est hélas très loin d’être le cas. Phénomène absolument unique du mouvement Punk Britannique, CRASS a poussé jusqu’à ses limites le concept du DIY, refusé de jouer les règles du music business et grandement contribué au développement de l’anarcho-punk avec quelques autres groupes de l’époque.

Ne voulant pas se contenter d’un simple discours de façade, les membres du groupe vivaient collectivement dans une maison à la campagne (La Dial House), proposaient et expérimentaient des modes de vie et de production alternatifs, imprimaient leurs pochettes de disques, affiches et fanzines, dérapaient sur des modes d’expression aussi musicaux que visuels et ont vraiment « enquiquiné » le gouvernement Thatcher à l’époque de la guerre des Malouines… A tel point qu’ils eurent des ennuis judiciaire qui leur coûtèrent très cher.

Les termes sont aujourd’hui galvaudés, mais CRASS a été un authentique groupe iconoclaste, figure de proue d’un mouvement social, politique et musical. Bien avant les mouvements altermondialistes et anti-globalisation, CRASS développait au travers d’une attitude positive et pacifiste des discours finement subversifs qu’ils assumeront à 100% et tout au long de leur carrière.

Si toute une génération de punks ont voué un véritable culte à CRASS, le groupe est plus difficile à appréhender que ce ne qu’il n’y paraît au prime abord et ses messages, tout autant que sa musique, n’ont peut être pas été compris comme l’aurait souhaité le combo. Choisissant une direction dans laquelle il ne pouvaient au final que s’autodétruire, CRASS laisse derrière lui un sillon d’albums variés et d’idées fortes, plus sincères et plus vraies que pour énormément de groupes qui pourtant ramènent leurs gueules à grands renforts de phrases toutes faites et de petites provocation élimées. Cette biographie rigoureuse et passionnante est alimenté d’interview récentes de tous les membres du groupe original (excepté Phil Free) ce qui fait qu’en plus de la vie du groupe on profite du commentaire des musiciens et de leur regard sur les décisions qu’ils ont prise près de 40 ans plus tôt. Clairement, ce livre est une perle et CRASS un groupe immensément riche, sincère et passionnant.

CRASS, c’est avant tout l’histoire de la rencontre entre Penny Rimbaud, jeune artiste avant-gardiste, et Steve Ignorant, fan de punk et locataire de la Dial House près d’Epping. Ensemble ils commenceront à composer des chansons batterie/chant et de fil en aiguille, ils seront rejoint par d’autres artistes issus de milieux et de cultures plutôt diverses : Andy Palmer (guitare rythmique), Gee Vaucher (artwork/piano/radio), Peter Wright (basse), Eve Libertine (chant), Joy de Vivre (chant), Phil Free (guitare solo) et Mick Duffield (films et réalisation). Au départ uniquement suivis par une pincée de fans (dont la majorité était composé des… UK SUBS !) ils se bonifieront très vite en éclatant les carcans limitatifs des idées et du style punk « traditionnel ». Chanson, films, collage sonore, happening, graffitis ou encore manifestes, CRASS a expérimenté de nombreux modes d’expressions tant qu’ils servaient leurs messages et leur vocation artistique.

Tous vêtus d’uniformes noirs, les musiciens avaient opté pour un logo qui pour certains cachait une svastika en son sein (en plus de la croix chrétienne et d’oripeaux du drapeau du Royaume-Uni) ce qui leur attirera bien vite des ennuis. Ils se feront rapidement taxer de fascistes même si leurs thèmes libertaires, féministes et humanistes tendaient à prouver que leur symbole était tout, sauf une déclaration d’amour au nazisme. Cela tend à démontrer, si besoin est, qu’à bien des égards, la forme peut prendre le pas sur le fond… Et ce n’est pas un groupe comme LAIBACH, lui aussi grand amateur des jeux de pistes enfumés, qui dira le contraire ! Comme pour d’autres artistes mal compris (ou prenant un malin plaisir à jouer avec les codes), certaines incompréhension suivront le groupe jusqu’à sa fin et entraîneront bien des problèmes comme, par exemple, dans leur « relation » avec les skins.

A ses débuts, le groupe ne souhaitait pas leur interdire l’entrée à leur concert, argumentant qu’ils ne voulaient pas avoir uniquement devant eux un parterre de fans tout acquis à leur cause. Ils espéreraient ainsi leur faire entendre d’autres idées que celles qu’ils étaient habitués à entendre et ainsi leur amener des éclairages différents. Malmenés à plusieurs reprises par les forces de l’ordre, menacés et inquiétés par le gouvernement, les membres du groupes ont néanmoins été jusqu’au bout de leurs convictions, finissant malheureusement par s‘autodétruire, écrasés par la pression extérieure et par les exigences qu’ils s’étaient imposés.

Agrémenté de photos inédites « L’histoire de Crass » ne fait l’impasse sur aucune des périodes du groupe et ose laisser apparaître ses fragilités et ses faiblesses même au travers de ce que les relations humaines révèlent de plus fragile. Subversif, toujours terriblement actuel et pertinent, ce livre délivre plus que l’histoire d’un groupe (aussi incroyable soit-elle) pour donner à voir via le prisme du punk rock la déliquescence du monde moderne et surtout, les pistes de solutions qui permettraient de le faire évoluer. Assez digeste (432 pages) mais rigoureux et précis dans ses étayages et analyses, ce livre s’adresse tout autant aux fans du combo qu’à ceux qui auraient envie de le découvrir. Je n’ai en effet fait que survoler la pensée et l’histoire du groupe, le livre traitant de nombreux sujets que je n’évoque pas dans cette chronique.

L’autre jour, au détour d’errances sur le net, j’ai lu le message d’un amateur de metal qui disait, à quelques choses près, que les punks c’était pas de douche, bière bas de gamme et recherches d’allocations diverses et variées. Bon, le gars a tout fait le droit de ne pas aimer le punk et d’être libre de penser ce qu’il veut… mais quand même, quand on sait ce qu’un groupe comme CRASS a fait, on se dit que certains raccourcis mériteraient parfois d’être mis face à la réalité de ce qu’ils avancent. Juste histoire que l’ardence de certains propos se trouvent refroidis face à la réalité de la musique et des actes posés par ce groupe pas tout à fait comme les autres.

Zoë Howe – The Slits, Typical Girls? chronique France de Griessen, Longeur d’Ondes n°83, automne 2017

Chronique Longueur d’Ondes n° 83, automne 2017

par France De Griessen

ZOE HOWE

Typical Girls? L’histoire des Slits

Ed. Rytrut, 21 €

« Je lui ai appris à fonctionner par paliers, et comment elle pourrait l’appliquer dans la vie, pas seulement avec son instrument. Cela ne ne concernait pas seulement le jeu de guitare, il était aussi question de l’approche », témoigne Keith Levene, l’un des membres fondateurs de The Clash, évoquant les cours de guitare qu’il donna à Viv Albertine, future guitariste de The Slits, ajoutant : « Quand elle a commencé à sortir ses propres trucs, c’était suffisant pour moi ! J’étais là (à lui dire), je ne sais pas comment tu fais ça, mais c’est génial ! » Que l’on soit ou non fan de ce groupe précurseur qui inventa un son mêlant dub, reggae, post-punk, rythmes africains, funk et free-jazz, cet ouvrage s’avère un document passionnant au sens où, au-delà de l’histoire de musiciennes fabuleusement audacieuses, toujours inventives, rebelles et charismatiques, il retrace la construction d’un style, étape par étape, de 1976 à 1981, avec un formidable esprit de liberté.

Zoë Howe – The Slits, Typical Girls? chronique Agnès Léglise, Rock & Folk n°602, octobre 2017

Chronique Rock & Folk n°602, octobre 2017

par Agnès Léglise

Injustice

Typical Girls?

L’Histoire des Slits

ZOE HOWE

Rytrut

Viendra bien le moment où même le rock, repaire machiste s’il en est, regardera en face sa propre histoire sexiste et réalisera à quel point cette injustice a pesé sur les carrière féminines du genre. Hé ouais guys, c’est pas simplement parce que les femmes seraient moins douées qu’elles dominent si peu la scène rock mais bien parce que le rock reflète étroitement le monde dans lequel il est né, monde en l’occurrence mâle et blanc oh ça alors, la plupart de ladite scène rock. La preuve ? La place modeste d’un groupe comme The Slits dans la légende dorée du punk démontre, à elle seule, l’incroyable mépris qu’on subi les femmes dans ces professions. Et comment je le sais ? J’étais là. J’étais parmi celles et ceux qui ne considéraient pas d’un même œil un groupe de filles – vous avez remarqué, un groupe de musiciennes, c’est un groupe de filles quand un groupe de garçons, c’est un groupe tout court ? – qu’un groupe masculin et qui jugeait à priori, avec la même condescendance, quasiment toute tentative exclusivement féminine, sauf celles qui jouaient avec assez de sexy pour amadouer les auditeurs et décideurs mâles, bien sûr. Le truc c’est que c’était même pas notre faute, on était tout simplement le produit de nos éducations et les héritiers de conditionnement centenaires. Ce qui n’est pas vraiment une excuse si on y réfléchit bien, vu que les jeunes Slits, pourtant nées dans ce même patriarcat triomphant, ont su d’instinct s’écarter du rôle et de l’image traditionnelle et en exploser les codes plus que quiconque avant elles. Les mémoires de Viv Albertine, chroniquées ici récemment avec enthousiasme, nous avaient déjà rappelé l’existence du groupe et le livre de Zoë Howe « Typical Girls ? L’Histoire des Slits » vient à point nommé pour réparer cette injustice. Car injustice flagrante il y a eu. Certes, les Slits ne savaient pas du tout jouer au début de leur carrière, mais la plupart de leurs congénères punk n’étaient pas plus aguerris sans que ce défaut leur soit à eux, fatal. Perçues comme d’incontrôlables punkettes, elles ont quand même survécu là où beaucoup ont disparu – ou pire – et ont pondu une œuvre méconnue, férocement féministe – quoiqu’elles s’en défendissent alors – plus riche et plus aventureuse que qusiment tous leurs petits potes pourtant mieux considérés. Notons que le showbiz, qui pouvait accepter les pires fantaisies punk ou les pires caprices de leurs stars mâles, était quand même hyper embarrassé par des jeunes filles qui osaient le culot obscène de s’appeler carrément les fentes, shocking au point que la BBC par exemple refusait de passer leurs titres pour ne pas avoir à dire le mot fente à l’antenne. Etre des femmes qui refusaient les codes, qui ne se rasaient pas les aisselles (sic) ou qui ne voulaient ni être sexy ni même suivre la mode ou les canons féminins quasi-obligatoires n’allait pas sans un prix à payer et le groupe, finalement, n’y résista pas. Le livre raconte non seulement leur histoire, souvent dans leurs propres mots car l’auteure, manifestement très fan, les a longuement interviewées, mais réussit aussi au passage à faire vraiment revivre de l’intérieur l’esprit punk et l’ambiance finalement assez bon-enfant de ces années-là.

 

La Philosophie du Punk, Craig O’Hara, chronique Pamalach, Horns Up 14 sept. 2017

HORNS UP

14/09/17 – Pamalach

Craig O’Hara

La philosophie du Punk :

Histoire d’une révolte culturelle

Aujourd’hui, le mot « Punk » est tellement chargé de sens et de représentations diverses qu’il peut prendre un tour fort différent selon la personne à qui l’on s’adresse. Au départ simple et féroce décharge musicale carthatique aux fortes revendications sociales, le Punk Rock a donné vie à un nombre important de rejetons stylistiques tout autant qu’il a su faire émerger un véritable courant social et culturel.

De l’accoutrement vestimentaire aux idéaux politiques et des slogans fédérateurs aux modes de vie alternatifs, le Punk a fait germer dans la tête de ceux qui l’aimaient des réflexions profondes dont les répercussions sont encore vivantes aujourd’hui près de 40 ans après sa naissance.

Des bas-fonds new-yorkais jusqu’au moribondes cités anglaises de la fin des années 70, le Punk Rock a trouvé son terreau dans l’ennui, le désenchantement et la colère. De nombreux acteurs des débuts de cette scène relatent ce sentiment de désespoir qui les a poussé à transformer leur colère en expression artistique et qui les a amené sur des chemins aussi divers que le DIY, l’anarchisme, l’écologie ou le Straight Edge, creusant ainsi le sillon d’idées politiques ancrées dans leur époque. »La philosophie du Punk : Histoire d’une révolte culturelle » propose donc sur 230 pages d’apporter un éclairage sur le ciment qui façonne ce mouvement depuis plus de quatre décennies de façon claire, concise et pour tout dire, absolument brillante.

Avant d’en arriver au cœur du bouquin, un petit mot sur son auteur. Craig O’Hara est le co-fondateur de PM Press, maison d’édition d’Oakland existant depuis 2007 et qui propose des ouvrages musicaux plutôt orientés Punk et des livres politiques orientés extrême gauche. Grand connaisseur du mouvement Punk, il s’est concentré sur le développement de la non conformité et de l’individualisme positif au sein de ce mouvement et en a donc fait un petit condensé sur les idées les plus fondatrices et fécondes qui en sont ressorties.

Initialement, son mémoire datait de 1993 et la première édition papier de 2003 (l’édition française de Rytrut y ajoute un avant-propos du traducteur Ladzi Galai, actif dans la scène underground depuis 1982, ainsi qu’un supplément sur la scène hexagonale, et une trentaine de photos en plus). Si de l’eau a coulé sous les ponts depuis la première édition, il est étonnant de constater que le livre reste très actuel et que bon nombre des idées qu’il développe continuent d’exister et d’animer nos sociétés contemporaines. Aujourd’hui, l’image du Punk à crête jaune, alcoolisé et chancelant sur la voie publique reste exceptionnelle et si les apparats caricaturaux ont disparu, les idées contestataires du Punk sont elles, encore bien présentes. D’où vient ce lien entre punks et squats ? Le DIY ? L’écologie militante ? Les fanzines ? le Straight Edge ? Les skinheads ? L’anarchie ? Toutes ces questions dont on ne possède pas toujours les réponses précises sont ici traitées avec efficacité et éloquence, le caractère simple et concis du propos rendant la lecture très agréable. En reprenant à chaque fois les éléments historiques qui ont amené le Punk a se rapprocher de certains courants idéologiques, O’Hara met le projecteur sur les groupes et musiciens qui en ont défendu les idées et dans quel contexte social ces dernières ont émergé. Des groupes connus pour leur engagement sans faille dans certaines idées politiques aux combos moins notoires qui ont néanmoins été d’une importance déterminante dans certains courants, « La philosophie du Punk » ne fait aucune économie d’éclairage et de recherche, l’auteur ne mâchant pas ses mots dès lors qu il s’agit de remettre en perspective l’honnêteté des groupes et de certains artistes. Agrémenté de photos, de citations de musiciens et de références littéraires, le livre argumente son avis d’exemples étayés offrant ainsi des pistes de réflexion et de recherche au lecteur. Pourvu d’un style fluide, le ton est simple et direct, rappelant du coup qu’une partie de la musique que l’on aime s’est construite sur l’énergie et l’urgence. De la génèse du mouvement jusqu’au Punk 2.0, le livre met quelques coups de canif aux idées reçues et rapelle que si le mouvement a toujours été contestataire, il a aussi été force de proposition. Gueuler c’est bien… proposer une alternative, c’est pas mal aussi.

Une fois la lecture de « La philosophie du Punk » terminée, on se dit que si le Punk n’a plus la vigueur créatrice des années 80 (tout comme le Metal d’ailleurs…) ses idées se sont au moins fondues dans un grand nombre de courants sociaux et musicaux. Le non conformisme, la radicalité, le catapultage foutraque d’idées aussi saugrenues qu’antagonistes, la provocation ou le DIY, ces ingrédients sont encore utilisés par de nombreux artistes, qu’ils soient héritiers du Punk ou pas. Concis tout en restant efficace, ce petit bouquin vous offrira des moments de lecture aussi agréables qu’inattendus, la lumière qu’il pose sur plusieurs sujets se révélant particulièrement instructive.

Zoë Howe – The Slits, Typical Girls? chronique Sylvaïn Nicolino, Obsküre Magazine, juillet 2017

Zoë Howe – The Slits, Typical Girls?

par Sylvaïn Nicolino , 04 juillet 2017, Obsküre Magazine

Dans cette biographie enrichie de nombreuses interviews très bien découpées, l’importance des Slits, groupe de la première vague punk, est habilement démontrée, page après page. L’auteur Zoë Howe respecte fidèlement l’énergie et la particularité du groupe. Elle évite tous les pièges tendus : C’est quoi le punk ? C’est quoi le féminisme ? C’était comment Londres en 1976 ? Le music-business alternatif était-il mieux à cette époque ? Qui du Clash ou des Pistols a le plus marqué la musique ? Qui est devenu célèbre et à quel prix ? Doit-on pleurer ou sourire ? Qu’est-ce que ça signifie être grand public ?

Elles sont légions les questions que les Slits ont fait naître en quelques années seulement. Les réponses de Zoë sont dressées avec patience, laissant le champ libre aux interprétations, évitant le cadre rigide des réponses binaires.

Elle ouvre son livre avec une chronologie de l’histoire anglaise du temps des Slits, à savoir 1976-1981. C’est intelligent, car en quelques pages Zoë situe les contextes musical, politique, culturel et social de l’île et de ses habitants. Par exemple, il est primordial de savoir que ce n’est qu’en 1972 qu’avait été votée l’égalité des salaires hommes-femmes.

Dans les dernières pages ou presque, Zoë place une affirmation de la chanteuse Ari Up, maintes fois démontrée au cours des 322 feuillets qui composent le livre :

« C’était une trilogie – la naissance du reggae, la naissance du punk, la naissance du hip-hop, la Jamaïque, Londres et New York (…) il y a une solide connexion. »

On a ensuite droit à la traditionnelle discographie et la bibliographie érudite et souriante.

Entre les deux, rien n’est oublié : on a aussi bien les structures familiales de tous les protagonistes, leurs parcours musicaux avant, en parallèle, et après les Slits, les copains influents, les amis, l’entourage (le Pop Group, par exemple) qui ont permis cette éclosion lente et irrépressible. Chacun.e des membres des Slits était important.e, sa singularité composant avec celles des autres. On ne cesse, grâce aux visuels, de revivre les mois où Palmolive infusait sa culture hispanique, où Budgie lançait ses rythmes étranges, où Tessa manipulait sa basse comme une arme de persuasion massive, où Ari défiait le monde du haut de ses quatorze ans si fous et si assurés à la fois… Viv Albertine use sa mémoire en anecdotes précieuses et en exposant ses sentiments sur ces années si riches pour tou.te.s. L’iconographie met en valeur les looks travaillés des Slits, qui leur vaudront la reconnaissance des Madonna, Lily Allen et autres Chicks On Speed.

Londres vit alors par ses quartiers hindous, ses bars gays, ses disques reggae diffusés en 1976 puisqu’aucun disque punk n’était alors sorti et qu’il fallait bien passer de la musique entre les concerts. Les premiers punks ne sont pas les affreux jobards tant décriés, mais des jeunes gens, artistes dans l’âme, rebelles et souriants. Bob Marley vient y frotter ses dreads, attiré par les punky reggae party, s’offusque de la possibilité que des femmes se lancent dans une fusion rastafarisme-punk. Les membres de Clash se font philanthropes, Sid Vicious souffre du regard acéré que les femmes posent sur lui et sur son attitude si affreusement sexiste : provocation punk ou tout bonnement reflet lucide et sincère de celles qui l’avaient côtoyé ?

D’autres sont ramenés à leur place décisive : Keith Levene, les garçons du Clash, le label Island Records (lequel sortira aussi Tom Waits, autre dissident notable), Louisa Marks et son apport au Lovers Rock, Adrian Sherwood dont la pertinence a fait l’objet d’une double rétrospective l’an dernier, Neneh Cherry, Dennis Bovell et son écoute constructive, même Siouxsie Sioux dans ce qui a pu la différencier des Slits, ce groupe passé dans l’ombre de celle qui bouffa les appareils photos des journalistes avides de sensations plus facilement digérées…

Les Slits ont marqué leur époque et ceux et celles qui les ont croisé.e.s, certes parce qu’elles étaient des filles-femmes dans un monde de brutes, mais surtout – et c’est là qu’est la force de ce livre – parce que les Slits étaient un putain de bon groupe. Pas de stars dans les Slits, tou.te.s ayant eu un rôle moteur. Les nombreuses photos issues de collections privées illustrent et racontent la carrière, mais, en dépassant le cadre strict de 1981, elles éclairent sur les vies individuelles, les personnalités. Les regards de Tessa sur cette Odyssée au sens propre, sans île où atterrir si ce n’est celle des besoins de chacun.e.s, la grossesse et la mort récente d’Ari, le départ de Palmolive qui rejoint les Raincoats : voir ce que chacun.e est devenu.e, c’est une bouffée d’espoir qui vivifie, malgré la séparation et avant la reformation des années 2000. Ajoutons aussi que plusieurs membres des Slits ont été végétarien.ne.s dès cette aube des années 80.

Le féminisme est approché avec des nuances toutes libertaires, les protagonistes refusant l’étiquetage, quel qu’il soit, comprenant les luttes des femmes et y participant par leur rôle leader (combien de fois n’a-t-on pas cité cette influence dans les milieux rock depuis les années 80 ?), accusant les coups de couteau réels ou figurés reçus tout au long de leur courte et courageuse carrière, tout en rejetant le communautarisme et le jeu des cases que pouvait être l’affabulation d’un logo « Women in rock ». Un groupe également capable de craquer tout l’argent débloqué par leur label pour assurer à leurs invités des conditions de tournée optimales…

Leur disque Cut est présenté plage par plage, incluant les séances d’enregistrement au cottage de Ridge Farm, avec en bonus des informations rares sur les messages et astuces cachées dans les pistes. Les trois Peel Sessions et le reste de la discographie bénéficient de la même attention, poussant à s’accaparer l’ensemble des disques des Slits ou de leurs participations aux disques des autres.

Tout est fait pour transmettre pleinement ce qui fut leur force. Une action restée intacte dans cette façon d’être complètement maître de son art, d’oser avancer et se métamorphoser incessamment, d’être en première ligne, sans y penser, précurseurs tout en édifiant des partitions complexes et imprégné.e.s de leur époque au point que les Slits ont résisté au passage du temps. C’était ça le punk, cette liberté intransigeante comme un bras d’honneur adressé à soi et aux autres. En avant toute !

Un fabuleux livre de plus pour Rytrut.

RYTRUT, ISBN 978-2-9546441-3-4

Auteure : Zoë Howe
Traduction : Ladzi Galaï, Lydie Barbarian
Format 15 x 21 cm, 324 pages,
Inclut 72 photos, 1 marque-page
et trois badges si vous achetez sur le site de l’éditeur

« Soyez sociable, partagez ! »