Zoop ! Alternativ’ Zine # 11, janvier 2021, Spécial exentriques & protéiforme : Ladzi Galai

ZOOP ! ALTERNATIV’ZINE # 11, nouvelle série

SPECIAL EXCENTRIQUES & PROTEIFORMES

Bruschetto / Omnicore / Grrzzz / J.L. Costes / B.B. Coyotte / Ladzi Galai / Mr Orange / Die Form / Sigue Sigue Sputnik / Pierre Redon / Poly Styrene / Marilyn Rambo / 300mA / Ich Niente / Boredoms / Bronzy McDada / Iconoclast / Laurent Plessiet / Naing Naing / Godflesh…

Pour ce nouveau numéro, voici une série d’articles sur les exentriques et fous dingues déjantés dans le rock, la pop, l’industriel où même le jazz mais pas seulement … Y a de la matière et ce numéro n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais si vous avez des idées, je suis preneur pour une suite épicée… Bonne lecture !

EXTRAITS :

J’avais déjà eu l’occasion d’écrire sur les cas paradigmatiques que sont Jean Louis Costes et Ladzi Galai, l’un et l’autre n’ayant bien sûr rien à voir, le premier faisant dans la provoc, le gore voire même le scatologique alors que le second est beaucoup plus subtil, mais également caustique à ses heures. Je ne vous parle pas des dizaines de groupes plus loufoques ou hors du commun que nous avons également chroniqués dans Zoop ! Zine par le passé… Vous n’avez qu’à vous y repencher ! Les derniers « illuminés » notoires dont nous avons parlés sont Naing Naing, Pierre Redon et J. P. Saccomani. Toujours rayon anecdote, Ladzi avait fait une reprise de Costes… mais du titre le plus gentil et propre qu’il avait pu trouver et d’une singulière actualité : Belle et Cruelle.

Glop Music : http://rytrut.free.fr/glop/musique.ph
Original de Costes : https://www.youtube.com/watch?v=-QFEzsEAOn0

Ladzi Galai : Punk Dada !

Ladzi Galaï est un dada punk ! Né en 1964 à Grenoble d’un père syndicaliste puis artisan et d’une mère professeur des écoles puis conseillère municipale, il commence la musique à sept ans par le piano et la trompette, découvre le punk en 77, achète une basse en 1981 et commence à écrire des chansons et à jouer avec Ambassade, en 1982, puis avec les Screamin’ Dolls en 1984. Il apprend mieux l’anglais en écoutant et en chantant sur la musique anglo-saxonne qu’à l’école, et lors des multiples correspondances dans sa période mail-art. Pendant trois ans, il participe à un fanzine avec des potes, fait plusieurs tentatives de groupes, et en 1985 monte le tape label de home-music : R.R. Products, signifiant d’abord Réseau Rapetou puis Rythm & Rut (devenu RytRut). Puis un nouveau groupe à géométrie variable nommé Cripure (son pseudo) S.A.. En 1987, nouveaux groupes : Dirty Husbands et Hermaphrodisiak. En 1989, nouveaux groupes : Ted & les Terriens, No No No.

En 1993, sortie du CD de sa mythique symphonie pour guitares Ultime Atome et il forme un groupe pour l’interpréter en concert. Ayant utilisé entre autre le pseudo Cripure, joué dans quelques groupes, et publié ses textes dans plusieurs fanzines, il prend le pseudo Ladzi (ou parfois Lazzi) en 1997 pour le concert intitulé ironiquement « karaoké » d’un album solo présenté comme Punk’n’Roll à Dada ; le terme « Punk’n’Roll » n’étant pas encore d’usage.

En 1999 il sort un second CD solo Foutue poupée, des titres composés fin des eigthies, joués dans plusieurs groupes et enregistrés à partir de 1992 et mixé en 98 au studio Koeienverhuurbedrijf de The Ex. Il joue de tous les instruments et chante Ainsi va la vie d’une voix malicieuse sur un bon rock aux guitares twist. Foutue poupée parodie la new wave sur des textes absurdes se moquant du genre sentimental. Gogos est plus latin mais la guitare reste habilement underground 60ies en chantant presque faux. Son Apologie politique donnerait des crises d’apoplexie à beaucoup de bandits mais ses boîtes à rythmes et claviers orientaux, ses scratchs sont bien dada. Sauver ma peau prend un rythme plus rock et beaucoup d’autodérision. Être heureux permet de l’entendre sur son second instrument, la trompette, pour une parodie entre Nino Ferrer et Taxi Girl, message sur une gratte twist. Amer sur Terre est ironique et déjanté sur une guitare asiatique cam pop. Il faisait déjà du Philippe Katerine à l’époque, et avec de meilleurs textes et arrangements. Un dieu sur deux se fout d’eux et des demi-dieux avec des paroles métaphysiques. Sa Liberté rêvée yodelée est plus drôle et sa musique plus moderne que celle de Moustaki! Et quand il fait Rire Jaune sa guitare, c’est carrément psyché à la Floyd des débuts. C’est un excellent guitariste et chanteur dans des styles très variés comme le montre cet album. Dans sa Voiture se moque à tue tête de cette fierté consumériste, individualiste et collective des embouteillages jusqu’à y mourir. Laisse parler laisse parler les nains à la VRP sur un bon rock. Quelques instrus complètent l’album…

En 1999, il enregistre un autre album inédit, Cherche la balle (avec le chien du voisin aboyant sur ce titre !), avec entre autres Cécile Jarsaillon, des Suprêmes Dindes, au chant dans La Fille Multicolore entre punk, hippie et multi-ethnique. Ma Main est une parodie de twist 60ies entre Brigitte Fontaine et les Elles mais le texte est d’un érotisme malicieux. A Jamais et La Tristesse furent écrites à Londres avec des textes yodelés et musiques délirantes et mélancoliques comme L’Hiver est revenu : ça fait penser à du Françoise Hardy en plus drôle. Ladzi le bouffon est un bel exercice de lazzi en zi très drôle aussi. Viens avec moi est très jazz psyché dans le vibraphone, Glandu Q : hilarant et y a même Elli & Jacno miaulant Les jolis matous et Elle rit avec les couleurs des voyelles de Rimbaud. Un grand artiste indépendant. Je lui donnerais son diplôme de pataphysique tout de suite. J- D B.

http://rytrut.free.fr/glop/historique.html
http://rytrut.free.fr/glop/historique.html#ladzisolo

LADZI GALAI chansons punk’n’rolloïdes »

« Ladzi Galai sait faire rimer liberté avec aventure, minimalisme avec personnalité et musique avec bonheur… » écrivait un journaliste de Mix en janvier 2000. Rien que ça !!!! Moi, à l’époque, j’avais décris cet objet musical non identifié comme la conséquence d’une écoute prolongée de Devo, Residents et d’une improbable compétition avec Gogol 1er et Jean-Louis Costes (en nettement moins gore tout de même). Même le zine Aquamarine du tape label anglais Bliss, qui ne doit pas parler un mot de français, avait écrit sur notre « gogo » préféré des propos encenseurs ! Extrait : « Songs which explores various types of underground pop, raging to synthpop to songs which can only be described as a total-reinvention of pop punk.” Là encore, y a de la pommade ! Mais cela n’empêchera pas beaucoup d’esprits étroits de ne pas pouvoir supporter cela… mmm… Et pourtant il y a indéniablement de belles trouvailles dans ce carnaval loufoque et parfois d’une sensibilité touchante, avec des paroles parfois emrpeint de sensibilité et parfois complètement erratiques. Sur le blog on trouve des tas de titres, enregistrés en live, que je ne connaissais même pas comme Travail sans T  (excellent hymne à la paresse un rien anar), Moi je joue, Les jolis matous… La cerise sur le gâteau c’est Salade de fruits (je vous raconte pas l’allusion cachée que je crois avoir décelée dans ce délire) pour ne parler de Glandu Q » où là, on atteint les sommets de la pâtisserie… Flow

Travail sans T et Ma Main : compos de Cécile Jarsaillon qui chante avec Ladzi, alias Atila ! (chanteuse /guitariste des Suprêmes Dindes)
Moi je joue : reprise de Rivière/Bourgeois (interprétée par BB)
Les Jolis Matous : reprise de Elli et Jacno
Salade de fruits : reprise de Cantora/Roux (interprétée par Bourvil)
Ladzi Galai C/O Rytrut Le Martinot 38 190 St Mury Monteymond
rytrut@free.fr https://www.rytrut.com

Certaines Personnes…

« Certaines personnes préfèrent foutre en l’air leurs amitiés, pour tenter d’acquérir un pouvoir imaginaire. Certaines personnes renient l’amitié qu’on pourrait leur porter, par mesquinerie, par jalousie de ce qu’accomplissent d’autres. Ces personnes sont à la botte du système, ont des attitudes méprisantes, relatives à celles du courant dominant, jusqu’au point de se prétendre marginales, et dans une optique de rébellion pour le changement des mentalités médiocres, dont elles font, finalement, entièrement partie. Ces personnes sont à plaindre, mais des plaintes entendues que d’elles-mêmes car elles ne sont pas constructives de l’intérêt général, ni même pour elles-mêmes. Ces personnes font la honte des alternatifs qui travaillent avec leur coeur à l’harmonie de leurs relations avec le monde, autant qu’à leur intégrité personnelle. Elles ne relèvent en aucun cas les bassesses de la nature humaine, et grouillent dans les villes où elles s’agglutinent pour se dévorer. Elles voudraient que les autres s’intéressent à elles, mais n’ont rien à faire des autres, jusqu’à leur souhaiter secrètement, voir ouvertement, tout le malheur qui fera leur ruine. Mais tout le monde n’est pas dupe bien longtemps sur leur compte et sur leur cas, et elles seront les premières à s’en mordre les doigts, si toutefois, un jour, elles arrivent à comprendre, et à se sortir de leur situation de marionnette, de marionnette. » Ladzi Galai, Miroir aux Sources, Printemps 2004

– Florent Mercier, Infoshop Bokal lebokal@free.fr

HISTOIRE ORALE DU PUNK ROCK, John Robb, Chronique Underground Bokal Resistance, Feuille d’infos n°9, septembre 2020

HISTOIRE ORALE DU PUNK ROCK
de John Robb (Rytrut éditions)

Après d’étourdissantes traductions, rédactions, mises en pages et publications colossales et enivrantes par leur somme d’érudition sur les Who, Crass, Nirvana, D.O.A ou encore les Ramones et une histoire du punk américain (1979-1992) Going Undergound (de George Hurchalla) je me suis extasié sur la sortie de Histoire Orale du Punk Rock de John Robb. Traduction et publication grâce aux bons soins du almighty home team des Éditions Rytrut. Format à l’italienne.

Une anthologie de propos recueillis au fil des routes et des rencontres de l’auteur (chanteur des Membranes, post-punk / noise de Leeds) et rédigés avec un devoir de mémoire où l’on constate que des gens intelligents ont pu dire, écrire et faire croire en d’énormissimes conneries alors que certains, des deux sexes confondus – qui sont passés pour d’infâmes et innommables crétins – ont su provoquer la naïveté des masses et faire voir et entendre la fureur avec la pertinence et la subversion qui s’imposaient dans différents contextes. Quel plaisir de lire, pour une des trop rares fois en français, combien les clichés et contre-vérités sur le mouvement punk peuvent être ébranlés avec rigueur et honnêteté. Et ce n’est pas fini, car moi aussi je m’en occupe, autrement.

Cette somme de témoignages est aussi passionnante qu’instructive et j’exige, que dis-je, j’impose que l’ouvrage soit commandé par toutes les bibliothèques francophones, ici, maintenant que c’est chaud, partout ! Ce livre est un feu d’artifice rempli de pépites en guise de décors ! Une frénésie de propos que l’on pourrait trouver encore plus décousus que les pages de mon zine au premier jet mais qui, avec patience et malgré de nombreuses redondances, aident à s’y retrouver dans ce magma de personnalités et d’influences, mais pas seulement… Et c’est aussi un des mérites de l’ouvrage (à l’index ébouriffant et aux notes de bas de pages déconcertantes). Heureusement que ces 430 pages ne relatent « qu’une histoire orale », sinon qu’est ce que ce serait.

Impossible à résumer, j’insiste : une nébuleuse qui résonnera encore, et longtemps ! Producteurs, managers, éditeurs, graphistes, ingés son, photographes, clubs et salles n’ont pas été négligés dans cette histoire – « orale » mais bien écrite du « punk » – qui nous apprend ce que nous n’aurions jamais su sans un récit aussi vibrant qu’enthousiasmant, parfois drôle (on croule sous les détails insoupçonnables…) mais aussi, nécessairement, un peu tragique ; imaginez la somme de souci d’un groupe anticonformiste dans les années 70/80’s (si vous le pouvez…). Je vous épargne aussi les embrouilles /magouilles avec les maisons de disques, les plus téméraires ayant courageusement opté pour créer leurs propres labels et garder le contrôle sur leurs activités. Si ça ne vous parle pas, ça s’appelle le DIY.

Si vous avez aimé Burning Britain sur la seconde vague, vous adorerez celui-ci sur la précédente. Maintenant que ces textes / précieux recueils de propos tous azimuts, parfois drôles mais surtout d’une lucidité rare sont enfin disponibles, donnez-vous les moyens et commandez-le. DIY rules. Vaillamment illustré par de superbes peintures de Vince Bank.

www.vincebank.com www.rytrut.com www.louderthanwar.com

Flower Punker (Zoop Zine) Infoshop Bokal <lebokal@free.fr>

PS : Provoquer certes, mais qui, où, quand, comment et surtout pourquoi… Il serait temps de le savoir,…

Joe Strummer, Laisse la colère s'exprimer, Antonino D'ambrosio recto

LAISSE LA COLÈRE S’EXPRIMER – Joe Strummer, le punk et le mouvement de la citoyenneté mondiale, Antonino D’Ambrosio, chronique Underground Bokal Resistance, Feuille d’infos n°12, décembre 2020

Joe Strummer, Laisse la colère s'exprimer, Antonino D'ambrosio recto

LAISSE LA COLÈRE S’EXPRIMER. JOE STRUMMER, LE PUNK ET LE MOUVEMENT DE LA CITOYENNETÉ MONDIALE. Antonino d’Ambrosio, Éditions Rytrut. 392p., Nov 2020, 24€

Quel titre d’ouvrage ! Quelle somme de culture ! Quelle couverture ! Quelle surprise à la veille des fêtes de Noël ! Let Fury Have the Hour est le fruit de plus de vingt-cinq années de gestation. Pour l’auteur, tout a commencé en 1983 lorsqu’il a pour la première fois entendu The Clash beugler. Bien sûr, il connaissait déjà le groupe. Tout le monde le connaissait entre autre suite au succès international de Rock the Casbah mais c’est via Clampdown (Répression) qu’il a découvert, réellement découvert, la musique des Clash. Cette chanson lui a tellement parlé qu’elle semblait avoir été écrite pour lui. Plus qu’une simple rengaine, Clampdown devint son hymne personnel. Les Clash permettaient la rébellion et il fut persuadé qu’ils ne manqueraient pas à leurs engagements. Antonino fut dès lors libéré de ce sentiment de perdition lié à la perspective d’une vie passée à « porter du bleu et du marron », un vers tiré des paroles de Clampdown faisant référence aux couleurs des tenues standards des cadres « qui travaillent pour la répression » (NdT). Quand le punk est devenu un phénomène social et culturel en 1976-77, Antonino était bien trop jeune pour prendre part au mouvement ou pour comprendre cette musique qui, en l’espace de quelques années seulement, occuperait une place essentielle dans sa vie. Fils de parents immigrés italiens qui étaient férus de musique et lui apprirent qu’une mélodie possède un pouvoir nettement supérieur à celui d’un film, d’un tableau, ou d’aucune autre forme d’art :

« Une mélodie vous prend par surprise, vous empoigne pour ne plus lâcher prise, fait table rase de tout ce que vous teniez pour acquis. L’expérience est transcendantale. Édifiante. Valorisante. Émancipatrice. Je n’évoque pas ici la pop rose-bonbon et des bluettes sirupeuses que les radios nous servent ad nauseam mais d’un genre de musique dont les riffs dévastateurs envoûtent, dont les paroles invitent à la réflexion. Je parle de ce qui nous permet de garder la tête haute dans ce monde pour le moins inhospitalier, de groupes comme The Clash, d’artistes comme Joe Strummer. Le pacte que Strummer signait avec son public était garanti à vie. Vous pouviez prendre part à quelque chose de positif. Le changement s’opérait si vous étiez vous-mêmes prêts à changer. »

Comme tant d’autres, Antonino reconnait qu’il n’aurait pas pu découvrir cette musique à un meilleur moment et j’ai d’autant plus facilement bu ses paroles à longueur de pages que je m’y suis souvent reconnu. En écrivant ce livre, c’est à plusieurs générations qu’il fait appel avec un style personnel et convaincant et l’on ne peut que saluer l’excellent travail de traduction de Sébastien Jousselin et Paul Vincent tout comme la fastidieuse indexation (et mise en page) de Cripure (24p. !).

Tout comme pour bon nombre d’entre nous, Strummer a communiqué la force de croire à la résurgence des mouvements populaires qui avaient remporté de grandes victoires démocratiques dans les années 60. Les lettristes. Les situationnistes. Mai 68. Grosvenor Square (Parc de Londres dans lequel eurent lieu de grandes manifestations contre la guerre du Vietnam en mars et octobre 1968. NdT). Le Chili d’Allende. L’Automne Chaud en Italie. Tout se remettait en marche, sa voix et sa musique en attestaient. Rien ne servait d’attendre au bord de la route dans l’espoir que quelqu’un vous prenne en stop. Tout était question de DIY – pas pour toi, mais pour tous. Ensemble, nombre de gens furent unis pour une noble cause, renonçant à l’intolérance, embrassant la justice. Strummer avait ce don : à son contact, tout le monde se sentait appartenir à l’équipe, personne n’avait l’impression de n’être qu’un vulgaire consommateur. C’est l’une des plus belles prérogatives de la musique et ce livre, que je tacherai de synthétiser plus longuement qu’en reprenant des passages très parlant, en est le témoignage sincère et poignant. On ne pouvait espérer mieux que la parution pour la première fois en français en cette fin d’année d’un ouvrage devenu culte en anglais. Un futur grand classique en perspective de la « littérature rock » sans nul doute qui est découpé en différents actes (sous-divisés en essais au gré des interlocuteurs et contributeurs) correspondant aux diverses périodes de sa vie, du punk aux protest songs folk (Joe se reconnaissait entre autres dans Woody Guthrie), de la musique de films (Walker) au cinéma (Straight to Hell d’Alex Cox, Mystery Train de Jim Jarmusch…).

Tom Morello reprend pour héritage des Clash le discours d’intronisation au Rock and Roll Hall of Fame de 2003. Pour autres exemples que je retiendrai, l’embarras du choix étant conséquent, Michael Franti de Spearhead, dans l’Acte IV, Le monde mérite qu’on se batte pour lui ; « Le message sous-jacent que l’on retrouve dans la musique de Strummer, c’est que le monde peut être un endroit affreux, terrifiant (…) mais Strummer continua de mener le combat même lorsque sa musique ne passait plus à la radio ». Chaque partie offre à ses contemporains, et non des moindres – Tim Robbins, Not4Prophet, Chuck D, Billy Bragg, … ou encore (plus loin ou plus avant) Kristine McKenna, Carter Von Pelt, Greil Marcus, Sylvie Simmons, Denis Broe, Charlie Bertsch,… – l’opportunité de discuter de la marque indélébile que le chanteur a laissé sur leurs vies d’artistes, d’activistes et d’êtres humains.

Pour les novices, soulignons qu’à la fin d’une carrière intense et plurielle, bien qu’hélas trop courte (Joe est décédé tragiquement le 22/12/2002 d’une rare maladie du cœur à l’âge de 50 ans), alors que d’aucuns prétendaient qu’il était déjà une relique du passé eut égard à la fulgurance du génie des Clash qui, avec leurs quatre premiers albums, se sont faits une réputation inaliénable au Panthéon du (punk-)rock, Strummer nous a plus discrètement laissé trois albums, perles d’inventivité et de créativité, tant son potentiel semblait ne pas connaitre de limites, dans des styles radicalement différents, avec des apports exotiques, Sud Américain / Caraibéen ou world music : Rock Art and the X-Ray Style, Global a Go-go et Streetcore. Avec ces disques et autres productions (Mescaleros…) :

« Sa vision du monde s’était élargie de toutes parts et devint une source d’inspiration de circonstance. On ne peut qu’imaginer ce qu’il aurait pu accomplir par la suite. Comme il le disait lui-même : ‘Les meilleurs moments de n’importe quelle carrière sont ceux auxquels personne ne s’attend. (…)’ Strummer incarnait l’âme du punk rock et ses prédispositions à devenir mouvement social et politique.

Il ne s’agissait pas pour lui de simplement s’inscrire dans l’air du temps ou de se donner une contenance subversive, c’était un principe auquel il allait se consacrer jusqu’à la fin. »

Antonino d’Ambrosio est un auteur, réalisateur, musicien et artiste plasticien. On lui concédera également volontiers le statut de journaliste. Son livre A Heartbeat and a Guitar: Johnny Cash and the Making of Bitter Tears a été nominé au Belmont Book Award. Il a produit plus d’une quinzaine de documentaires dont No Free Lunch dans lequel apparait le comédien Lewis Black. Son film Let Fury Have the Hour a été sélectionné pour le festival du film de Tribeca. Il est aussi le fondateur de La Lutta New Media Collective : www.lalutta.org, une association de production médiatique activiste basée à Brooklyn, NY. Le livre inclut ses photographies ainsi que des illustrations de Shepard Fairey.

www.rytrut.com

Florent Mercier (Zoop Zine) Infoshop Bokal <lebokal@free.fr>

Présentation du livre

On the Road with the Ramones, Monte A. Melnick + Frank Meyer, chronique Babelio, novembre 2020

BABELIO, Albert Henri, 15 novembre 2020

« Touring touring it’s never boring… »

En 22 ans d’existence, le groupe newyorkais donna précisément 2263 concerts, aussi bien dans des petites salles américaines, telles que la mythique CBGB située dans le quartier mal famé du Bowery à NYC, qu’au Japon, en Amérique du Sud, un peu partout en Europe…

Il fallait assurer la logistique, de ces tournées interminables ; réserver les billets d’avion, les hôtels, servir de chauffeur, un homme se consacra à cette tâche : Monte A Melnick, que les afficionados des Ramones connaissent comme le « cinquième Ramone ».

Monte, fréquentait les énergumènes avant même la formation du gang de faux frères, il connaissait Tommy le premier batteur de longue date, c’est donc tout naturellement qu’il devint roadie puis tour manager du groupe.

Gérer l’ingérable pourrait résumer le travail de Monte A Melnick ; entre le sale caractère de l’autoritaire Johnny, les TOC de Joey, le côté disons « excentrique » de Dee Dee et de Marky, la vie n’était certes pas un long fleuve tranquille.

Il y eu de bons moments bien sûr tout au long de ces années, mais aussi de vraies galères ; arrestations, bagarres, passages à l’hôpital, et même accident de la route furent le quotidien du manager des éternels ados qu’étaient les Ramones: chapeau Monsieur Melnick, et merci pour tout !

Le livre publié chez Rytrut, petit éditeur ultra spécialisé (presque uniquement des livres sur le punk rock) est un très bel ouvrage, présentant sous forme d’entretiens de nombreux témoignages et une riche iconographie avec des documents souvent inédits.

Un bien beau livre, un peu cher, mais quand on aime on ne compte pas…

Burning Britain de Ian Glasper, Chronique Le Scribe du Rock, septembre 2020

PUNK’S NOT DEAD AT ALL ! CHRONIQUE DU LIVRE « BURNING BRITAIN – SECONDE VAGUE DU PUNK BRITANNIQUE » PAR IAN GLASPER – EDITIONS RYTRUT

Le Scribe du Rock, 21 septembre 2020

Depuis toujours tu rêves d’un livre qui s’écoute ? Pour être, selon les moments, des deux côtés de la barrière (côté auteur et côté lecteur) je rêve toujours d’écrire/de lire cet ouvrage magique. Mais si rêver est indispensable (surtout en ce moment, où l’on ne nous fait pas beaucoup rêver) il faut savoir parfois être pragmatique. C’est pourquoi, a défaut d’avoir trouvé la formule magique qui me fasse un jour écrire ce fameux « livre a écouter » j’ai décidé ici-même de parler d’un livre en joignant un maximum de liens d’écoute, profitant des opportunité du web pour transformer cette chronique en plate-forme musicale. Bon, et si nous parlions un peu du livre en question ?

Burning Britain : seconde vague du punk britannique, par Ian Glasper. Editions Rytrut (version française par Frédéric Jalabert, Nico Poisson, David Mourey, Ladzi Galaï)

742 pages de punk rock ! Et pas n’importe lequel ! Le punk qui a fait la vague « punk’s not dead » du tout début des années 80, celle que l’on a aussi baptisée UK82 et qui a donné naissance a ce que l’on allait appeler le « punk hardcore » et ses dérivés comme le crust, le d-beat…

Ian Glasper, citoyen de sa très britannique majesté, a vécu ces années là de l’intérieur, et c’est d’emblée ce qui donne la force de ce livre, son authenticité, sa street credibility !

De quels groupes se rappelle t’on lorsqu’on évoque cette période heureuse ? GBH, The Exploited et Discharge, le trio gagnant dans l’ordre et le désordre…Ian Glasper ne contredit pas ce tiercé évident, mais l’objet de son livre est aussi de mettre en lumière ces groupes de toute la Grande-Bretagne qui ont apporté leur pierre a l’édifice tout en restant plus confidentiels…

Voici la période couverte : 1978 – 1985..

1978 ? Le punk est mort, officiellement. Les Sex Pistols se décomposent aux USA, le Clash se rêve une carrière de rockers de stades (ce qui va advenir), les Damned accumulent les échecs, et les seconds couteaux comme Generation X ont certes marqué quelques esprits, mais n’ont jamais atteint la zone rouge provoquée par les historiques. 1978 c’est la fin d’une période qu’on peut commencer en 1975, au début des Pistols, quand les anglais, sous influence des punks US (Ramones, Patti Smith, Television…) se rêvent en représentant d’un chaos sans nom ni projet réel, beaucoup moins politisé que ce qu’on a pu en dire (ou en tout cas moins ancré dans un projet politique existant, le chaos justifiant aussi bien les svastikas que les A cerclés).

Déjà le post-punk (aussi appelé new wave, et générant bientôt la cold-wave, le rock gothique, le deathrock etc.) prend sa place dans l’histoire et les punks se mettent a la musique froide et synthétique (encore sous influence américaine avec Suicide mais aussi allemande avec Kraftwerk et britannique avec le pape Bowie)

Mais tandis que les critiques chics du London branché décrètent la mort du mouvement, quelques jeunes gens, davantage issus des classes populaires et du lumpenproletariat (enfants putatifs du John Lydon/Rotten irlandais fauché victime du rejet des anglais plus que du fils de diplomate devenu communiste Joe Strummer) lançent au ciel une phrase qui allait devenir un mouvement : « Punk’s Not Dead ! » Non, nous ne sommes pas morts, nous sommes les vrais punks, ceux qui vont VRAIMENT renverser le gouvernement, nous avons la dalle, nous n’avons rien a perdre !

Ils viennent des faubourgs des villes, et des villes les moins côtées, comme Manchester, Liverpool et autres, ils sont des fils et filles de rien du tout, des enfants d’ouvriers déjà chômeurs clairement No Future jusqu’au bout des ongles vernis en noir…

Le punk qui va (re)naître durant cette période est soit marqué par une continuité avec le punk 77 comme Peter and The Test Tube Babies…

Soit dépositaires d’un punk beaucoup plus rapide, plus violent et noir que celui de 77, et régulièrement infecté par des germes venus du heavy metal, comme Discharge…

Le punk « hardcore » est né, et il n’est pas constitué d’une unité musicale plus forte que son grand frère. Si les « têtes d’affiches » Exploited, GBH et Discharge se distinguent par un son de la rue, violent, prolo, hooligan, encore une fois plein d’autres sont davantage dans la lignée rock’n roll saturé que les Pistols et les Ramones avaient engendré.

Ainsi, ce superbe ouvrage de Ian Glasper, agrémenté de nombreuses photos (presque 200) est-il un document indispensable pour mieux comprendre cette vague qui a refusé de succomber, cette bande de prolos déjà convaincus que l’Angleterre allait les hacher menu mais qui ont continué le combat coûte que coûte…Ont-ils perdu la bataille contre le grand capital ? Oui, malheureusement, mais leur musique est toujours là, et qui sait, peut être inspire t’elle déjà de nouvelles révoltes ?

es punks semblent renaître au travers de ce magnifique bouquin, clairement pas loin du graal du « livre qui s’écoute » tant, au fur et a mesure des pages, on entend la bande son de ces combos plus ou moins connus défiler et nous botter l’arrière-train ! Bravo aux éditions Rytrut pour ce superbe travail éditorial et ce livre INDISPENSABLE !

Punk’s Not Dead !

https://www.rytrut.com/burning-britain-seconde-vague-punk-britannique/

 

The Who by Numbers, Steve Grantley & Alan G. Parker, chronique Bertrand Tappaz, Voix de Garage, Radio Campus, 1er avril 2019

STEVE GRANTLEY & ALAN G. PARKER
The WHO by Numbers, l’Histoire des Who à travers leur musique
Rytrut éditions

Par Bertrand Tappaz, Voix de Garage, Radio Campus Grenoble, 1er avril 2019

Même pour moi, alors que les Who sont mon groupe préféré de tous les temps, ce projet racontant l’histoire du groupe chanson par chanson pouvait passer pour fastidieux, scolaire et stérile. Mais bien heureusement il n’en est rien.

Certes les deux auteurs sont également fans et souvent dytirambique (et c’est tellement nécessaire pour qualifier la musique du quatuor dans ses meilleurs moments).

Cette très belle édition française (visez moi cette superbe couverture) donne furieusement envie de réécouter les albums ! Ce qui est le but évidement. Mais en plus j’ai appris pas mal de chose sur les WHO et pourtant j’ai déjà beaucoup lu sur eux. Car, en fait, ce livre ne se contente pas de répértorier et analyser chaque chanson…

Dans un pays qui n’a jamais pris les Who au sérieux (pour tout un tas de mauvaises raisons) et qui ne voit le Rock qu’entre la dischotomie Beatles/Stones (groupes pour lesquels je n’ai aucun intérêt musical) ce qui prouve bien la petitesse d’esprit des gens d’ici en matière de Rock, il est très salutaire que ce livre bénéficie d’un si beau travail d’édition !

300 pages 26 euros.

https://www.rytrut.com/

Disponible chez les bons libraires (par exemple à Grenoble aux Modernes, Rue Lakanal)

[BT]

The Who by Numbers, Steve Grantley & Alan G. Parker, Infolettre LaDistroy, 8 février 2019

[Infolettre] Et la politesse bordel !

Salut à toi camarade distronaute !
«Tout le monde avant eux était poli. Les Who n’étaient tout simplement pas polis« . C’est par cette phrase de Shel Salmy (leur producteur historique) que débute The Who by Numbers. Sous-titré «l‘histoire des Who à travers leur musique».
On va donc suivre les quatre londoniens et leur formation proto-punk, album après album, titre après titre. Et c’est peu dire que la dernière production des éditions Rytrut est une sucrerie remplie d’anecdotes qui poussent à ne pas lâcher le bouquin (le bégaiement sur «My Generation», l’origine du nom «Led Zeppelin», le riff de «Clash City Rockers», etc) (et la couv de «Who’s Next» montrant les quatre gars après avoir pissé sur le monolithe de 2001, «Townshend dira en plaisantant que cette pochette était la vengeance du groupe envers Kubrick parce qu’il avait refusé de diriger Tommy»).
Vous pouvez vous y aventurer c’est de la très bonne came. Et je pense que nombre de groupes devraient lire ce genre d’ouvrage, ça file la patate, et c’est très instructif (sur la composition des morceaux, les analyses après coup) (tout ce qui sépare une façon d’aborder la musique et, in fine, tout ce qui la rejoint).
Une dernière anecdote :
«Le dernier concert des Beatles en Grande-Bretagne a lieu aux NME awards, à l’Empire Pool de Wembley. Les Who sont également de la partie. Townshend et Moon sont d’humeur destructrice : ils ne sortent de scène qu’après avoir soigneusement mis en miettes guitares et batterie, dans la farouche intention de dépasser en puissance la tête d’affiche. La vieille garde commence à battre de l’aile. La génération montante est prête et attend son tour en rongeant son frein.»
Peut-on transposer cela à la scène actuelle ? La vieille garde bat-elle de l’aile ? La jeune génération a-t-elle envie de bouffer le monde ?… vous avez deux heures, je passe ramasser les mails…
The Who by Numbers, par Steve Grantley et Alan G. Parker
C’est sorti chez Rytrut, et c’est disponible sur LaDistroy >ici<

Interview avec Thierry de la maison d’éditions Rytrut, Wallabirzine, 12 février 2019

« Rytrut éditions a traduit des œuvres passionnantes, et élabore une succession de livres dans le domaine musical qui doit tout autant à une curiosité culturelle qu’à s’affranchir des codes. Le gars est loquace, passionné, pointilleux, et c’est à l’image de l’énOrme travail que cette maison d’éditions façonne. » – Bir, Wallabirzine, mardi 12 février 2019

Photomatons du fanzine grenoblois Noire Inquiétude, 1985

Bonjour Thierry aka Ladzi Galaï,

Peux-tu te présenter, qui es-tu ? D’où viens-tu ?
Il y a quoi dans ton imaginaire ?

Le fondateur et factotum de Rytrut. Partout et nulle-part à la fois. C’est pas d’où qu’on vient mais ce qu’on fait qui importe. Je ne suis pas plus nationaliste que régionaliste. Et j’aime pas raconter ma vie, sauf si on me force ! J’ai arrêté de rêver d’illusoire et essaye de m’activer avec ce qui est à ma portée. J’ai aussi sacrifié la musique en laissant de côté des projets inachevés, pour le bon plaisir ou la douleur de nos lecteurs, car l’humain est ambivalent.

Tu as joué dans des groupes (si, si) ? C’était quoi le style ? Le délire ?

J’ai commencé la musique à sept ans avec le piano classique puis la trompette, et un peu plus tard, après l’explosion punk, la basse tout seul en écoutant des disques, puis la guitare même veine basique sans cours ni conservatoire. Ensuite y a eu plusieurs groupes, dans les styles rock, psychobilly, post-punk, tendance expérimental, un peu d’indus à un moment, punk-rock avec quelques touches reggae, puis électro-punk. Et pour finir grève illimitée de la musique ! Par contre je me consacre énormément à en écouter, dénicher ou découvrir, de toutes époques et de styles variés.

Pour toi c’est quoi le punk ? Qu’est-ce qu’il représente ? La culture punk est-elle morte ?

Alors que j’avais été initié au rock à douze ans par mes oncles et cousins, j’ai entendu parlé du punk l’année suivante, en 1977, et demandé à l’un d’entre eux ce que c’était. Il m’a fait écouter les deux premiers singles des Sex Pistols qu’il avait acheté chez Arthaud. Et c’était parti ! C’était ce qu’il me fallait pour affirmer ma différence par rapport aux conventions que cette société semblait vouloir nous inculquer. Chacun y va de sa propre définition du punk suivant le contexte et la manière dont il l’a vécu ou interprété. Pour moi, cela représente une certaine éthique, avoir de l’équité, de l’ouverture d’esprit, des musiques nées de multiples influences des générations précédentes, inspirées par le rock décadent, garage punk, prog rock, art rock, voir autres styles inclassables. Expressions diverses mais pimentées, contestataires, festives ou intellectuelles. C’est plus tard qu’on découvre le pré-punk quand on a aimé le punk rock, puis le post-punk, la new wave, et les musiques personnifiées qui en découlent. C’est un style d’expression qui n’a jamais cessé d’être vivant. C’est devenu une culture ancrée pour certains mais qui fut finalement peu accessible ou comprise par beaucoup. Essayer uniquement de reproduire à l’identique ou se cantonner à des critères préconçus peut n’avoir de punk que des apparences. Les clichés de clichés sont sans doute les moins évident à dépasser, mais ils peuvent aussi servir de références et d’identification. Créativité et authenticité restent à mes yeux des critères importants. Certains disent qu’il n’y a pas vraiment eu de genre musical novateur depuis les années 1970… que tout ce qui a suivi avait déjà été inventé. Il y a du vrai, basiquement, mais les formes évoluent au fils du temps, ayant une accroche nouvelle, apportant un autre intérêt. Je m’attacherais à la multitude de groupes intéressants disséminés dans l’histoire de la musique, plus ou moins inconnus, que l’on peut découvrir actuellement, et dont les perles insoupçonnées sont un ravissement de curiosité et d’émotion.

Tu as participé à des fanzines graphiques, peux-tu en parler ?

Après avoir participé à un zine de potes qui a vu plusieurs numéros entre 1983 et 1985, un fourre-tout ronéotypé puis photocopié, j’ai monté un tape label avec ma copine de l’époque, et à l’occasion de compilations K7 à thème, concocté deux graphzines noir et blanc en invitant des contacts qu’on a eu dans le réseau du mail-art. Intitulé Disco Totem et Le Foliegraph illustré, Rythme & Rut les a sortis en 1988. Et les autres K7 albums étaient parfois accompagnées de livrets… ça date. Plus tard, à l’occasion d’un recueil d’aphorismes personnels paru chez un éditeur abusif – il faut un début à tout j’ai invité une poignée de graphistes de ma connaissances à les illustrer. Le bouquin des paroles de Jello Biafra que sortira Rytrut suivra finalement un procédé de zine graphique.

Comment es tu arrivé à la création des éditions Rytrut ? Pourquoi ce nom ?

Rytrut est-ce une association ? Combien vous êtes ?

Ça provient du label qui avait sorti une série de K7 de musique alternative, appelé R.R.Products, d’abord pour Réseau Rapetou puis Rythm & Rut. Il y a eu une trentaine de K7 dont des compiles de groupes actifs dans le réseau du mail-art. Le nom de l’édition en découle. Une association de loi 1901 depuis 2003 pour la sortie du premier bouquin (La Philosophie du Punk de Craig O’Hara), à la suite de Rythm & Rut qui avait été déclarée en 1988 au départ plus pour le suivi de mes activités musicales. Nous sommes très peu, c’est une microstructure qui ne peut ni ne souhaite faire concurrence à d’autres mafias mieux organisées ou plus en vogue. C’est pour cette raison que je me considère comme un factotum. L’asso a une présidente et un secrétaire qui agit au niveau informatique sur le site et la boutique. Et le factotum contacte les éditeurs anglophones, les auteurs, traduit, met en page, promeut un peu, empaquette et expédie. Donc trois membres à la base, mais l’asso a aussi recours à d’autres talents pour la traduction, les relectures, le graphisme, l’infographie et diverses rémoulades.

En moyenne à combien éditez-vous chaque livre ? Et vous en vendez combien ? Est-ce suffisant pour les coûts d’impression ?

En fait, ça coûte plus cher d’éditer des traductions que si on nous fournissait le texte en français prêt à l’emploi. Nous signons souvent des contrats avec des éditeurs étrangers, leur payons des avances de royalties, des années avant la sortie d’un livre, car ce boulot demande beaucoup de temps, et donc sans même savoir si on va retomber sur nos pattes. Il y a une prise de risque certaine. Le fait que la 1re édition de La Philosophie du Punk se soit vendue à deux mille exemplaires en un an m’a encouragé à continuer. La seconde édition a passé les trois mille, mais c’est notre best seller ! Pour les autres, à part Going Underground qui a été tiré à deux mille, aucun ne dépasse les mille, la tendance de ces dernières années est passé à cinq cents, et maintenant on fait des tirage à deux cents qui peuvent être réimprimés si besoin. S’il n’y avait que les coûts d’impression, il y a aussi ces avances de royalties avec parfois des droits supplémentaires pour les photos. Une fois tous les frais déduits, remises librairies comprises, il ne reste plus grand chose. Il faut donc avouer que cette activité est plus utile pour la postérité que pour se faire du blé, malgré ce que certains doivent penser. Une part des dépenses de l’asso est couverte par la vente des livres, mais j’ai dû prendre un petit boulot à côté, en garderie scolaire, depuis quelques années. Travailler avec des mômes n’est pas ce qu’il y a de pire. Ça vous donne la pêche et vous ramène à la réalité.

Je suppose que tu es polyvalent, autodidacte, souple, déterminé, réactif, professionnel, disponible à 300% afin de pallier à tous les corps de métier nécessaire à la pérennité de Rytrut. Qu’est ce que tu fais concrètement ? En quoi cela consiste-il ? Tant dans le domaine de l’édition que de la traduction ?

Bien occupé en effet. Quand tu as des projets ou des ambitions en parallèle, tu te demandes si tu arriveras les réaliser. Sans fausse modestie, je peux me targuer de tous ces attributs, avec tout de même un petit bémol sur la disponibilité ! Quand je suis sur une traduction, je vérifie si possible tout ce qui est avancé, et, vu que ce sont des livres spécialisés sur la musique, j’écoute tous les titres des groupes dont il est question afin de coller au plus près des descriptions. Procédant également ainsi pour les relectures de traduction, vérifiant les noms et les références diverses, à la littérature, l’histoire, etc., ajoutant des notes, écrivant mêmes des passages complémentaires si besoin. Par conséquent, nos livres sont souvent des versions améliorées des éditons originales. Au départ, j’étais le traducteur principal, puis d’autres s’étant joint à l’aventure, je suis donc passé relecteur ou co-traducteur. Ce n’est pas moi qui m’en suis chargé sur les deux premiers livres, mais j’ai dû apprendre la mise en pages professionnelle. Pour des raisons pécuniaires dans un premier temps, puis j’ai trouvé ça plaisant ; ce n’est pas aussi simple que cela ne paraît. Un de mes autres pseudo, Cripure, est conservé pour les signer, ça vient d’un surnom et du nom de mon projet musical mail-artistique du milieu des années 1980, encore utilisé. Ensuite, le bouquet final est le deal pour l’impression, qui s’avère parfois périlleux quand au résultat qualitatif. Quand on est obligé de faire du tri sur un tirage, ça fait grincer des dents ! Voir un boulot de plusieurs années sapé en un tour de main peut être assez décourageant. Imprimer des livres a un coût conséquent quand on est un petit éditeur qui n’imprime pas en Chine à des milliers d’exemplaires pour un coût moindre. C’est la seule chose que nous ne faisons pas nous-même et il s’agit du produit fini que le lecteur aura entre les mains, c’est très important. Je m’occupe aussi, secondé par le webmaster, de l’actualisation du site et de la boutique Rytrut, puis de l’envoi des commandes. Il y a du plaisir mais aussi du turbin.

Comment tu choisis les auteurs avec qui tu travailles ? Comment les as-tu rencontrés ? C’était quoi le deal ?

En 2001, quand j’ai commencé à traduire La Philosophie du Punk, j’ai contacté Craig O’Hara par e-mail, en passant par l’intermédiaire d’un ancien pote, qui participera à la relecture et à la mise en page. On a aussi ajouté à celles de l’auteur des photos qu’il avait prises quand il avait été jardinier au pair à San Francisco. Guillaume Dumoulin avait un petit label et distro appelé Spock Prod à Grenoble dans les années 1990. Je n’avais pas encore Internet, que j’ai pris en 2003, un peu avant la sortie du livre. Craig était partant, on a donc fait un deal oral avec AK Press, éditeur avec qui il bossait. Quant à l’illustration de couverture, je l’ai proposé à Sapiens, rencontré au Squat de Le 13 à Paris, alors que j’y avais joué en solo en avril 2002. Ça tombait bien, il y avait une expo de peintures de Karen et Sapiens, j’ai adoré, et ça collait parfaitement.

Pour le second, Chansons d’Amour de Crass, j’ai écris à Penny Rimbaud, qui a gentiment répondu à mes cent questions concernant le texte, et m’a mis en contact avec Pomona, l’éditeur qui venait de publier Love Songs, le recueil des paroles de Crass en anglais. C’est tombé au même moment. Nous n’avons donc pas choisi le titre. Il n’y a pas eu de contrat écrit, pas d’avance, mais un pourcentage un peu trop conséquent nous était demandé de la part de cet éditeur, car on s’était basé sur leur mise en pages ; disons que ça faisait un intermédiaire de plus à rincer, alors ça faisait lourd sur la balance. Deux albums du collectif ayant déjà été traduits par Annie-Claude Lemeur – ses traductions étaient insérées dans les vinyles originaux  je l’ai contactée pour avoir l’autorisation de publier ses traductions, sur lesquelles j’ai pu effectuer un petit rafraîchissement, après avoir carburé sur les autres albums. Vu qu’on nous demande encore ce livre, il sera peut-être plus tard envisagé une seconde édition, mais à condition que toutes les personnes qui l’ont lu achètent et lisent L’histoire de Crass de George Berger ! Sinon, ça sert à quoi de se décarcasser !

Le troisième était un recueil des paroles intégrales de Cor Gout, chanteur du groupe underground néerlandais Trespassers W, un ami de longue date, depuis sa participation à deux compilation de R.R.Products en 1987. On s’est rencontré plusieurs fois, avons aussi enregistré quelques titres ensemble et j’ai composé la musique d’une chanson de TW. Nous avons eu une correspondance postale régulière pendant des années. C’est un auteur doué en langues, il a aussi participé à la traduction, pour ses textes en néerlandais bien entendu mais aussi sur ceux en anglais (ma mère, une institutrice retraitée qui compte aussi parmi nos relectrices, parle le néerlandais mais pas moi). Par ailleurs, Cor Gout est un philosophe et programmateur d’émissions radiophonique et de télévision aux Pays-Bas, et même (il ne voulait pas que je le dise quand on a sorti le livre) footballeur professionnel pendant un an dans un club d’Amsterdam avant que celui-ci ne fusionne avec deux autres clubs de la ville. Ce livre fut illustré par Ronnie Krepel, un musicien polyvalent de TW qui dessina une multitude de crobars, complétant cet ouvrage avec un charme particulier.

Le quatrième, Going Underground de George Hurchalla, sur la scène punk américaine en particulier mais pas uniquement, m’a été conseillé par Craig O’Hara, car ce livre portait un regard nouveau sur le punk et le rock alternatif sans nombrilisme ni complaisance à la violence qui a pu se développer à une période dans la scène hardcore. En plus, l’auteur a interviewé un grand nombres de musiciens des groupes évoqués, ce qui procure une bonne tranche d’histoire réaliste et bien épicée. De plus, il est vaillamment illustré par de nombreuses photos rares. Going Underground est en deuxième position en terme de ventes. J’ai aussi bien communiqué avec Hurchalla au cours du processus, c’est un mec sympa et sportif. C’est par ailleurs un artisan du bois et un fan de punk bien évidemment, qui a eu plus jeune l’expérience de chanter dans un groupe.

Ensuite seront lancés le projet de traduction des paroles de Jello Birafa et de la bio de Joey Keithley. Mais avant leur finalité, sortira notre cinquième livre, la biographie sur la chanteuse Pink, du journaliste musical et auteur Paul Lester, que j’ai décidé de signer suite à la proposition d’Omnibus Press. Nous allions toucher un autre public et nous attirer les foudres de la clique sectaire et conservatrice du « punk », mais tans pis. C’est une copine punk française d’origine autrichienne, aussi fan de Bowie, qui m’avait fait découvrir cette chanteuse. Moins enthousiasmé au début par son premier album R&B, bien qu’ayant un certain charme, peut-être un peu trop sophistiqué, j’ai plus apprécié les albums suivants. C’est de la pop/rock grand public de qualité, puis ses convictions et engagements méritent autrement de respect que la glandouille de tout un tas de branleurs. Si en France elle n’a pas marché tant que ça – peut-être dû au rictus bien connu des médias élitistes traditionnels  c’est que la barrière de la langue ne touche pas autant les gens, rien à voir avec la popularité que Pink a acquis en Australie. Pour son côté punk, elle a quand même fait un album avec Tim Armstrong de Rancid, qui reste mon préféré, avec celui composé avec Linda Perry, que je connaissais puisse que je l’avais vue jouer dans un pub de Londres en 1996. C’était après les 4-Non Blondes, Linda avait un groupe de mecs sur scène. Ce fut un concert époustouflant, un blues-rock puissant. À la fin du set, je lui ai dit en personne avoir été ému par sa prestation et, avec son débardeur et ses tatouages, elle m’a remercié avec un sourire à tomber par terre.

La bio de Joey Keithley m’a été suggéré par Raf DIY, un guitariste punk et activiste de Limoges, du groupe Attentat Sonore et plus tard du label Guerilla Vinyl. J’avais vu DOA en 1985 la première fois à Grenoble, concert qui avait fini en bagarre (après, j’étais déjà parti) en raison de pseudo-skins, réputés pour venir foutre la merde à des concerts punk à cette période. Keith en dit deux lignes dans son livre. Je l’avais déjà lu en anglais. J’ai contacté Keith et nous l’avons signé avec son éditeur canadien, Arsenal Pulp. Je lui ai ensuite posé quelques questions concernant des passage du texte. Au départ nous devions le traduire à deux, mais Raf manquant de disponibilité, je me suis pratiquement tout tapé, mais il a pu quand même participer à la traduction du prélude et de deux chapitres, et effectuer une relecture. Au cours du boulot, j’ai revu DOA au Mistral Palace à Valence en 2009, et donc rencontré Keithley pour la première fois. Après la sortie de son livre, je lui en ai apporté un certain nombre d’exemplaires à Montpellier – en guise de participation au paiement des droits d’auteur. DOA a joué au Secret Place en 2012, l’occasion de me rendre dans ce lieu mythique. Joey a aussi eu droit à un exemplaire du bouquin de Jello Biafra fraîchement sorti. J’ai ensuite revu DOA à l’Usine de Genève. Ils sont arrivés tard en raison d’un bouchon dans le tunnel du Mont-Blanc, venant d’Italie. Du coup, j’ai donné un coup de main pour décharger le van. Joey Keithley est un punk de la première heure, il apparaît d’ailleurs en couverture du magazine de Vancouver, le Georgia Straight spécial punk rock, sortie en octobre 1977. Celle-ci est incluse dans sa bio, le sixième livre de Rytrut, dans lequel Joe raconte l’épopée de ces pionniers du punk, au sens premier du terme : DOA est le premier groupe à avoir porté le punk rock dans des contrées d’Amérique du Nord toutes aussi paumées les unes que les autres.

Un regard sur la pochette intérieur de mon vinyle de In God We Trust Inc. des Dead Kennedys, m’a incité à lancer ce projet de livre des paroles de Biafra. J’y avais posé une traduction puérile en français, en 1981. Je me suis donc lancé, début 2005, dans la traduction des paroles du premier album, puis j’ai contacté Jello à Alternative Tentacles pour l’autorisation. Il ne m’a pas directement répondu, mais son publiciste a donné leur accord. Ce fut là encore un contrat oral et j’ai poursuivis sur les autres albums. Puis j’ai eu la proposition du dessinateur français Melvin de faire des illustrations. Il a réalisé douze dessins, un par album. Voulant avoir son accord de vive voix, j’ai pris un billet de concert et d’avion pour assister à une lecture publique de Jello à Bristol en 2007. Après laquelle j’ai pu lui parler dix minutes dans la loge et lui montrer les dessins de Melvin, qui lui ont plu. Suite à quoi il a été décidé d’inviter plein d’autres graphistes pour illustrer toutes ses paroles de chansons. Entre-temps est sorti à Paris un livret contenant seize chansons illustrées des DK, en anglais et en français. Sorti sans concertation avec l’intéressé, celui-ci court-circuitait peut-être un peu notre projet, mais deux traducteurs de ce livret, qui ont tenus a rester anonymes, m’ont proposé de participer à la relecture de notre traduction. Avant la sortie du livre, j’ai vu les Guantanamo School Of Medicine en concert à La Tannerie de Bourg-en-Bresse en 2009, et plus tard lors d’un gros festival à Genève ; je crois que le groupe avait été ajouté à l’affiche car il était programmé dans une petite salle de la région. Puis aux Abattoirs de Bourgoin-Jallieu en 2017, ce fut leur meilleur concert, le son était monstrueux. Il y a donc eu beaucoup d’échanges, dont avec les graphistes, pour arriver à ce pavé gargantuesque.

Ensuite sortira la biographie officielle des Ramones, concoctée par leur tour-manager, chauffeur et homme à tout faire, le légendaire Monte A. Melnick et son acolyte Frank Meyer, journaliste, auteur et chanteur des Streetwalkin’ Cheetahs. On peut dire que Monte avait joué en tant que bassiste avant de s’occuper des Ramones : fin des années soixante, dans Triad avec Tommy (future) Ramone et dans Thirty Days Out. J’avais lu l’édition américaine puis Omnibus nous l’a proposé, je n’ai pas hésité un instant. J’ai eu un échange avec eux et posé quelques questions à Monte, qui n’aura de cesse de dire que c’est la meilleure bio des Ramones jamais sortie. Son intérêt, hormis l’aspect beaux-livre bien illustré en quadri, est qu’elle provient du cœur de la machine et se lit comme s’écoute une chanson du groupe, pleine d’anecdotes présentées somme une suite de petits entretiens au franc parlé avec de nombreux musiciens les ayant connus et des techniciens ayant accompagné le groupe.

Suivra la biographie des Slits, le premier travail de Zoë Howe (ex « Street » Howe), qui reflète par certains côtés une vision féminine du punk. Un groupe qui a élargi le champ d’expérience du style, et motivé pas mal de combo à se monter dans la période post-punk, inspirant un certain nombre de riot grrrls. Mais leur musique se caractérisa ensuite plus dans le reggae et l’improvisation. Ce livre nous a aussi été proposé par Omnibus. Durant le processus, j’ai été un peu en contact avec l’auteure, mais surtout avec Tessa Pollitt, la bassiste des Slits qui est extrêmement sympa. Malgré sa renommé internationale, ce groupe ne s’est jamais fait de pognon et ses musiciennes ont vécu dans la précarité. Nos ouvrages sont souvent des améliorations des éditions originales (je le redis). Pour celui-ci, nous avons disséminées les photos en pleine page (plutôt que regroupées en feuillets) et avons acheté des droits à un agence pour des photos supplémentaires. Tessa nous a aussi envoyé quelques photos de sa collection personnelle, ainsi que des badges à offrir aux personnes qui commandent le livre sur notre boutique. La dernière formation des Slits était bien partie en 2009, avec la sortie du superbe album Trapped Animal, incluant Hollie Cook au claviers et chœurs, la fille de l’Illustre Paul Cook, notamment batteur des Sex Pistols et des Professionnals. Mais le cancer ayant frappé, sans Ari Up, plus de Slits ! Elle décédera l’année suivante, pas longtemps après l’édition originale de leur bio. Pour la première édition du livre, Tessa m’ayant envoyé un article paru dans le numéro de Sounds de 1978, j’ai contacté le photographe Chalkie Davies et il a retrouvé cette photo inédite dans les archives du magazine. Pour la seconde édition révisée, je me suis adressé à Pennie Smith – la photographe qui a pris le fameux cliché de la pochette du London Calling des Clash – et nous avons négocié la photo de couverture (aussi utilisée sur l’édition anglaise), ainsi que ses autres clichés apparaissant à l’intérieur. Ce livre nous a coûté bien cher au final et les ventes ne sont pas suffisantes pour couvrir les dépenses.

Pour l’édition de la biographie de Nirvana de Gillian G. Gaar, c’est notre acolyte de Rytrut, Cyrille Lannez, fan de longue date du groupe, qui souhaitait sortir un travail sur eux. Nous avons d’abord eu la proposition d’un livre retraçant un travail en studio du groupe, mais on le trouvait trop technique, cherchant quelque chose de plus viscéral. Puis Cyrille a contacté Gillian pour traduire Entertain Us, l’Ascension de Nirvana qui s’est avéré être une tranche intéressante et en partie inédite du parcours du groupe, décrivant ses tous débuts au sein de la scène grunge. Nous avons payés des droits à son éditeur anglais, qui ne lui ont apparemment pas été rétribués. Mais c’est une autre histoire et nous n’en sommes pas responsables.

Concernant Burning Britain, le premier livre de Ian Glasper édité en français, je l’avais en anglais depuis un moment, mais je trouvais le texte un eu serré et ne l’ai finalement lu qu’en travaillant dessus. Ian m’a mis en contact avec Cherry Red Books et nous l’avons signé. Il s’est avéré qu’en parallèle une seconde édition anglaise était en préparation chez PM Press, la nouvelle maison d’édition de Craig O’Hara, aux États-Unis. Glasper était en tain de rédiger des ajouts, que nous avons donc aussi eu à traduire, ce qui explique en partie la sortie plus tardive de l’édition française. L’autre raison étant que – toujours soucieux d’amélioration – nous y avons ajouté beaucoup de photos (grâce au fichier bien fourni de Cherry Red) attachant un soin particulier à la mise en pages, afin d’obtenir une agréable lisibilité. J’ai proposé à plusieurs traducteurs de se partager la tâche : Frédéric Jalabert, un de nos relecteurs, notamment animateur de l’émission Lost in Space sur Radio Active à Toulon, promoteur de F.J Ossang et du label de feu Éric Chabert, Underground Productions. C’est un ami de longue date, rencontré en 1989, alors qu’il était étudiant à Grenoble. Il venait aux répètes et concerts de mon groupe de l’époque, No No No ; Nico Poisson, guitariste/chanteur et cofondateur du label SK Records, que l’ai rencontré la première fois alors qu’il donnait un concert avec Ned au Crocoléüs, la saison ou j’ai participé à l’activité du squat, en 2004/2005. Quant à David Mourey, le batteur de Chicken’s Call, je l’ai côtoyé dans la scène punk grenobloise de ces deux dernières décennies, notamment au 102 et au Lokal Autogéré. Pour peaufiner le texte, j’ai moi-même travaillé sur une relecture de traduction assidue afin d’assurer la cohérence de l’ensemble, fais des mises à jour et parfois ajouté des passages complémentaires, et un index : l’auteur ne m’en voudra pas, bien au contraire ! Rytrut est fier d’avoir édité ce monument sur la scène punk britannique ! Parler de « seconde vague » est un peu généraliste car certains groupes proviennent directement de l’explosion punk.

Pour terminer, L’histoire de Crass nous a été suggéré par Christophe Mora, guitariste/chanteur d’une série de groupes hardcore punk et du label toulousain Stonehenge Records. J’ai ensuite contacté l’auteur anglais George Berger et signé son livre avec Omnibus. II utilise ce pseudo pour son métier d’auteur et de journaliste. Il est aussi chanteur du groupe anarcho-punk underground Flowers In The Dustbins. Son travail sur la bio de Crass est impressionnant. Ce n’est pas seulement un descriptif de l’évolution du groupe, car le récit remonte aux sources, dans les années soixante, et George s’est entretenu avec tous les membres du collectif (sauf un). II s’agit du livre le plus pointu que nous ayons eu à traduire. Christophe s’y est collé avec discernement et j’ai fait ma part de relecteur et co-traducteur. Il se vend étonnamment moins que ne s’est vendu celui des paroles de Crass, alors qu’en plus d’être complémentaire, c’est un livre essentiel qui intervient dans le sujet anarcho-punk et retrace le contexte social, culturel et politique de l’époque, témoignant de son impact sur les générations alternatives passés et futures.

As tu des sollicitations par des auteurs ? Des groupes ?

Nous avons eu quelques propositions de sujets liés à la musique ou sociétal, mais au vu de nos possibilités limitées, l’asso ne peut se développer davantage en signant des livres dont elle ne pourra pas assurer le suivi ni le financement, et se contente de poursuivre les quelques ouvrages en cours. Il est vrai que notre ligne éditoriale se limite aux groupes anglophones. Nous ne fonctionnons pas comme une grande maison d’édition qui reçoit des tonnes de manuscrits, mais comme une petite microstructure qui travaille sur un livre comme on pourrait le faire sur un disque enregistré à la maison. Les livres de Rytrut ne représentent qu’une infime partie des groupes et des musiques qui nous tiendraient à cœur de raconter. Mais on ne peut pas tout faire dans une vie, il faut faire des choix, le temps nous est compté ! On n’est pas des dinosaures, ça fait longtemps qu’il sont ensevelis. Continuons de déterrer leurs squelettes ! Nos livres demandent beaucoup de travail, il ne s’agit pas de poser des traductions aléatoires vite fait sans vérifier les tenants et les aboutissants. Si certains s’imaginent que c’est simple et qu’on fait ça pour se faire du blé, il se fourvoient. On le fait avant tout car ça découle d’une passion et c’est comme un cadeau fait aux lecteurs, même s’ils doivent acheter les livres, sans quoi nous ne pourrions pas les éditer bien évidemment. Nous ne sommes pas subventionnés par des vendeurs d’armes. Il s’agit de promouvoir une certaine culture avec un état d’esprit particulier.

Peux tu faire une présentation de chaque livre ? Et notamment des deux derniers livres ?

En plus des infos que j’ai données concernant les auteurs et traducteurs, les résumés des lires se trouvent facilement sur le site web de Rytrut. Quand aux deux derniers, la bio de Nirvana est la seconde édition de l’ouvrage de Gillan Gaar, Entetain Us, L’Acension de Nirvana, sur laquelle nous avons studieusement retravaillé le texte, supprimé quelques coquilles (il arrive que l’on s’empresse pour des raisons de timing, mais nous tachons d’éviter cela), assuré une meilleure impression et changé de couverture afin de spécifier qu’il s’agit d’une édition bien différente de la première. La photo en couverture a été prise par Kevin Estrada lors du même concert que celle apparaissant sur l’édition anglaise. Il a touché ses droits comme Martyn Goodacre pour celle de la quatrième de couverture. Malgré mon intérêt depuis les premières années du punk pour une multitude de groupes et de styles, j’ai toujours gardé un attrait particulier pour Nirvana. J’avais découvert leur premier album, Bleach, en le commandant par hasard, comme je le faisais alors, par intuition ou simple curiosité, ou après avoir lu un commentaire, directement au label californien Subterranean Records, dont je recevais régulièrement le catalogue distro. Ce label a aussi été un petit disquaire à San Francisco entre 1984 et 1988. Au passage, je ferai remarquer que l’attitude punk est aussi de soutenir les indépendants en leur commandant directement leurs productions, au lieu de passer par des multinationales qui se rincent au passage, même si toute diffusion participe aussi à soutenir les indépendants… les librairies et les distro sont importantes pour pallier au phénomène de vampirisation. Plus tard, à la sortie de Nervermind, ça m’a fait drôle de voir l’ampleur du succès de Nirvana. J’ai préféré acheter Incesticide d’ailleurs. Nous aimions écouter des musiques underground, censées ne pas toucher le grand public ou ne le toucher que relativement, et paf ! Nirvana défraie la chronique, merde, qu’est-ce qui se passe ? C’est le monde à l’envers ! Après In Utero, Nirvana joue à Grenoble et invite les Buzzocks en ouverture en plus. Y a pas photo, il fallait y aller, et quel concert ce fut, monstrueux à tout point de vue, musique au top, Pat Smear à la seconde gratte, éclairage scénique impressionnant et son nickel, ce qui n’était pas gagné d’avance dans cette salle.

Pour terminer, le clou de l’année 2018 : The Who by Numbers, L’histoire des Who à travers leur musique. Il ne s’agit pas d’un hommage à l’album des Who portant ce titre, mais bien à leur entière discographie, et ce chanson par chanson. Ce n’est pas une biographie dans le sens précis du terme, mais le livre inclut la biographie du groupe au fur et à mesure qu’il décrypte et analyse ses chansons, ses opéras-rock, ses vidéos, ses films, etc.. The Who by Numbers, donc, littéralement Les « Who par les chiffres », on aurait même pu l’intituler en français, pourquoi pas ? Ce qui évoque bien sûr le point par point, une chronologie ainsi que la classification qui est faite de leurs disques dans les classements britanniques et étasuniens. Mais « Numbers » évoque aussi une catégorie chez les mods. Plusieurs années de boulot de traduction, d’écoutes approfondies de leur musique, de visionnages des films les concernant nous donne une version française bien plus complète que l’édition originale. Sa mise en page est aussi nettement plus attrayante. Pourquoi j’ai choisi les Who ? À moitié par hasard. Je l’ai d’abord commandé pour moi sans arrière pensée. Puis j’ai trouvé que ce serait intéressant de remonter dans le temps aux origines du punk. En plus, le batteur des Stiff Little Fingers, Steve Grantley était dans le coup, et le journaliste Alan Parker a travaillé avec les Monty Python ! Personnellement, j’avais connu la musique des Who à la même période où je découvris le punk, lors de son explosion. C’est un oncle qui avait été guitariste dans un groupe de lycée à Grenoble dans les années soixante, qui m’avait donné son double LP des Who. C’était l’édition française de 1974 de leur 3e album, The Who Sell Out, qui contenait en fait aussi le second album, A Quick One (ce que j’apprendrai des années après !) La pochette avec des boîtes de conserves. J’étais un jeune ado et j’adorais le côte loufoque de ce double-vinyle, que je préférais à leur premier opus, écouté plus tard et qui était plus proche du rock classique. Il faut dire que nous étions alors davantage inspirés par le Your Generation de Generation X ! Et nous apprendrons bien longtemps après que dernière cette ironie générationnelle se cachait un engouement de nombreux groupes punk pour les groupes de leurs grand-frères les ayant inspiré, notamment le prog rock underground. J’avais 14 ans, donc en 1978, la mère de mon pote d’enfance du quartier nous dépose devant un cinéma, où nous avons assistés, tous seuls, comme des grands, à la projection de Tommy. Watcha ! Tout est dit.

Quel est le prochain projet (en vue)  ? En plus du punk, allez-vous vous orienter vers le Hardcore ? Vers des nouvelles ?

Nous avons déjà sorti un livre essentiel traitant de la scène hardcore originelle, Going Undergound. qui est toujours disponible. On ne pense pas couvrir des périodes plus récentes, non pas par manque de curiosité ou d’ambition, mais toujours en raison de nos possibilités limitées. Pour l’anecdote, quand j’ai débuté en traduction, pour me faire la main, vers le milieu des années 1990, j’ai bossé sur le pamphlet d’Henry Rollins Bodybag Dans l’idée, c’est vrai, de peut-être travailler sur ses écrits à l’avenir. C’étaient les premiers petits livres qu’il publiait. Puis il a commencé a être vraiment trop prolifique, alors j’ai vite pensé que je ne pourrais pas suivre, à moins de me concentrer uniquement à cela. Ce qui m’était bien sûr impossible. En plus, j’étais encore bien actif au niveau musique à l’époque. Nous avons en fait trois nouveaux livre sur le feu, il y a encore beaucoup de travail. Mais je ne ne vendrais pas la peau du cul avant de l’avoir pelée ! Puis une ou deux petites rééditions. Et après, s’il y a un après, nous aviserons.

Les livres sont disponibles en librairie, as tu un réseau ? Sur le net existe-il une version dématérialisée ?

Économiquement, pour nous comme pour de nombreux petits producteurs, les conditions sont devenues encore plus difficiles ces dernières années. Les coup de fabrication augmentant et l’augmentation successives des tarifs postaux ne faisant qu’accroître notre déficit, nous avons dû augmenter les remises. Le prix des livres n’augmente pas chaque année, lui ! La privatisation de La Poste était une grave erreur, qui a nuit à une multitude de micro-entreprises et continue de participer à la catastrophe économique en France.

Il est certain que si nous avons instauré un site de VPC c’est dans le but de limiter les pertes et d’encourager les gens à nous soutenir en nous commandant les livres directement : il n’y a pas plus punk en matière de marché ! Je le redis. Ils soutiennent la possibilité d’imprimer le livre suivant. Pour les personnes refusant le paiement par carte, il est toujours possible de nous envoyer un chèque. Rytrut est aussi son propre diffuseur. Nous avons eu des propositions en ce sens, mais ça ne fonctionnerai pas dans notre cas, ce serait travailler à perte ; il nous faut un minimum rentrer dans les frais. Il y a bien quelques librairies qui nous commandent des livres pour les avoir en rayon, mais la plupart du temps ce sont des commandes ponctuelles de leurs clients, ce qui est bien aussi. Cela représente quand même le plus gros pourcentage de nos ventes. Il y a aussi quelques distros qui nous sont restées fidèles depuis le début et c’est cool !

La question du livre numérique a récemment été remise sur le tapis, en raison des nouvelles possibilité qui nous permettraient de rester indépendants sur la diffusion. Ce fut un choix jusqu’à maintenant de ne faire que de l’édition papier, notamment parce que nous refusions de passer par les plateformes obligatoires contre lesquelles nous luttons. Et nous continuons de résister à notre niveau, on ne baisse toujours pas les bras ! Même si les gens les plus susceptibles de nous soutenir ne le font pas forcément ; où ne le peuvent tout simplement pas car leurs priorités sont ailleurs. Nous connaissons aussi la précarité.

L’éventualité du livre numérique a donc été soulevée, mais étant donné que la plupart de nos livres ont vu des contrats d’édition pour des livres papier, il nous faudra négocier des avenants avec les éditeurs concernés mentionnant cette nouvelle close, et bien sûr leur proposer un pourcentage. Tout cela sera étudié en temps voulu, mais si nous le faisons, ces versions contiendront des mise en pages simples, avec juste le texte sans photos où illustrations (ce qui, par ailleurs, nécessiterait également un paiement de droits supplémentaires). Je suis désolé de saouler avec l’aspect économique du sujet, mais on ne peut pas bosser plus gratuitement que nous le faisons déjà. Et pour les gens qui veulent le vrai livre, le beau livre, ce sera toujours sur papier !

La lecture est une réponse à l’ignorance selon toi ? Est-ce un modèle de lutte amoureuse ?

N’est ignorant que Steve ! Plus on en sait moins on apprend. Oui, mais il ne s’agit pas de lire recroquevillé dans sa bulle sans jamais en sortir, ni rien faire d’autre, sinon ça peut avoir l’effet inverse. Tout ce qu’on peut vivre ou ne pas faire peut contribuer à l’éveil de toute une chacune. Est-ce que lire c’est agir ? C’est en tout cas certainement plus positif que les tartes dans la gueulemême si on en rêve ! Ah Ah !