Burning Britain, Ian Glasper, chronique Pamalach, Horns Up, juin 2017

02/06/17 – Pamalach, Horns Up

Ian Glasper

Burning Britain :

Seconde Vague Punk Britannique

Je ne cesse de le dire sur tous les tons, mais tout un pan de la musique metallique ne serait pas ce qu’elle est devenue si il n’y avait pas eu le Punk Rock. La musique tout autant que l’attitude Punk ont construit l’identité de nombreux tauliers tels que Lemmy, Cronos, Jeff Hanneman ou James Hetfield (pour ne citer qu’eux…) et rayonne encore de nos jours sur les rivages de quantité de groupes extrêmes. Si la première vague des groupes Punk américains et britanniques ont eu un impact énorme sur de nombreux musiciens, la deuxième vague a fait connaître une ribambelle de teigneux aux propos plus radicaux, à la musique plus dure et plus rapide et aux frontières musicales limitrophes du Hardcore, du Thrash, du Crossover voire du Grindcore. Des groupes comme Discharge, The Exploited, Anti Nowhere League, One Way SystemEnglish Dogs ont proposé à cette époque des morceaux violents et expéditifs qui non seulement gardent toute leur force encore aujourd’hui mais témoignent de l’état d’esprit d’une génération en colère, coincée dans un marasme économique et social moribond et une société à bout de souffle. Parfois négligés par rapport aux géants du Punk comme les Sex Pistols ou les Ramones, ces groupes méritent franchement qu’on se penche sur leur musique et leur histoire, ce que fait remarquablement bien « Burning Britain », superbe bouquin incroyablement bien documenté, addictif et hyper intéressant.

Ian Glasper, l’auteur de ce livre, est propriétaire de label, musicien et auteur de livres sur le Punk Rock. Son investissement dans la scène Punk et la connaissance encyclopédique qu’il en possède n’étant plus à prouver, il nous retrace sur quasi 750 pages toute l’histoire de cette scène unique. L’édition dont nous allons parler aujourd’hui est sortie chez Rytrut Editions en 2015, actualisée et augmentée par leur soins (nous avions déjà parlé d’eux pour le livre « Sur la route avec les Ramones »).

Burning Britain se propose donc au travers de la biographie et de l’itinéraire de près d’une centaine de groupes de retracer cette épopée musicale pleine de bruit et de fureur. Le premier tour de force du livre, c’est que l’auteur est arrivé à retrouver et à interroger l’immense majorité des musiciens concernés. Ce n’était pas une mince affaire car tous les combos décrits ici ne sont pas aussi célèbres que Discharge ou GBH, que certains n’ont sorti qu’un 45 tours, et que plusieurs d’entre eux ont arrêté la musique… quand ils n’ont pas purement et simplement disparu de la circulation en décédant ces cons.

Interviews, biographies individuelles et de groupes, photos d’archives, adresse mails, numéros de téléphone, discographies, labels, Burning Britain scrute méthodiquement et avec une masse d’informations absolument démentielle les parcours des groupes essentiels mais aussi confidentiels qui ont façonné cette histoire anarchique, violente et passionnante. C’est là que darde le deuxième tour de force du livre car sous couvert de nous parler de groupes Punk, Ian Glasper nous offre une photographie sociale de ces années sombres, à la fois claire et extrêmement fouillée, bien plus parlante que ne le serait un reportage centré sur le sujet. Burning Britain décortique aussi comment et pourquoi le Punk vit certains courants musicaux et idéologiques émerger et s’affirmer, le mouvement skinhead par exemple étant évoqué à de nombreuses reprises, autant dans ses revendications (très éloignées au départ de ce qu’elles sont devenues par la suite) que dans sa dynamique.

La plupart des musiciens se rejoignent sur le fait que c’est l’ennui et la colère qui ont été les catalyseurs de leur envie de monter un groupe. L’influence de l’environnent allié au développement de cette scène grandissante et excitante ont participé à l’effervescence générale et les darons comme The Clash et The Sex Pistols ont tracé la voie du chemin à arpenter. Bien sur, dans cette Angleterre fracturée et divisée se bastonnent joyeusement les skinheads et les punks et tandis que la Oï, le Street Punk et le Crossover commencent à se dessiner, la violence gangrène le mouvement, gâche de nombreux concerts et finit par stigmatiser de manière indélébile les amateurs de cette musique. Néanmoins, c’est bien cette violence qui est le fil rouge de Burning Britain, les hallucinantes scènes décrites par certains groupes attestant que tous les punks de cette époque ne s’en sont pas sortis en un seul morceau. C’est dans ce chaudron incandescent que se télescopaient affrontements violents et anarchisme libertaire et où fleurissaient autant les bonnes idées que le grand n’importe quoi. Cette envie de pousser les potards le plus loin possible à donné naissance à des chansons uniques qu’il fait bon de (re) découvrir à la lecture de ce livre.

Outre les biographies des groupes et des labels, il est intéressant de voir apparaître des noms de musiciens bien connus de nos contrées. Ainsi, les English Dogs racontent comment ils ont fait la fête avec les jeunes Metallica et comment, malheureusement, ils feraient partie des derniers à s’amuser avec le défunt Cliff Burton qui décèdera quelques jours plus tard (au passage, plusieurs anecdotes renforcent l’idée que Metallica aimait vraiment cette scène Punk, leur intérêt pour elle étant rappelé à plusieurs reprises). De l’Undisputed Attitude de Slayer où l’hallucinante anecdote des Anti Nowhere league sur GNR, Burning Britain est un must have absolu, une pièce maîtresse pour qui veut découvrir ou perfectionner sa connaissance de cette deuxième vague du Punk britannique. Si certains peuvent être tentés de résumer le Punk à quelques formules chocs et quelques idées libertaires, les propos des musiciens et des différents intervenants démontrent que ce courant est tout, sauf monolithique. Ces quelques lignes ne font qu’effleurer une ébauche de la vie de ces punks qui ont tous vécu leur histoire à leur façon et avec leurs ressentis. Anti-Pasti, Cockney Rejects, The Toy Dolls, GBH et tant d’autres ont cisellé leurs riffs dans cette Grande-Bretagne « Tatcherienne » si bien décrite dans ce qu’elle a pu avoir de rigide et mortifère.

J’ai rarement eu entre les mains un livre aussi intéressant et bien documenté sur le Punk, voire la musique en général. Burning Britain est une tuerie que je vous recommande au plus haut point !

Typical Girls ? L’histoire des Slits, Zoë Howe, six chroniques de la 1re édition

 

« Typical Girls ? L’histoire des Slits »

de Zoë Howe, Rytrut éditions, avril 2017

Seconde édition – DISPONIBLE

RYTRUT, ISBN 978-2-46441-3-4

Ci-dessous :

6 chroniques de la 1re édition :

L’Hirsute – Fanzine en papier virtuel : 03/11/2015

« Les filles atypiques – l’histoire des SLITS » – Zoë Howe – RYTRUT Editions

Le 16 mai 1976 au concert de PATTI SMITH (Au Roundhouse, à Camden, Londres), Ariane Foster (alias ARI UP), sa mère Nora, Paloma Romero (Palmolive) et Kate Corris sont dans le public. Paloma et Kate désire monter un groupe exclusivement féminin, c’est en entendant hurler cette gamine de 14 ans qu’elles proposent à Ariane de monter un groupe. Dés le lendemain elles commencent à répéter ! La première mouture des SLITS est bien là ! Vous l’aurez compris, cet ouvrage a pour épine dorsale, l’histoire chronologique du groupe THE SLITS. Mais plus que cela c’est aussi un témoignage du mouvement « Punk » qui débarquera en 1976 en Angleterre et d’une bande de gamins et gamines qui attendaient cet ouragan avec impatience, pour différentes raisons. Que ce soit pour donner un souffle nouveau à la musique en vogue à l’époque, mais aussi pour donner aussi la possibilité aux femmes de s’évader du rôle auxquels elles étaient cantonnées jusque là : « Il y avait un vide culturel. Le monde était très ennuyeux à l’époque et bien que les femmes aient obtenu l’égalité de salaire en 1972, le rôle des femmes n’avait toujours pas changé : il fallait se marier, avoir des enfants et être une femme au foyer. Si vous étiez suffisamment intelligente, vous pouviez devenir professeure ou autre. Je ne me sentais pas vraiment concernée. J’ai vécu ma vie suivant une éthique Punk . Sans que personne ne me dise ce que cela signifiait, j’avais décidé que TOUT ETAIT POSSIBLE, et je n’allais certainement pas suivre le même chemin que ma mère, assurément. […] Je me disais qu’il qu’il devait y avoir d’autres choix pour moi. Au milieu des seventies, j’ai fait les beaux-arts, et ce fut une de mes issues. Quand est arrivé le Punk en 1976, je suis venue à Londres. Cette nouvelle tendance était tellement dynamique et anti-establishment…Que je n’ai eu aucun mal à m’y identifier, de toute façon. » (Christine Robertson, qui fût manager des SLITS). TOUT ETAIT POSSIBLE, et il ne fallait pas passer à côté, comme le dit Viv Albertine : « Je n’avais encore jamais joué d’un instrument, mais je m’en foutais, rien n’avait d’importance. Et soudainement, il y a eu cette petite brèche, une porte ouverte pour une période très courte, et vous ne pouviez que vous y engouffrer ». C’est donc ce que firent les SLITS, soutenues par leurs « potes » ou « petits amis » de l’époque : Mick Jones, Joe Strummer, Paul Cook, Keith Levene, Don Letts… ceux qui firent partie de la « famille des SLITS ». d’une attitude et d’un son Punk, les SLITS s’orientèrent vers de nouveaux horizons musicaux (Post-Punk, Dub, Jazz, Funk, Hip-Hop) sans faire dans le complaisant et en restant intransigeante quand à leur liberté de se réaliser, de s’exprimer, de s’habiller. Ce n’est que lorsqu’elles auront décidées du moment et à leurs conditions qu’elles accepteront de sortir leur album « Cut » chez Island, en 1979 (produit par Dennis Bovell). Rien n’a été facile pour les SLITS, rien ne leur a été épargné : Leur nom (THE SLITS) remplacé par celui des JAM dans le titre « Punky reggae party » lorsque Bob Marley apprend qu’il s’agit d’un groupe de filles, des agressions physiques ou verbales dans les transports en commun, l’incompréhension quasi-générale devant la pochette de leur album « Cut » qui choquera une grande partie de la population anglaise… Mais elles ont réussi à tenir parce qu’ elles faisaient bloc ! « Elles ont dû supporter beaucoup de conneries, des gens qui les agressaient dans la rue et leur lançaient des injures, c’étaient les sorcières de WEST LONDON. Elles ne correspondaient pas au stéréotype féminin conventionnel, mais c’était leur force. Ça ne les intéressait pas de porter les vêtements conçus pour les filles à l’époque. Elles disaient : « Nous ferons ce qu’il nous plaît. Nous déciderons comment nous voulons vivre et comment nous voulons nous habiller » » (Don Letts). Cet ouvrage ne s’adresse pas qu’aux « fans » des SLITS, il nous décrit l’univers de femmes qui vécurent des moments difficiles, mais aussi (et heureusement) des moments merveilleux et inoubliables de 1976 à 1982, puis au début des années 2000 avec quelques reformations des SLITS au line-up variés. Bien loin du star système, les SLITS n’ont pas faillies à leur principe premier : « NOUS DECIDERONS COMMENT NOUS VOULONS VIVRE ».

(John Hirsute)

Master Roy, INTRAMUROS #386, Toulouse, décembre 2013 :

« Les Filles Atypiques – L’Histoire des Slits »

Zoë Howe

« Un ouvrage consacré à un groupe fort peu connu, des filles reggae-punk qui à la fin des années 70 ont marqué la planète musique avec des singles et un premier album (‘Cut’, paru en 1979 chez Island devenu aujourd’hui culte) produit par le bassiste reggae-dub Dennis Bovell (futur LKJ). Des féministes avant l’heure, rebelles et grandes gueules (leur patronyme signifiant littéralement ‘Les Fentes’) amenées dreadlocks en avant par une chanteuse charismatique. Belle-fille de John Lydon (Johnny Rotten) emportée en 2010 par un cancer. The Slits dont le premier manageur fur Don Letts (icône du reggae-punk qui a suivi les Clash et fait partie du groupe Big Audio Dynamite) et dont le mentor était le bassiste de PiL Keith Levene… Des ‘Typical Girls’ qui furent ‘a place to be’ à une époque où la musique se réinventait et où l’on osait tous les mixages. Autant dire que ce bouquin fait office de livre d’histoire, truffé qu’il est d’anecdotes, d’interviews et de photos. Une biographie qui ne s’adresse pas qu’aux aficionados mais également aux mélomanes en herbe ! »

ZOË HOWE  « LES FILLES ATYPIQUES: L’HISTOIRE DES SLITS »

THE SAD PLACE, webzine, 1er août 2013 :

« Obscure groupe punk féminin oublié pour les uns, totalement culte pour les autres, The Slits méritaient bien une biographie à leur gloire. Quatuor totalement en avance sur son temps, Ari Up, Palmolive (qui quittera le groupe assez tôt pour aller fonder The Raincoats), Tessa Pollitt et Viv Albertine furent les instigatrices du rapprochement entre le punk et le dub qui allèrent inspirer The Clash, Public Image Limited ou encore Big Audio Dynamite et quelques autres. Menées par une furie d’à peine quinze ans (Ari Up) qui révolutionna le concept de chanteuse sans voix mais avec une énorme personnalité, ouvrant la voie à des milliers de vocations (le livre lui est d’ailleurs dédié, Ari Up étant décédée brutalement d’un cancer à l’âge de 48 ans en octobre 2010), The Slits demeurèrent en accord avec leurs principes, vivant dans des squats, dormant dans des vans et dépensant l’avance de leur maison de disques pour faire venir des artistes adorés pour tourner en leur compagnie (parmi eux Don Cherry, jazzman génial et beau-père de Neneh Cherry qui deviendra membre des Slits avant de devenir la pop-soul star que l’on sait une décennie plus tard). On leur doit une poignée d’albums fondateurs, dans lesquels trois enregistrements studios (dont le cultissime ’’Cut’’ et sa pochette tribale qui fit scandale à sa sortie, ’’Return Of The Giant Slits’’ et l’inattendu ’’Trapped Animal’’ sortit en 2009). En plus de ces trois disques, on retiendra surtout leur deux ’’Peel Sessions’’ qui laissent entendre un groupe sans limite artistique. Soutenues par des membres des Clash, Joe Strummer et Mick Jones en tête, ces filles atypiques laissent derrière elles un héritage aussi important que bref, quelques vidéos d’époque que l’on ira mater en boucle sur YouTube et une discographie qui s’écoute en moins de deux heures. Mais surtout, on retiendra le souvenir de femmes fortes qui représentaient la première vague émancipée, ouvrant le passage à toutes les Madonna et Courtney Love à venir. Définitivement pas des ’’Typical Girls’’ comme le prouve cette bio absolument indispensable que l’on dévore du début à la fin en se mordant les doigts de ne pas avoir vécu cette époque, se sentant comme des putain de bourgeois en somme. »

Zoë Howe – Les Filles Atypiques : L’Histoire des Slits

DAILY ROCK #69, Genève, 27 septembre 2013 :

« Obscure groupe punk féminin oublié pour les uns, totalement culte pour les autres, The Slits méritaient bien une biographie à leur gloire. Quatuor totalement en avance sur son temps, Ari Up, Palmolive, Tessa Pollitt et Viv Albertine furent les instigatrices du rapprochement entre le punk et le dub qui allèrent inspirer The Clash, Public Image Limited ou encore Big Audio Dynamite et quelques autres. Menées par une furie d’à peine quinze ans (Ari Up), The Slits demeurèrent en accord avec leurs principes, vivant dans des squats, dormant dans des vans et dépensant l’avance de leur maison de disques pour faire venir des artistes adorés pour tourner en leur compagnie. Définitivement pas des ‘Typical Girls’ comme le prouve cette bio indispensable. »

Noël Lopez, MONTICULE MUSIQUE, 25 septembre 2013 :

HOWE, Zoë : L’Histoire des Slits : Les Filles Atypiques

The Slits (« les fentes » en anglais) est un des premiers groupes de punk rock féminin formé en 1976. Considérées comme des pionnières, elles furent sûrement parmi les premières musiciennes rock à s’affirmer avec autant d’énergie et de personnalité. Le groupe fondateur est constitué de Ari-Up au chant, Kate Korus à la guitare, Palmolive à la batterie et Suzi « Gutsy » Webb à la basse. Un an plus tard, en 1977, Viv Albertine et Tessa Pollitt prennent le relais, puis le batteur Budgie en 1978. Elles ont fait un retour magnifique avec un nouvel album intitulé « Trapped Animal », sorti en octobre 2009. « On ne dira jamais assez de bien de ces filles rebelles et inventives, totalement en avance sur leur époque et qui ont tout osé… Petites sœurs des Clash, à redécouvrir d’urgence » (Rock & Folk, juillet 2013) »

Rytrut éditions, 2013. ISBN 978-2-9520083-8-9. 26 euros

RANX ZE VOX blog, 1er août 2013 :

Les SLiTs !

Des FiLLes vach’teMenT ATypiques


Enfin un bouquin sur les Slits, pas sur un groupe de filles dans le Punk ou le Rock, pas un Girls Band, pas une équipe de féministes énervées non, juste un groupe de Rock, avec des filles dedans !

Comment et pourquoi les Slits ont été un groupe important, et même plus qu’important, même si pratiquement jamais cité !!

Sans aucun doute le groupe le plus Punk avec les Subway Sect ou Alternative TV jamais mit en place, aucun rapproch’ment avec l’univers du Rock’n’Roll, aucunes références, à rien, juste faire un truc, le leur.

1976/77, une toute petite fenêtre, impossible 10 ans avant et déjà plus possib’ deux ans après. Un groupe monté de bric et de broc, d’envie.

La musique, un truc secondaire, juste une attitude mais pas un de ces trucs déjà très vite rangés dans des cases. Les Slits n’étaient pas un groupe de « Féministes » avec le mode d’emploi de la révolution des foufounes et de la rhétorique de vilaines saucisses qu’ont que’que chose a prouver, juste une bande de nanas qu’avait surtout pas envie de vivre la vie, chiante à crever, d’leur mère ou d’la voisine de palier.

Pas envie d’attend’, se faire marier et une l’éternité à ruminer.

Si les yankees Runaways étaient là avant, elles jouaient dans le près carré des lascars, guitares entre les g’noux, moue de filles à soldats et sans doute bien plus de couilles que l’grateu d’van halen, les Slits elles, ont achetés leur harpent d’terre et l’on travaillé, à la corne.

Pas de Cindy Lauper, Annabella Lwin, t’être même de Madonna et autres suiveuses sans que ces quatre chipies ne décident un jour, non pas de jouer, mais d’utiliser un instrument, de musique, qu’on s’entende !!

Si la furia de 77 a révélée un paquet d’individus et de groupes offrant aut’ chose qu’un fond sonore pour Aujourd’hui Madame, les Slits qui étaient dans la motrice se sont toujours retrouvées recalées dans le wagon d’queue.

Correction Train !

L’album Cut ne sort qu’en 79, éclair de génie, non pas musical, bien que perso j’adore, non celui de ne pas avoir cédé, ne pas avoir sorti un single ou même un album de plus qui resterait aujourd’hui dans le bac PunkRock immatriculé 77, tranche de nostalgie pour ceux qui y étaient, et pire encore pour ceux qui en rêve.

Les Slits c’est en fait deux histoires.

Une qui pause 4 nanas biens énervées, bien que joyeuses déconneuses, relativ’ment incapab’ de jouer d’un instrument mais avec une Revendication, Exister, elles et par elles même, modèle 76 avec le Punk, c’était tout à fait possible.

La seconde, serait l’histoire de ces 4 nanas, déjà plus tout à fait les mêmes, et oui on est maint’nant en 77, qui vont s’extirper de ce magma tout foutraque en créant leur son, leur monde.

Un Joe Jackson ou les Pogues l’ont fait, les Specials ou Dexys Midnight Runners aussi, et je les en remercie au passage mais qui a pensé a remercier les Slits pour l’énorme contribution au monde de la musique qu’on a écouté au long des années 80 et 90 ?

On aurait pu avoir un groupe de filles jouant du Rock Lourd ou du Ska, un Girls Band de gentilles andouilles aux formes avantageuses surinant les ondes des radios FM avec leur sirop de sucre fondu, non, on est tombé sur un nid d’sorcières braillardes nous fabriquant moult décoctions avec du Rock, du Reggae, du Jazz plutôt vachement Free, des tempos qui ne tiennent pas sur du 4 temps, des ambiances Africano-Londoniennes et une palanquée de hululements à faire frémir un banc d’chouettes !

Si l’est devenu très vite concevable qu’un groupe de Punk-Rock joue occasionnel’ment des morceaux de Reggae, la formule des Slits à partir de 77 travaille de plus en plus sur l’Up Tempo, ralentissant généreusement leurs morceaux, proposant ainsi des espaces à leur toute jeune chanteuse, Ari Up, qui vocalise à qui mieux-mieux et invente par là même Bjork, ben ouais, fallait l’dire !!

Le travail avec Dennis Bovell sur Cut reste remarquable, les filles n’y produisent pas un Rock Reggae sirupeu/Police-isé mais un savoureux mélange des genres. Ne gardant du PunkRock que le coté Individualiste, s’affirmant comme des femmes libres de toutes entraves Rock‘n’Rollesques, masculines, ne jouant qu’avec leurs propres règles du jeu et surtout de la conduite. Les toujours trop brèves séquences filmées à cette époque par notre si cher et précieux Don Letts nous le confirmes.

L’engagement « féministe » des Slits s’arrêtera là, penser et faire par elle même, ce qui ne les empêchera pas d’avoir, depuis le départ de Palmolive, un batteur masculin et même un producteur sinon rasta, en tout cas emprunt d’une culture où la femme est fermement réclamée en cuisine. La petite anecdote sur la « rencontre » Marley / Slits en raconte si long…

Précurseuses, inventives, pas plus intéressées qu’ça d’êt’ un groupe de Punk, de Rock, de Reggae ou de variétoche de plus, juste faire leur truc, mixture pas possible sortie du gros chaudron qu’était Londres à cette époque, mélange des genres, les basses aussi rondes qu’énorme du Reggae et des Sound Systems qui se multiplies en ville, des guitares elles très nouillaves, acérées et une batterie complètement bancale, minimale, plus proche des tambours de l’Afrique. Comme Public Image, comme Basement 5, comme encore d’autres qui se lanceront à leur tour, World Music & Fusion, et feront oublier ceux et celles qui étaient là à la base du truc pop over to these guys. Comme d’hab, ceux qui initient l’bazar sont rarement ceux qui en tirent que’que chose, Same Player Shoot Again …

La parenthèse du Punk trop vite refermée, les Slits sont déjà hors jeu lors de la sortie de Cut, un très bon disque vraiment, avec une pochette hum…resplendissante, en tout cas vite rétrogradé par la presse tant papier que radio, par des Cindy Lauper et autre Kim Wilde, à la fantaisie bien plus malléable ou la plastique vachement plus … irréprochab’.

Il ne reste au groupe, et la c’est dommage, immatriculé Punk-Rock, que cette frange cloutée iroquoise méchamment à chien qui fera les beaux jours d’Anagram Records et qui n’avait absolument rien à foutre des premiers groupes de 77, jugés vendus et poseurs sur fond de Pop. Les tirades d’un Jimmy Pursey dans le NME à propos notamment du Clash sont plus qu’éloquentes, ni, et j’en reviens, sic, au (mauvais) goût de mes punks à chien, à un quelconque brassage de musique comme d’identité.

Pour le début des années 80 coté aventureux, même si il a légion de groupes super intéressants, le portail doucement se ferme. Plus de place pour ce qui ne tiendrait pas dans un Top of the Pops tout propret, surtout pas de revendications, et, grand malheur, c’est au bout d’une vilaine ballade avec la dope que s’efface des types comme Malcolm Owen, emportant avec lui tous les espoirs chaudement contenus dans les Ruts, une moitié des Pretenders et j’en passe.

1981, nos bruyantes amazones enregistrent un second LP, The Return of the Giants Slits, qui sortira en 82 sans le moindre intérêt ni des médias ni du public. Un album bien trop calme pour nos joyeuses sorcières, oscillant entre chants malpoli-phoniques et transe Africaine, un drôle de cocktail très avant garde, celui-là même qui fera bouger le monde 10 ans plus tard sous le nom de World Music.

Les filles, désolé pour le/les batteurs, se trouveront renforcées d’une cinquième énervée en la présence de Neneh Cherry, belle fille du trompettiste de Jazz Don Cherry présent sur l’enregistrement et une tournée.

1982, exit les Slits. Ari Up reformera le groupe, différemment et elles enregistreront même un album en 2009, mais c’est déjà une autre histoire.

Coté discographie, il existe 3 Peel Sessions, des enregistrements de 77, 78 et 1981, très mal distribués et salement bidouillés sur les éditions cd ainsi que quelques très bon Bootlegs, Girls Next Door est terrib’ !!

A l’opposé de la trop brève carrière du groupe, sa séparation s’est faite sans étincelle. Après avoir horrifiées, remuées, fatiguées la vieille Angleterre, les promoteurs, les managers et autres maisons de disques, c’est un groupe un peu las qui rend les armes. Comme d’autres, cinq ans à se vivre dessus, à partager le bon comme la galère, l’incompréhension, la fatigue et avec l’âge des envies d’changer d’air, nouvelles opportunités, sans faire de bruit, sans avoir besoin de faire de longs discours, d’un regard se comprendre, « je s’rais pas à la prochaine répèt », nous non plus et zip it up, les teignes sont entrées dans l’histoire.

Je voudrais en remettre une couche sur la Production du premier album assurée par Dennis Bovell, sur le type en tout cas. Déjà un producteur reconnu même si de Lover’s Rock et musicien notamment avec Matumbi et avec LKJ, ce type d’une culture total’ment différente qui se trempe, excuser le jeu d’mot, avec les Slits, les Fentes, un groupe de Femelles Vociférantes toutes Punk, un groupe qui ne risquait ni de lui ramener Fortune ou célébrité.

Je tiens à en rajouter parce que je sais très bien que tout ceux qui ont un jour ou l’aut’ scotchés sur le Punk-Rock connaissent tous Linton Kwesi Johnson, tout comme je le sais et depuis vraiment trop long de temps, les amateurs de Jamaïcannerie, qu’elles soient Roots, Rub a Dub, Ragga DanceHall n’ont absolument rien à foutre ni de l’histoire ni de ceux qui l’ont fait, donc toujours un point commun avec les à chiens d’aujourd’hui.

Rappel à quel point des types comme Don Letts, Dennis Bovell, Dennis Morris sont, étaient eux aussi, des traits d’union plus qu’important. Après tout si j’avais pu me faire produire un titre en 77 par Lee Perry, c’est pas Complete Control que j’aurais Choisi !

Si les Slits sont passées telles des comètes pétaradantes, sans être plus ou mieux reconnues qu’ça, c’est au travers d’aut’ groupes que leur impact fait écho. Siouxsie et ses banchés et Poly-styrene avec X Ray Spex ou Gaye Advert à la basse des Adverts dès 76, des femmes impliquées, pas juste de joly minois pour faire frémir les pré-pubères. Nina Hagen, très pote avec Ari Up, The Raincoats avec Palmolive après son départ des Slits et The Mo-Dettes avec Kate Korus, première gratte des Slits too. Les Bodysnatchers et Pauline Black des Selecters pour la bande à Two Tone.

N’en pas douter, des chanteuses telles Sinead O’Connor ou Annie Lennox, de l’aut’ folle de Deee-Lite à Lily Allen ont toutes un tribu à rincer aux Slits.

Avec le départ d’Ari Up en 2010, pour une autre scène, toutes idées de revoir un jour les Slits est perdue, tant mieux, rien à foutre de Rolling Slits et je suis sûr d’une chose, comme elle l’a toujours fait, toujours été, la Miss Ari Up doit en faire voir de toutes les couleurs au chef d’orchestre, Original Germa-ïcaine Bad Gal !!

Les Filles Atypiques de Zoë Howe aux éditions Rytrut, à lire, vraiment.

Commande en ligne assurée et super agréab’ : http://rytrut.free.fr/

Aujourd’hui la parité homme femme est inscrite dans la loi, journal officiel et toute ces conneries, Les Slits à grand coup d’accords & miaul’ments sal’ment dissonants l’ont mise à jour dans le Rock, mais ça c’était avant !!

Sur la Route avec les Ramones, Monte A. Melnick + Frank Meyer, chronique Palamach, Horns Up, février 2017

 

Sur la route avec les Ramones, Monte A. Menick + Frank Meyer, couverture © Jon Holmstrom

HORNS UP

14/02/17 – Pamalach

RAMONES :  SUR LA ROUTE AVEC LES RAMONES

Si vous êtes un amateur de punk rock, nul doute que vous vous êtes déjà envoyé bon nombre d’ouvrages sur les Ramones, de « Poison heart : Surviving the Ramones » de Dee Dee à « Punk Rock Blitzkrieg : My life as a Ramone » de Marky, il ne manque pas de littérature à ce sujet. Peut-être connaissez vous déjà « Sur la route avec les Ramones » de Monte A. Melnick et Frank Meyer… mais si ce n’est pas le cas, il est grand temps de venir combler cette lacune, car en plus d’être complètement indispensable, l’édition présentée aujourd’hui aux éditions Rytrut est véritablement superbe.

Il y a quelques années, j’étais plutôt rétif à l’idée de lire des biographies qui n’étaient pas directement rédigées par les membres du groupe eux-mêmes. Au fil du temps, je me suis aperçu que cela pouvait avoir de l’intérêt dans la mesure où les musiciens avaient parfois des trous de mémoire ou de sacrées tendances à la mythomanie et à l’omission !

Drivé par Monte A.Melnick, « Sur la route avec les Ramones » propose un récapitulatif chronologique de l’histoire du groupe, agrémenté de nombreux témoignages et d’archives personnelles du ténébreux moustachu.

Navigateur en chef du van Ramones pendant 22 ans, Monte A. Melnick a eu la lourde tache d’être leur tour manager pendant les quelques 2265 concerts qu’ils ont donné à travers le monde. Celui qu’on appelait le cinquième Ramones cumulait à peu près toutes les fonctions inhérentes à un pro de la route (de l’intendance pure et simple au rôle de substitut parental) et devait à la fois gérer les quatre Ramones (qui étaient de sacrés cas sociaux !), le roadcrew (à coté duquel le groupe faisait office d’enfants de chœur) et les incroyables coups du sort qui sont tombés sur le groupe pendant toute leur carrière. Autant dire qu’il en a à raconter le père Melnick.

Si l’histoire du groupe et ses principales légendes sont relativement connues, il est toujours intéressant de lire comment les proches des Ramones ont vécu les grandes étapes de leur carrière. Les témoignages sont ici agrémentés de nombreuses interviews des membres du groupe eux-mêmes, des roadies, du personnel des maisons de disques, d’ex-petites amies, producteurs, amis et proches du groupe. Assez digeste, le livre se découpe en chapitres organisés autour des déclarations des différents protagonistes. Un peu à la manière de « The Dirt », il arrive que tous se rejoignent sur la version d’un événement… mais assez souvent elles divergent. Les musiciens en sont arrivés à tellement se détester qu’il apparaît assez incroyable qu’ils soient restés si longtemps ensemble. Si le désamour entre Joey et Johnny était tenace, on apprend combien les relations entre chacun d’entre eux pouvaient être toxiques et combien certaines brouilles (l’histoire de « The KKK took my baby away ») avaient pu aller loin. Et si les tensions ne sont pas éludées, la force qui était celle du groupe à ses débuts est palpable, le nombre important de classiques à leur crédit n’étant plus à prouver.
On retrouve le conservatisme et le caractère dictatorial de Johnny, les T.O.C. de Joey, la punkitude de Dee Dee, et la chicken dance de Marky. Parfois tordante, l’histoire des Ramones reste au final assez tragique, les épreuves qu’ils ont dû surmonter ne leur ayant jamais ouvert les portes du succès. D’autres combos parfois moins talentueux se sont chargés de ramasser les lauriers à leur place quand les new-yorkais terminaient leur route avec le statut de groupe « culte », sachant pertinemment qu’ils n’accéderaient à la gloire et aux succès. Cet aspect un peu contradictoire du groupe de punk en mal de reconnaissance est bien rendu dans le livre, les penchants « Bubble gum » (« I wanna  be your boyfriend » pour ne citer que celle-ci) du groupe n’étant pas passés sous silence, contrairement à de nombreux commentaires qui les limitent à leur côté plus dur.

De nombreuses petites anecdotes viendront combler ceux qui veulent toujours en savoir plus sur le groupe, quand les néophytes auront une vision assez large de l’univers du groupe et de ses musiciens. Plus que n’importe autre livre sur le groupe, « Sur la route avec les Ramones » apporte l’éclairage le plus étayé et le plus documenté qu’il m’ait été donné de lire sur le sujet, les bios de Dee Dee et Marky amenant un point de vue plus partial. Dans les galères et les moments de gloire, les Ramones resteront ce groupe de punk visionnaire, avec quelques années d’avance sur tout le monde et qui pondront une série d’albums intemporels dont certains n’ont pas pris une ride plus de 40 ans plus tard.

Entretien avec Ladzi Galai, Editions Rytrut, par Warren Bismuth, Hirsute Fanzine, décembre 2016

HIRSUTE FANZINE

Entretien avec Ladzi Galai des Editions Rytrut, 11 décembre 2016

par Warren Bismuth

RYTRUT est une maison d’édition indépendante située en Isère. Son originalité est de ne sortir que des livres en rapport avec le punk international, et ceci depuis plus d’une décennie. Rencontre virtuelle avec son fondateur qui a fort sympathiquement et longuement répondu à nos questions en octobre 2016. Avant de lui laisser la parole, je voudrais juste m’immiscer pendant quelques lignes pour témoigner que j’ai été frappé par ces nombreux « vieux » noms d’activistes de la scène punk que j’avais pour quelques-uns complètement oublié et qui me sautèrent au visage en les relisant, faisant fonctionner à plein régime la machine à remonter le temps ! Une manière indirecte et originale de recevoir de leurs nouvelles, et un petit pincement au cœur en repensant à toutes ces années « pre-Internet » où tout se déroulait de visu ou par le biais de la bonne vieille Poste ! Merci à Monsieur RYTRUT et bon vent !

WARREN BISMUTH – Puisque nous sommes de nature curieuse, nous aimerions connaître l’histoire de RYTRUT et la signification de son nom.

LADZI GALAI L’édition est née en 2003 à la sortie de « La Philosophie du Punk », de Craig O’Hara. J’avais lu l’annonce de la sortie de l’édition américaine d’AK Press en 1996, vivant alors à Londres pour quelques mois. L’ayant commandé dans une librairie mais ayant quitté la ville avant qu’il arrive, ce n’est pas avant 2001 que je tombe dessus alors de passage chez le diffuseur alternatif Le Bokal. J’emprunte cet intriguant petit livre à Florent Mercier et dès les premières pages me vient l’envie de le traduire. Bien qu’ayant lu pas mal d’articles sur le punk durant sa période faste, je n’avais encore jamais trouvé de texte présentant le mouvement sous cet angle, ce livre devait donc être diffusé dans notre langue. N’ayant pas encore Internet, je contacte l’auteur de mémoire de sociologie par l’entremise de Guillaume Dumoulin, qui avait alors un micro-label appelé Spock Prod et sorti quelques fanzines, dont L’Ordurier. De plus il avait vécu en Californie une année et pris de chouettes photos de concerts lors de son séjour. Certaines apparaîtront dans l’édition française, dans laquelle la plupart sont de l’auteur lui-même. Le courant est tout de suite passé avec Craig et nous sommes toujours en contact. Il y a eu un contrat de confiance avec lui et AK Press et aucune avance de royalties sur droits d’auteur n’a été versée, contrairement à ce que nous ferons par la suite avec d’autres éditeurs anglo-saxons. La traduction terminée, je l’ai soumise à quelques relecteurs et me suis demandé qui pourrait le sortir. Florent m’avait présenté avec ce projet à L’Atelier de Création Libertaire, mais vu ma situation de précarité liée à mon statut de musicien ne vivant pas de sa musique, j’ai décidé de me lancer et d’auto-éditer cette traduction. Le nom provient du condensé d’un ancien label de cassette alternatif dont je m’occupais, actif entre 1985 et 1989, appelé R.R. Products, signifiant d’abord Réseau Rapetou puis Rythm & Rut. Devenue une association de loi 1901 en 1988, celle-ci changera de nom pour Hôtel Bleu, pour l’édition de deux albums de ma composition, puis se transformera en Rytrut lorsqu’il s’agira de publier ce fameux livre. Sans un rond, je soumets le manuscrit au Centre National du Livre qui nous accorde une petite avance remboursable sur six ans et complète avec un emprunt bancaire octroyé après l’étude du projet. C’est ainsi que naquit cette petite édition, qui résiste après quatorze ans d’existence. Nous étudierons donc la théorie de la relativité afin de poursuivre cette activité. Ce premier livre ayant très bien marché contre toute attente et nécessité une seconde édition après à peine une année, c’est ainsi que continue cette aventure, où chaque livre est un cas différent, avec ses joies et ses déboires, mais toujours marqués par des découvertes et des échanges intéressants.

WARREN BISMUTH – Vous êtes une maison d’édition assez atypique, proposant des livres sur la culture punk. Est-ce aisé pour être distribué ?

LADZI GALAI Il semble que depuis l’avènement de Nirvana la culture punk soit devenue exponentielle. Cela n’a pas toujours été visible mais elle n’a jamais cessé d’exister. Il y aura toujours des gens intéressés par le punk, comme il y en aura toujours pour les précédents mouvements. Nous n’avons pas eu tellement d’exposition médiatique, bien que certains livres aient bénéficié d’une multitude de chroniques, mais l’intérêt le plus important est celui du public, c’est grâce à lui que nous avons pu continuer. Nous sommes DIY avant tout, on va dire. Bien sûr pas jusqu’au point d’imprimer nous-mêmes ces livres… tout comme le guitariste se réclamant DIY mais ne fabricant pas lui-même sa guitare. On ne fait pas de ségrégation au niveau de la distribution. Nos livres sont référencés chez Electre, le fichier des libraires (et bibliothécaires NDLR). Nous avons souvent plus de commandes par des librairies que par notre boutique web. Il y a aussi des distro alternatives qui en commandent, quelques disquaires, et des chaînes de librairies, dont la plus la grande chaîne française de produits culturels bien connue, n’en déplaise à certains. Il n’y a qu’un géant international de la distribution, dont je tairai le nom, par qui nous refusons de diffuser nos livres, car c’est de l’arnaque, on ne récupère pas un centime sur un livre vendu chez eux. Donc le punk est une culture qui intéresse encore un peu semble-il dans ce pays. Bien sûr cela n’a rien à voir avec l’impact qu’il a eu dans les pays anglo-saxons ou davantage anglophones. Une fois je disais à Craig que tel ou tel livre ne partait pas autant qu’on aurait pensé, il m’a répondu que chez eux, les livres sur le punk partaient comme des petits pains. De plus, les éditeurs anglo-saxons vendent les droits dans plusieurs pays, ce n’est donc pas comparable à la diffusion francophone que nous avons. Et comme on ne fait que des traductions, les personnes ayant lu l’original en anglais ne sont pas forcément intéressées par la version française. Pourtant, à moins d’être un parfait bilingue, ce qui est loin d’être une majorité, j’imagine, cela apporte toujours une différente perspective… plus approfondie. Pour revenir au punk, il y a quelques années, quand on avait encore pas mal de commandes par téléphone, c’était marrant d’entendre la gène, la moquerie ou autre malaise que ce mot engendrait chez le libraire à qui un client venait de passer commande d’un livre avec « punk » dans le titre… hou là là, comment est-ce possible ? Cette mode n’est pas datée ? Un livre sur ces horribles freaks ? A croire que dans certains milieux ça fait toujours peur, ou rire, ou dégoûte… Bref, on n’a pas fini de se méprendre. Au début, une librairie nous avait commandé plusieurs fois une dizaine de « Philosophie du Punk », puis le libraire m’a dit qu’il ne voulait plus en prendre car il n’aimait pas la clientèle que ça attirait. D’où le besoin de continuer à diffuser ce livre, justement écrit dans l’intention de mieux renseigner sur le sujet, car les clichés perdurent et se déforment.

WARREN BISMUTH – Vous éditez peu de livres, y a-t-il cependant des salariés dans l’équipe ? Chacun.e a-t-il.elle un rôle bien défini ?

LADZI GALAI C’est une micro-structure sous forme associative. Il n’y a pas de personnel au même titre qu’une entreprise, mais des associés aux projets d’édition. Je m’occupe de beaucoup de choses, traduction, mise en page, diffusion… Les participants sont généralement des traducteurs, relecteurs, illustrateurs, et le webmestre indispensable bien sûr. Cyrille Lannez est le créateur du site et de la boutique, que nous agençons ensemble. Il y a quelques années, j’étais sorti du bureau de l’association, dont ma sœur est présidente, afin de pouvoir être salarié en contrat aidé. Cela n’a duré que trois ans car il faudrait vendre beaucoup plus de livres pour sortir un salaire avec les charges en plus des dépenses. Assurer le fonctionnement avec le minimum vital pour que perdure l’activité est essentiel, c’est pourquoi ça continue même en ayant un petit rendement. Rytrut a un fonctionnement aléatoire mais régulier, on n’entend pas rivaliser avec les gros éditeurs, qui ont davantage de visibilité. Ça reste une association qui fait de l’édition au coup par coup. Je me suis mis à l’infographie à partir du troisième livre, car on n’a souvent pas le budget généralement demandé pour une mise en page ou une couverture. Sortir des livres a un coût assez important, depuis leur signature, les auteurs touchent généralement leurs royalties longtemps à l’avance, avant même qu’une traduction soit commencée. Les autres personnes de la chaîne sont généralement bénévoles ou sujettes à répartition en cas de bénéfices. Un photographe ou illustrateur de couverture pourra toucher des droits à côté si son image n’était pas incluse dans le contrat avec l’éditeur anglo-saxon. L’idéal est qu’un livre s’autofinance grâce aux ventes. Quand ce n’est pas le cas, le manque doit être comblé par des revenus personnels extérieurs. Donc l’association s’autofinance tout juste. Les participants ont généralement un taf à côté – ce qui est mon cas depuis trois ans, je bosse à temps partiel avec des gosses – et sont aussi des musiciens concernant les traducteurs, ce qui est en accord avec le fait de publier des livres sur la musique. Et il s’avère que les auteurs que nous traduisons sont aussi pour la plupart des musiciens.

WARREN BISMUTH – Dans les archives de votre site, on voit des recueils graphiques accompagnant des cassettes compilation en 1988. Ce sont vos premiers pas dans la scène ? Pouvez-vous nous en dire plus sur ces productions ? Quels en étaient les groupes ?

LADZI GALAI Le label de cassettes R.R.Products a été crée au départ en 1985 pour sortir la musique, plutôt expérimentale que je commençais à faire, sous le nom Cripure SA, suite à quelques tentatives dans des groupes rock. Puis des cassettes d’autres musiciens inventifs ont suivi ainsi qu’une petite série de compilations à thèmes voyant participer un certains nombre de groupes obscurs internationaux dans une veine relativement expérimentale, disons post-punk, alt pop, indus ou electro, plutôt libres – on ne catégorisait pas tellement ces musiques. Nous étions connectés avec eux via le réseau du mail-art, certainement dans la continuité du dadaïsme pour l’état d’esprit. Sont aussi sorties d’autres cassettes démos de mes projets suivants, c’étaient plus des K7-albums qu’on ne considérait pas comme des démos pour chercher des concerts. Il y a eu à cette période une collaboration de Cripure SA avec In Aeternam Vale, puis Dirty Husbands, Hermaphrodisiak, Ted & Les Terriens, et ensuite les groupes No No No, Metal Slime. J’avais commencé à diffuser sur le web certaines de ces productions mais cela prenant beaucoup de temps, ce n’est pas évident de mener plusieurs activités de front. J’aimerais aussi le faire à terme pour ces fameuses compilations. Il y a un site qui présente ce que j’ai pu faire, dans lequel sont listées ces compiles, tapez Glop Music, mais aucun site n’a encore été dédié à l’ancien label de cassettes. Avant ça, j’avais fait mes premiers pas à la basse dans des groupes appelés Ambassade (1982-83) et Screamin’ Dolls (1983-84), puis j’ai participé à un fanzine appelé Inquiétude, devenu Noire Inquiétude après fusion avec Noire Vision. Les K7 de R.R. Products étaient souvent accompagnées d’un livret et celles des groupes réalisées avec une sélection de ce qu’ils envoyaient. Les noms des groupes des compiles apparaissent dans les pages des recueils graphiques du site web mais les scans n’étant pas très gros, voici les noms des groupes de ces cassettes. C’est aussi à travers le réseau du mail-art que les invitations graphiques ayant abouti à ces recueils furent lancées. Mais ce n’est pas directement en rapport avec l’édition des livres qui nous concernent maintenant. Le label de K7 a duré effectivement entre 1985 et 1988 et sporadiquement en 1989, ensuite je me suis concentré sur ma zique ou mes groupes autant que faire se puisse.

Quand le pays n’est pas indiqué ce sont des groupes de France. Entre 1985-1989, il y a eu chronologiquement des K7-albums de Cripure SA, In Aeternam Vale, LOSP, Schpountz, Hermaphrosisiak, IAV, Paul Silentblock & Steve Paddington Band (B), Sack (D), Rudy Boremans (B), Laurent Fauconnet, Geteilte Freude (D), OB Ovo + Sha 261, Brume, L’Edarps A Moth (D), Dirty Husbands, Ted & Les Terriens (sortie chez Headkleaner), No No No (1990, demo), C’est Pas Juste (1992, Metal Slime J/F).

Les  groupes apparus dans les compilations K7 à thèmes, « Jules & Les Citons » (1987) (Childish Songs/Rondes enfantines), « Disco Totem » vol.1, 2, 3 & 4 (1988) « La Folie » vol.1 & 2 (1988) et « Sex » (1989, Disco Totem vol.5/La Folie vol.3) sont : LOSP, Urbain Autopsy, The Mitz (B), Le Coeur des Boulangers, Mysto Dysto, DZ Lectric & Carolaïne, Costes Cassettes, Klimperei, Stenka Bazin, Brodé Tango, Les Souplards Torves + Pascal G (B), Amarillo Bitch, Objection, IAV, No Tears, No Unauthorised, Geteilte Freude (D), X-Ray-Pop, Éric Watier, Guido (B), Cripure SA, Sack (D), Schpountz, Les Gruiiikkks & co, Germaine Scalp, Zimbaboue Nitrozz, Folie Neubourg, Nombril Purulent, Groupe 33, Lt Caramel. J. Noetinger, We’R7 (UK), Rambo’s Fist (D), JAJ Entreprise, Die Wunde, Twilight Ritual (B), Tench Ric Snach (D), Rudy Borremans + Vostok (B), Schaum Der Tage (D), Tälëa, Vox Populi !, Absolute Body Control (B), Bene Gesserit (B), Ode Virale, Crawling With Tarts (USA), Syndrome (B), Dirty Husbands, Brume, Otre La Morte, Globin Tree Flip (USA), Izabella (USA), Spinoza Sisters (UK), Sue Ann Harkey (USA), Deleted, Local Scandal (D), Bob & Nev, Audio Leter (USA), L’Edarps A Moth (D), Nostalgie Eternelle (D), 2 From 5 (USA), Brume (F), Modern Art (UK), Unovidual (B), Cancel (NL), JAJ Entreprise, Pol Silentblock (B), Hermaphrodisiak, TUF (J), Pink Elln (J), Comptines Pornographiques (B), I Suonatori (CH), Merdow Shek (Y), Radio Prague (B), Y Create (NL), Machine Maid Man (UK), De Fabriek (NL), In Aeternam Vale, AK AK (D), Pierre Perret (F), Triste Grand Vide (B), Random Confusion (D), Rolando Chia (M), La Storia Del West (B), Bobillot, Klimperei, Trespassers W (NL), Toshiyuki Hiraoka (J), Laurent Fauconnet, Kronstadt (D), Next Rules Of Prostitution, Geteilte Freude (D), MC2, Phaeton Dernière Dance, Dayat Inya (D).

Les jaquettes et livrets de ces K7 ont été illustrées par les groupes et par Cripure, Christophe Petchanatz, Mickey Lima, Bruno Ameye, Pascal Aubert, D. Leblanc,  Zaza (Model Peltex), Nicolas de la Casinière, Makhno Masaï, Toto (Chef Bob Productos), Bob & Nèv, Canardos El Chistos, Phegm Pets (Cerebral Discourse, USA) Bruno Bocahut (Dusex, ZUT), Françoise Duvivier,  E.T. Ben Souf (B).

WARREN BISMUTH – La plupart de vos productions sont des livres déjà parus en langue anglaise, ici traduits. Sur quoi se porte votre choix de sortir en français tel livre plutôt que tel autre ? Avez-vous sorti des livres que vous avez vous-mêmes écrits ?

LADZI GALAI En effet, exceptés deux livres qui sont nos créations à partir des paroles de Trespassers W et de Jello Biafra, tous sont les versions françaises de livres signés officiellement pour la plupart. Ça peut être après un conseil, comme par exemple « Going Underground » de George Hurchalla, un livre qui parle de la scène punk hardcore, en remontant aux influences, et continue vers la scène rock alternative. Il a été traduit par contre après simple accord avec lui, c’était une autoédition. Il nous a été suggéré par Craig O’Hara alors que je lui faisais part de ma réaction après la lecture de « American Hardcore », lui disant que ce qui m’avait un peu gêné était le ton de complaisance à la violence de son auteur Stephen Blush. Il était d’accord avec cela et m’a suggéré un livre présentant cette scène avec un autre regard. Sortir les paroles de Crass juste après la philo du punk m’a semblé essentiel, j’ai donc écrit à Penny Rimbaud à la Dial House. Il m’a mis en contact avec Pomona, l’éditeur anglais justement en train de sortir un recueil de leurs paroles, « Love Songs », sur lequel on s’est basé avec leur choix de l’ordre des textes. Ensuite les paroles de Cor Gout, de Trespassers W, aussi un choix personnel, Cor étant un ami et son groupe étant intéressant et inventif à mes yeux. Ses paroles ont été spécialement illustrées pour ce livre par Ronnie Krepel, un multi-instrumentiste du groupe. Puis j’ai contacté Alternative Tentacles et lancé celui des paroles de Jello Biafra, l’idée de l’illustrer est venue plus tard. Entre temps, Raf DIY de Limoges Punx (un ami précieux NDLR) m’a suggéré la bio des pionniers canadiens de DOA par le pilier du groupe, Joey Keithley. Je l’avais déjà lu en anglais et j’ai été emballé. Ça m’a donné l’occasion d’avoir un échange avec lui (Joey, pas Raf, NDLR) et de le croiser à l’occasion de quelques concerts par chez nous. Vraiment un bon gars, extrêmement positif. Pas étonnant quand on connaît son parcours et quand on voit la portée de son action, qui l’a mené à entrer en politique actuellement à Vancouver. Ensuite, une partie de la scène punk ou underground française soutenant parfois peu nos livres, j’ai accepté la proposition d’Omnibus de sortir la bio de Pink de Paul Lester ; rien que pour faire un pied de nez à ceux qui ne sont jamais contents… tous les nec plus-ultra autoproclamés. Ou tout simplement parce qu’une punk autrichienne m’avait fait découvrir sa musique et que, dans un genre plus commercial mais pas inintéressant, elle avait de l’attitude et un engagement sur certains sujets, comme la défense des animaux avec PETA, et sa lutte féministe d’une certaine manière, s’adressant aux adolescentes afin de les sensibiliser sur les pièges des stéréotypes féminins qu’attend d’elles la société. Amener un autre public à lire nos livres était aussi le but. Pink a eu d’intéressantes collaborations musicales, notamment avec Tim Armstrong de Rancid et Linda Perry des 4 Non Blondes. Et comme par hasard, j’avais vu Linda Perry dans un club londonien en 1996. Elle jouait avec un groupe de mecs, un concert époustouflant, d’une générosité et d’une force rare. Je lui ai dit après le set que j’avais adoré, elle m’a dit merci avec une tendresse dans le regard que je n’oublierai jamais. Linda Perry était gay mais n’aimait pas qu’on la catégorise de lesbienne. Pour en revenir à Pink, c’est une artiste aux multi-talents, qui chante suspendue à un trapèze sans un soubresaut dans la voix, une double personnalité peut-être, mais une personnalité propre. Différente des midinettes de la pop grand public comme se la représentent souvent certains. En plus ses paroles touchent les gens, davantage dans les pays anglophones bien entendu, et en Australie tout particulièrement. Plus Récemment Alicia Moore est devenue ambassadrice de l’UNICEF. Vous savez bien qu’il faut parfois des fonds pour soutenir une cause quand la parlote et la prétention n’y suffisent pas. Il y a des gens qui font profiter à autrui des fruits de leur richesse acquise ; et elle ne venait pas d’un milieu aisé. D’ailleurs ça ne lui dit rien d’aller badiner avec le gratin d’Hollywood, même quand on l’invite. Le livre sur l’histoire de Nivana depuis ses tous débuts dans la scène grunge est venu suite à ma suggestion à Cyrille Lannez de traduire un livre sur le groupe qu’on nous avait proposé. Celui-ci était focalisé sur les séances studio de Nirvana et trop technique à notre goût. C’est là que Cyrille est tombé sur « Entertain Us », la biographie écrite par Gillian G. Gaar, une journaliste de Seattle qui a fréquenté le groupe. La bio des Ramones et celles des Slits ont été signées suite aux propositions d’Omnibus. Nous entrons généralement en contact avec les auteurs, voir avec des membres des groupes. Par exemple, pour la bio des Slits, j’ai eu un échange de mails très intéressants et suivis avec la bassiste Tessa Pollitt. Elle nous a envoyé quelques photos supplémentaires de sa collection et un petit dessin inédit qui a illustré le marque-page. Monte A Melnick, le cinquième Ramones, est un type trop sympa, qui est par ailleurs actuellement superviseur de l’audio-visuel au New York Hall of Science, ça claque, non ? Il a écrit avec Frank Meyer « le livre qu’il faut lire pour tout savoir sur les Ramones », dixit Monte, remarque qu’il a faite en français ! Pour répondre à votre seconde question, il peut y avoir des participations à l’écrit pour des introductions, avant-propos, mises à jours, mais on se tient toujours à cette idée de publier des traductions. A moins qu’on nous soumette des projets qui correspondent à notre édition… une autre possibilité reste envisageable.

WARREN BISMUTH – Pour la traduction, faites-vous toujours appel aux mêmes gens ? L’effectuez-vous vous-mêmes ?

LADZI GALAI Oui en gros, j’ai commencé tout seul, puis se sont greffés quelques autres traducteurs suivant les projets. Aussi l’association ne pourrait soutenir le coût professionnel d’une traduction, c’est pour cela qu’économiquement parlant ce sont généralement les derniers de la chaîne à être rémunérés, si toutefois ils le sont, tout comme les relectrices. Mais cela ne nous empêche pas au contraire de rendre des traductions correctes, étant donné qu’il n’y a pas trop d’impératifs de délais ; même si officiellement il y en a sur les contrats, mais les éditeurs avec qui on signe sont patients. Les relectures sont importantes aussi, Raf DIY, par exemple, le fera sur « Going Underground », et « Toute une vie dans le punk » pour lequel il traduira aussi un chapitre. Frédéric Jalabert, un ami de longue date devenu relecteur de Rytrut puis traducteur, a relu plusieurs ouvrages et traduit « Burning Britain », avec aussi David Mourey, notamment batteur du groupe grenoblois Chicken’s Call, et Nico Poisson, chanteur guitariste de NED, un groupe lyonnais qui avait joué au Crocoléus, un squat disparu et rasé dont j’avais pris part durant la saison 2004/2005. Nico est aussi membre de Sathönay et du label SK Records. La relectrice de la bio de Pink était une ancienne voisine, Carine Martinotti, elle est écrivaine public. Marcelle Vincent, ma mère, est aussi relectrice, c’est une institutrice retraitée. Pour le premier livre sur Crass, leurs paroles, j’ai dû contacter Anne-Claude Lemeur, qui avait déjà effectué une traduction de celles de deux albums du groupe, dans lesquels celles-ci étaient incluses en insert. J’en avais confié la relecture à Christophe Petchanatz, auteur et pianiste original de Klimperei, acolyte de longue date dans le mail-art. Il y a aussi la rock-critique Lydie Barbarian, que je n’ai pas rencontrée, elle est co-traductrice de la bio des Slits de l’auteure Zöe Howe, et vit aussi à Londres. Par ailleurs, Zöe est musicienne et joue sur l’album solo de Viv Albertine, auquel a aussi participé Mick Jones des Clash.

WARREN BISMUTH – La majorité de vos premières productions s’orientaient vers le punk américain au sens large. Vos dernières éditions se tournent vers l’Angleterre, pourquoi ?

LADZI GALAI Pas spécialement, le premier livre déclencheur, « La Philosophie du Punk »,  oui, mais il fait aussi référence au mouvement punk en général. Le second était anglais, « Chansons d’amour », les paroles de Crass, le troisième néerlandais, « L’intégrale » des paroles de Trespassers W, mais la majorité des textes de Cor Gout sont en anglais, ou alors basés sur ses traductions du néerlandais. Le quatrième était américain, « Going Underground », mais avec beaucoup de rapprochement avec d’autres scènes, anglaise et australienne notamment, l’auteur George Hurchalla ayant aussi vécu en Australie. Au milieu des années 1980 il avait travaillé pour une œuvre caritative au Nicaragua, pour aider les gens suite aux répercussions de la révolution sandiniste. Cela alterne, mais la spécificité de Rytrut reste de publier des traductions de livres anglo-saxons, pour s’en tenir à l’idée de départ de diffusion d’une culture musicale qui nous intéresse. Même si ce n’est pas la seule, puisque des musiques de partout nous intéressent, mais c’est celle qui entre dans le « cadre » de nos productions. C’est peut-être aussi parce j’ai été davantage imprégné par le rock anglo-saxon, punk rock, post-punk en l’occurrence mais aussi divers genres, plus expérimentaux ou plus anciens, que par les groupes français, même si j’en ai forcément écouté et apprécié plus jeune ; et encore aujourd’hui, je ne suis pas complètement hermétique… Mais à l’époque où je jouais encore, j’étais moins enclin à me laisser distraire par des paroles en français. Comme j’en écrivais moi-même, il me fallait une certaine liberté d’inspiration. A croire que j’ai commencé à vraiment travailler l’anglais en écoutant des groupes qui chantent dans cette langue, depuis l’âge de 13 ans, en 1977,  il fallait que je comprenne un minimum leurs paroles. Ce n’est donc pas forcément un hasard d’en être arrivé à faire de la traduction sans avoir fait l’université. Le punk anglais est bien sûr une source d’inspiration, et il s’avère, et cela n’est pas lié au brexit, que nos projets en cours le sont aussi. Mais nous n’avons pas les épaules assez larges pour faire tous les livres qu’on nous propose, par exemple Omnibus nous avait sollicité pour une bio sur The Stranglers première période alors en cours d’écriture, mais l’ayant déclinée faute de disponibilité, celle-ci a été proposée à un autre éditeur. Mais ce ne sont pas les sujets qui manquent.

WARREN BISMUTH – Un livre sur CRASS, votre dernière production à ce jour. Pourquoi ce choix ? Pensez-vous que CRASS fut un élément majeur de la scène punk depuis sa création ?

LADZI GALAI Crass est un élément important ayant engendré toute une scène musicale politisée internationale. J’ai personnellement été marqué par ce groupe en son temps. Beaucoup par leur musique, que j’ai découvert en 1981 avec « Penis Envy », les autres ont suivi, mais aussi par leur concept, avec ces pochettes dépliées formant des posters. Affichés dans ma chambre d’ado qui passa, vers 1983-84, de déco couleur pleine de posters et de photos découpées dans des magazines de rock à des murs repeints en noir et blanc, pareil pour l’affichage. J’avais lu la biographie de George Berger en anglais. C’est un texte relativement compliqué auquel il faut vraiment s’accrocher si on n’est pas sérieusement bilingue. Comme nous avions déjà sorti les paroles du collectif, je ne pensais pas au départ éditer cette bio. Puis Christophe Mora, de Stonehenge Records, le label de Bordeaux et Toulouse, se lançait dans la traduction et nous l’a proposé, c’est comme ça que nous l’avons signé. Ce livre est aussi le complément idéal aux paroles du groupe, et va bien au delà ; c’est un livre qui parle d’art, de politique, de sociologie et qui remonte à la genèse du collectif, les Swinging Sixties, le free festival de Stonehenge, les années Thatcher et leur rapport à l’anarchisme. Concernant le choix des livres, comme je le disais, il y a énormément de groupes et de sujets qui nous tiennent à cœur, nous ne pouvons agir que dans les limites de notre champ d’action. Quand vous parlez de création de la scène punk, c’est certainement en référence à la période ’77, mais celle-ci et tous ces groupes ont puisé leurs influences bien avant, malgré l’idéologie assumée de partir de zéro. C’est un mouvement qui a peut-être été déclenché internationalement par un tube au hit-parade anglais, mais son existence était déjà intrinsèque dans la culture et la musique underground. Le punk en est la continuité, avec ses propres spécificités, mais aussi ferment d’une telle variété de genres et de contextes qu’il est souvent difficile de le catégoriser, même s’il n’est pas toujours évident d’aller au-delà des stéréotypes.

WARREN BISMUTH – Etes-vous entrés en contact avec les membres de CRASS pour ce livre ? Quelle fut leur réaction ?

LADZI GALAI C’est son auteur, George Berger, qui les a rencontrés afin de rédiger la biographie du groupe. Nous n’avons pas eu à les contacter nous-mêmes. J’avais eu auparavant un échange de lettres avec Penny Rimbaud quand nous travaillions sur leurs paroles. C’est un type très ouvert qui avait répondu à la centaine de questions que je lui avais soumises afin d’avoir des précisions pour la traduction. C’est aussi Crass qui a fourni les photos du livre, sorties de la collection de la Dial House. J’ai été en contact avec Berger pour quelques questions sur la fin. C’est un journaliste et essayiste anglais, aussi parolier, ayant évolué au sein même de la scène punk underground londonienne.

WARREN BISMUTH – Je me souviens qu’il y a quelques années l’un de vous m’avait commandé un vieux 45 tours de CRASS que je vendais d’occasion sur mon catalogue. Il m’avait dit que l’idée germait déjà de sortir un livre sur ce groupe. Combien de temps vous a-t-il fallu de l’idée de départ jusqu’à la réalisation ?

LADZI GALAI Ah c’est toi ! Ouais, le seul du groupe que je ne connaissais pas : « Who Dunnit ? » (Qui a fait ça ?)… (Oui c’est celui-ci NDLR) les paroles disent : « Des oiseaux ont chié dans la crème, mais qui a semé la merde au Number Ten ? » Musicalement, c’est un chant en chœur dans une ambiance de bar. Rien à voir avec le rock décadent de Crass auquel s’attendaient les fans. D’ailleurs il est dit dans le livre qu’un fan mécontent leur avait renvoyé ce single cassé en morceaux. Ce petit vinyle marron est un canular… comme la politique peut souvent l’être. Le contrat avec Omnibus a été signé en décembre 2007. Il nous a donc fallu huit ans pour le sortir. Nous ne sommes pas une usine de traduction. C’est un texte pointu qui a nécessité des échanges assidus avec son traducteur, Christophe Mora. Ça regorge d’informations qu’il a fallu chercher et vérifier pour être en phase totale. En bref, ce livre c’est du lourd, du très lourd. Nous sommes très contents du résultat, et les personnes qui l’ont lu en profondeur savent de quoi il en retourne.

WARREN BISMUTH – Quel est le chiffre moyen des tirages par production ? Sur quel mode d’imprimerie se porte votre choix et pourquoi ?

LADZI GALAI Il n’y a pas vraiment de chiffre moyen, c’est du simple au double. « La Philosophie du Punk » atteint bientôt les cinq milles exemplaires vendus, c’est notre vache à lait, même si le lait de vache n’est pas bon pour la santé, on ne le savait pas quand on était petit. Ça permet de rééquilibrer les budgets de ceux qui se vendent moins. Par exemple « Going Underground », sur un titrage de deux milles a été vendus à six cents. Il continue mais au compte-gouttes, et comme on l’avait laissé à son prix de souscription il est nettement moins cher que son prix normal, le coût de l’impression n’est donc pas encore amorti. Le grand Hurchalla, ce sportif immigré au Mexique qui nage au milieu des baleines, n’a encore touché aucune royalties dessus. Il y a aussi eu des tirages à mille. Maintenant on essaye de s’en tenir à des tirages à cinq cents en offset, qui s’écoulent sur plusieurs années. Et on en vient aussi à de plus petits tirages en numérique à deux cents exemplaires par exemple, ou moins. Mais plus le tirage est petit plus ça revient cher à l’unité et moins on rentre dans nos frais. C’est un cercle vicieux. Sortir des livres, des traductions, nous coûte de l’argent, on paye généralement des avances sur droits d’auteur – à part pour quatre de nos livres, qui ont eu des contrats tacites ou sont nos créations –, sans parler du travail de traduction et d’infographie qui est très peu voir pas du tout rémunéré, et celui de diffusion, d’agencement du site, il y a beaucoup de bénévolat.

WARREN BISMUTH – Tenez-vous régulièrement des stands pour faire connaître votre maison d’édition ? Si oui, privilégiez-vous les concerts, festivals, ou les salons du livre ?

LADZI GALAI On en a fait quelques-uns, mais je ne cours pas spécialement après. C’est toujours bien de côtoyer d’autres gens de ce milieu, de voir leur travail et d’assister à d’intéressants débats ou présentations d’ouvrages, mais ce n’est pas ce qui fait vivre la machine nous concernant. Les quelques livres qu’on y vend permettent de rembourser le transport, bien qu’on laisse parfois des dépôts à des distro lors de concerts ou autres événements. Il faudrait certainement en faire davantage pour y gagner en visibilité et en notoriété, mais ça prend du temps…  ça me fait plaisir quand on nous invite à faire une table et j’y vais parfois, mais quand on a quinze mille choses différentes à faire dans la vie, et qu’on aimerait en faire dix mille autres, on ne peut pas être au four et au moulin, comme une impression de me répéter. Et les cueillettes n’attendent pas !

WARREN BISMUTH – Vous êtes situés dans l’Isère. Cela vous pénalise-t-il pour faire connaître votre maison d’édition, vous avantage ou n’a aucun impact avec l’ère Internet ?

LADZI GALAI Ici ou n’importe où c’est du pareil au même, on n’est pas plus régionalistes que nationalistes, ni plus pro-européens qu’internationalistes. On est individualistes, mais on transmet partout. Nous privilégions les individus, le travail d’individus destinés à d’autres individus, dont le travail peut nous intéresser par ailleurs. Et justement, pour nos bouquins, presque tout se passe par Internet. Les commandes de librairies ou via notre boutique, et cet entretien aussi. On vit dans le monde qu’on s’est créé, une différente planète, peut-être, où l’on a pu se trouver une place. Nous aurions certainement plus de publicité et d’impact si nous avions fenêtre sur cour dans une grande ville, et pourrions par ailleurs avoir accès à plus de choses, faire plus de rencontres, mais peut-être serions-nous moins efficaces, qui sait ? Il faut s’adapter à son propre environnement, faire avec les moyens du bord et aller de l’avant coûte que coûte.

WARREN BISMUTH – Pour les photos en illustrations, devez-vous contacter chaque personne présente sur la photo ou simplement le.la photographe ? Comment se passent les négociations ? Les photographies publiées sont-elles toutes protégées par des droits d’auteur lorsque vous les récupérez ?

LADZI GALAI Comme pour les photos intérieures, si nous utilisons les mêmes que dans l’édition originale, les droits sont généralement inclus dans les contrats d’édition. Mais si nous en utilisons d’autres, il nous faut payer des droits à part aux photographes. Nos versions des livres contiennent souvent davantage de photos. Lors d’une mise en page, nous en avons reçu en plus dans le fichier que celles choisies à l’origine et nous avons carte blanche pour les utiliser. Il arrive qu’on en ajoute nous-mêmes, comme pour notre édition de « Typical Girls » pour laquelle nous avons acheté des droits de reproduction à une agence de photographie, Dalle en l’occurrence. Pour ce livre, précisément, j’ai contacté Pennie Smith, dont la photo des Slits illustre l’édition originale, elle a aussi des photos à l’intérieur, pour lui demander si elle n’avait pas de meilleurs scans – ce qui nous éviterait un travail sur les photos, comme nous sommes souvent amené à le faire. Pennie n’en avait pas mais nous a demandé des droits de reproduction pour l’édition française. Elle a donc été rémunérée en plus pour l’ensemble de ses photos. Mais finalement nous avons contacté le new-yorkais Chalkie Davies pour mettre une photo inédite du groupe. Il a lui-même travaillé le contraste et a touché son dû. Cela a bien sûr alourdi le budget d’un livre tiré à relativement peu d’exemplaires, mais il est normal qu’un photographe touche la part qui lui revient de l’exploitation d’une de ses œuvres… tout travail mérité salaire, rien n’est gratuit… blablabla. Il arrive que certaines photos envoyées par les groupes ne soient pas créditées. Nous ne contactons donc pas directement nous-mêmes chaque photographe, ce travail préalable ayant normalement été fait par l’éditeur de l’édition originale dans la mesure du possible. Concernant les autres couvertures, nous avons contacté et payé des droits de reproduction à Kevin Virobik-Adams pour le cliché de Randy des Big Boys illustrant « Going Undergound », à Richard Bellia pour la photo illustrant la couverture et l’affiche de Nirvana. Le peintre Sapiens a été payé en livres pour sa peinture illustrant « La Philosophie du punk ». Pour la photo de One Way System illustrant « Burning Britain », chaque musicien du groupe a reçu un exemplaire. Concernant les nombreuses illustrations des paroles de Jello Biafra « Que la farce soit avec vous » aucun illustrateur, parmi la soixantaine, n’a touché de royalties. Ce que nous annonçons à chaque participation c’est qu’il pourra y avoir une répartition si un livre fait des bénéfices. Ce livre n’ayant pas encore été amorti, même s’il se vend, mais pas encore assez pour cela. Nous n’allons pas inventer de l’argent qui n’existe pas ; Jello lui-même n’a encore rien touché sur son livre français. Par contre les ayant droits des deux premiers livres qu’on a sortis ont touché des droits, car ceux-ci ont été amortis et ont engendré des bénéfices, qui ont aussi permis de publier le livre suivant, il ne faut pas l’oublier.

WARREN BISMUTH – Echangez-vous d’autres productions avec les vôtres pour vous faire distribuer ? Si oui, avez-vous dû de fait monter un catalogue de vente par correspondance ?

LADZI GALAI J’ai par le passé fait un peu d’échange de distribution de disques, avec notamment New Wave Records et quelques autres, mais concernant notre édition, on ne peut se le permettre. Il n’y a ni le temps ni la place. Je ne suis avant tout pas un marchand, mais nous devons bien sûr vendre nos livres, c’est ce qui fait vivre notre édition. Nous avons un site et plus récemment une boutique en ligne, uniquement dédiée à nos productions, ce qui facilite la diffusion. Nous sommes reconnaissants envers toutes les personnes qui nous soutiennent en achetant nos livres depuis le début et bien sûr la multitude de librairies par lesquelles les gens passent pour les commander.

WARREN BISMUTH – Projetez-vous un livre qui ne serait pas du tout dédié au mouvement punk, n’ayant aucune attache avec cette scène ? Voire pourrait-il ne pas avoir de rapport avec la musique ?

LADZI GALAI Oui, un livre sur un groupe antérieur au mouvement punk, mais ayant eu tout de même une part influente. On ne fera que des livres en rapport avec la musique, c’est un choix de départ, il y a bien d’autres éditeurs très intéressants pour tous les autres sujets de société. Nous ne serons pas non plus des requins qui mangent à tous les râteliers.

WARREN BISMUTH – Puisqu’on en parle, quels sont vos projets ? Y a-t-il des projets qui n’ont jamais abouti ? Pour quelles raisons ?

LADZI GALAI Nous avons trois livres sur le feu, mais ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué… même si nous ne voulons tuer aucun ours. Un seul projet de livre n’a pas abouti, un projet fou. Mais c’était une question de finances, trop cher à éditer pour nous à ce moment-là, au format BD, un livre de nouvelles de Cor Gout, de Trespassers W, traduit par mes soins et illustré par des peintures de Sébastien Morlighem, de S2 L’art? J’en ai été l’instigateur en travaillant avec Cor. Le livre est juste sorti aux Pays-Bas en néerlandais, avec un CD de lectures de l’auteur sur une musique de Jef Benech du label Mécanique Populaire. Il en a aussi été enregistré une version en français. J’avais assisté personnellement Cor en studio à Den Haag afin de lui assurer une prononciation correcte de notre langue, qu’il connaît par ailleurs très bien. Ce livre s’intitule « Noirette ».

WARREN BISMUTH – Proposerez-vous un jour un support numérique pour vos ouvrages ?

LADZI GALAI Certainement pas, c’est de l’escroquerie pour les éditeurs, du moins pour les petits, de mon point de vue, les plates-formes de diffusion s’en mettent plein les fouilles sur leur dos. Je travaille sur les textes sur écran, bien sûr, mais quant à lire un bouquin, je préfère nettement le papier, et en profiter pour prendre le soleil en lisant, on en a jamais trop.

WARREN BISMUTH – Comment voyez-vous l’avenir pour les éditeurs papier ?

LADZI GALAI Pour les éditeurs tout court peut-être ? Il paraît que les gens lisent moins. Irait-on vers un  abêtissement prononcé ? La lecture est-elle une valeur ? Un avenir peut-être pas tout rose, mais il restera bien des gens qui l’apprécient, le considèrent comme du concret, du palpable, peut-être moins volatile ou futile, allez savoir… jusqu’où cela ira, Fahrenheit 451 ?

L’Histoire de Crass, George Berger, article Zones Subersives, octobre 2016

Le punk anarchiste de Crass

Publié le 23 Octobre 2016, Zones Subversives

 La musique punk porte une démarche libertaire de créativité et d’auto-organisation. Le groupe Crass diffuse une critique sociale et un imaginaire libertaire.

En 1978, le mouvement punk semble s’achever. Sid Vicious est mort et le groupe phare des Sex Pistols disparaît. Mais le groupe Crass entend renouveler cette musique alternative devenue très populaire. « L’Allemagne a la bande à Baader et l’Angleterre a le punk. Et ils ne peuvent pas s’en débarrasser », indique un poster de Crass. Ce groupe s’affiche comme ouvertement politique et contestataire. Il n’hésite pas à s’afficher aux côtés d’un mouvement de lutte armée qui fait régner la terreur en Allemagne. Le journaliste George Berger propose de retracer L’histoire de Crass et du punk contestataire.

Dans l’Angleterre des années 1970, les grèves des mineurs incarnent la force des luttes ouvrières. Mais la crise économique permet l’émergence du nationalisme. Les partis politiques semblent impuissants et discrédités. La Angry Brigade attaque l’Etat à travers des attentats sans victime. Ces actions s’accompagnent de communiqués qui invitent les ouvriers à les rejoindre dans la lutte. Mais c’est le conformisme de la société de consommation qui prédomine.

En 1976, le punk déferle dans les médias pour scandaliser l’Angleterre puritaine. Ce mouvement devient populaire mais semble s’éclipser dès 1978. L’industrie du disque peut alors récupérer et édulcorer le punk qui se réduit à un simple look débarrassé de son contenu critique. Mais l’esprit punk perdure. Ce mouvement de jeunesse « offrait un chemin vers la libération individuelle et la découverte de soi et donnait une place aux exclus, aux romantiques, aux révoltés et à toutes les personnes qui cherchaient à vivre des vies moins ordinaires », décrit George Berger.

La culture DIY (Do it yourself) permet de s’organiser par soi même de manière autonome. Les groupes et les fanzines se multiplient. Le groupe Crass décide de placer le punk du côté de l’utopie et de l’anarchie.

Une musique expérimentale

Les membres de Crass se rencontrent dans les années 1960. Ils fréquentent la Dial House, une maison ouverte qui s’apparente à une communauté. Gee Vaucher est issue de la classe ouvrière et grandit dans la misère. Mais elle fréquente ensuite les Beaux-arts et découvre un espace de liberté. Elle rencontre des individus issus d’autres milieux sociaux, comme Penny Rimbaud qui grandit dans une famille de classe moyenne.

Mais le jeune artiste reste révolté contre les injustices et veut changer la société. Penny Rimbaud baigne dans une ambiance intellectuelle sensible aux discours subversifs et alternatifs. Gee Vaucher se politise aux Beaux-arts. Penny et Gee deviennent amants et partent s’installer à la campagne.

Penny devient prof mais se lasse rapidement de ce métier conventionnel. Il habite à la Dial House et héberge des amis pour la nuit. Ce lieu devient un espace de créativité. « Penny voulait que nous fassions les choses avec passion, qu’on les fasse pas parce que lui les désirait, mais parce qu’on ressentait que c’était comme ça quelles devaient être », témoigne Bernhardt Rebours.

Le groupe d’amis se lance dans la musique expérimentale pour rompre les structures mélodiques traditionnelles. Inspirés par John Cage, les artistes développent une musique d’avant-garde dans une démarche qui préfigure le punk. Ils créent le groupe Exit, un projet expérimental qui s’inspire également du free jazz. « Exit, c’étaient Penny et moi, et tous les gens qui se pointaient et voulaient y participer », décrit Gee Vaucher. Une dimension visuelle accompagne la musique avec la distribution de flyers colorés et des happenings. Ils s’inspirent des situationnistes, du théâtre de rue et du mouvement Fluxus.

 Des hippies aux punks

 Le mouvement hippie irrigue le punk. Les alternatives concrètes et la production locale peuvent évoquer la philosophie du punk. Mais la stratégie de la fuite hors du monde semble échouer. Les hippies doivent même subir la répression de l’Etat. Ce rêve naïf de paix et d’amour se heurte à la froide réalité. « Ne me parlez pas d’amour et de fleur, et de trucs qui ne peuvent pas exploser », chante Hawkwind. Le punk délaisse la fuite pour privilégier la destruction.

Mais les hippies influencent aussi cette critique des normes et des contraintes imposées par l’ordre social. « Il y avait beaucoup de discussions tout au long des années 1960. La libération sexuelle a été quelque chose d’important qui a profondément remis en question l’organisation traditionnelle de la société », souligne Eve Libertine. La diffusion d’une conscience critique et l’émergence du féminisme sont issus des hippies.

 Crass décide d’abandonner le punk trop expérimental pour devenir un véritable groupe de musique. Les femmes, tout comme Penny Rimbaud, insistent sur la musicalité et la créativité. Crass adopte également un look cohérent tout en noir, que ce soit les vêtements ou les instruments. Lorsque Crass est sur scène, avec le logo derrière qui peut fait penser à une svastika ou au drapeau britannique, l’image peut faire songer à un groupe crypto-fasciste. On est loin du flower power. Mais Crass veut aussi interroger les images et les préjugés.

La bande de potes décide désormais de se battre contre le conformisme. Ils inventent de nouvelles pratiques créatives, comme la diffusion d’un film pendant le concert. Surtout, ils développent la mode du graffiti aux pochoirs pour diffuser des slogans contestataires. « Des gens de tout le pays emboîtèrent le pas à Crass et se mirent à répandre des slogans politiques, à détourner des publicités et à subvertir la société », décrit George Berger.

 Un punk contestataire

 Le premier disque de Crass est vendu à un faible prix. Ce qui leur donne l’image d’un groupe intègre et authentique. Mais ses membres ne sont pas issus de la classe ouvrière. Les chansons tranchent avec le discours qui revendique le droit au travail. Crass exprime la colère de la jeunesse des classes moyennes qui refusent de s’intégrer dans le monde marchand. Les chansons critiquent la société de consommation et valorisent même le refus du travail. Un autre titre critique l’armement nucléaire et s’inscrit dans le mouvement pacifiste. Punk is dead dénonce les stars du punk qui deviennent une nouvelle élite sociale.

Crass affirme ses idées anarchistes, pacifistes et féministes. « Nous ne sommes pas d’accord avec ce qui se passe dans le monde. Nous n’allons pas nous laisser diriger et gouverner, personne ne nous dictera ce que nous avons à faire. C’est notre vie et nous n’en avons qu’une », répond Penny Rimbaud.

Les membres de Crass semblent déconnectés de la réalité politique et sociale de l’Angleterre de la fin des années 1970. Ils vivent à la campagne et ne subissent pas la violence de l’extrême-droite contre les squats. La Dial House s’apparente à une bulle hors du monde. Les musiciens semblent éloignés des combat de la classe ouvrière et ne voient pas venir l’avènement de Margareth Thatcher et de sa politique libérale.

 En 1980, Crass sort un split de 45 tours pour financer un centre social libertaire. Le groupe affirme davantage ses idées anarchistes. Les musiciens estiment qu’il faut élaborer une alternative sociale. Dans Bloody Revolutions, ils associent leur pacifisme à des idées révolutionnaires. La paix se réalise dans l’anarchie. Même si des débats traversent le groupe autour de la lutte armée. « Ce fut le moment où nous avons cessé d’être uniquement un groupe aux textes engagés, pour devenir une entité plus radicale, davantage impliquée dans l’univers du militantisme politique », témoigne Penny Rimbaud.

Crass sort de la marginalité et connaît un succès important. Le groupe décide de faire profiter de sa notoriété à la scène punk alternative. Les musiciens accordent des interviews uniquement aux fanzines et délaissent la presse commerciale. Ensuite, Crass Records finance les groupes émergeants, quelle que soit leur qualité musicale. Crass refuse également le merchandising avec la vente de badges et de tee-shirts.

 Des combats politiques

Le magazine pour adolescentes Loving est piégé. Ce titre de presse valorise le mariage, le conformisme et les normes esthétiques. Mais Crass parvient à proposer un titre qui figure en cadeau avec le magazine. Ce canular vise à dévoiler l’escroquerie de ce genre de média. Au même moment, Crass diffuse l’album Penis Envy qui évoque les thèmes du féminisme, de l’amour et du mariage.

Le groupe sort des stéréotypes virils du mouvement anarcho-punk. Smother Love critique l’amour et le conformisme du couple bourgeois. « Nous pouvons bâtir un foyer bien à nous, en prévision des petits qui vont suivre. La preuve de notre normalité et justification de notre avenir », chante Gee Vaucher. Contre le couple, considéré comme une arme de contrôle social, Crass valorise l’amour libre.

 En 1982, Crass sort Christ – The album, avec des titres musicalement très aboutis. La presse musicale et la famille sont des cibles de chansons. Un autre titre propose des extraits de discours de Thatcher et de reportages sur les émeutes de 1981. Dans Major General Despair, Crass articule anarchisme et pacifisme. La chanson relie la vente d’armes et la faim dans le monde. « Autant d’argent dépensé pour la guerre alors que les trois-quarts de la planète sont désespérément pauvres », chante Crass.

Mais la guerre des Malouines éclate. Thatcher déclenche une guerre contre l’Argentine et utilise le patriotisme pour détourner l’attention et gommer des problèmes sociaux. Crass se saisit de l’occasion pour dénoncer le chauvinisme et l’armée. Mais leur discours reste très minoritaire en Angleterre. Plus d’un millier de soldats britanniques sont tués dans cette guerre. Crass organise des concerts dans des squats. Le groupe dénonce les problèmes de logements et invite à l’auto-organisation. Crass participe également au mouvement pacifiste pour dénoncer l’armement nucléaire.

 En 1984 éclate la grande grève des mineurs. Thatcher veut liquider la classe ouvrière et liquider toute forme d’action collective. Tous les contestataires soutiennent alors les mineurs dans cette guerre de classe. Les punks organisent des concerts de soutien. Ils participent même aux piquets de grève. Deux cultures se rejoignent. Les ouvriers, malgré leur combativité, restent conformistes et rejettent notamment le féminisme. Les punks semblent éloignés de la lutte des classes. Mais ces deux mouvements convergent pour s’opposer à un pouvoir qui entend éradiquer toute forme de contestation.

Mais la passion qui anime Crass s’effiloche. Le groupe abandonne sa critique de la vie quotidienne pour se limiter à la politique classique, à grand coup de slogans simplistes et tapageurs. Ensuite, une décision judiciaire condamne le groupe à une grosse amende en raison de l’obscénité d’une chanson. Crass ne peut plus financer d’autres projets.

 Un groupe mythique

 Le livre de George Berger permet de bien retracer l’histoire de Crass. Il décrit bien le contexte social et politique dans lequel s’inscrit cette comète du punk anarchiste. Ce groupe permet d’illustrer les liens entre musique et politique. Il ouvre des réflexions sur l’importance de l’imaginaire et des contre-cultures dans la révolte sociale et politique.

George Berger évoque les déboires financiers du groupe mais ne critique pas la dérive de la professionnalisation. Crass devient une véritable entreprise qui illustre la dérive managériale du punk. C’est cette routine professionnelle qui peut expliquer le délitement du groupe et la lassitude. Même si Crass demeure un exemple d’intégrité. Le groupe priviligie ses propres désirs artistiques plutôt que la logique commerciale.

 Crass fait le choix de la marginalité et de l’underground. Au contraire, les Sex Pistols voulaient devenir un « poison à l’intérieur du système ». Crass parvient, depuis la marge, à créer une véritable scène punk alternative. Un label indépendant permet même de financer d’autres groupes et de créer un mouvement anarcho-punk. Le choix de l’hostilité à l’industrie musicale ne condamne pas à la marginalité et à l’invisibilité. Crass incarne un punk contestataire, politique et exigeant.

Le groupe parvient à se renouveler et ne se contente pas de simples discours de propagande. Une recherche musicale et une créativité permanente permettent à Crass de devenir un groupe phare en Angleterre. Son esthétique permet même de créer un imaginaire de révolte et de rejet du conformisme.

 Mais Crass montre également les limites de la contre-culture. Le groupe explose au moment du règne de Thatcher. Les grèves ouvrières sont brisées et la période est au reflux des luttes sociales. Crass incarne une révolte qui reste minoritaire. Malgré son succès public, les idées libertaires et pacifistes du groupe sont laminées par le rouleau compresseur patriotique et libéral.

Crass reste également un groupe qui baigne dans un milieu artistique et alternatif. Il ne sort de sa bulle que par obligation. La jonction entre les luttes ouvrières et la contre-culture du punk alternatif s’est révélée trop tardive pour devenir une véritable force politique. Néanmoins, Crass incarne un imaginaire contestataire à raviver. Malgré le côté vegan et puritain des membres du groupe, les chansons lancent un cri de guerre contre tous les conformismes.

 Source : George Berger, L’histoire de Crass, traduit par Christophe Mora avec Paul Vincent, Rytrut, 2016

L’Histoire de Crass, George Berger, chronique Sylvaïn Nicolino, Obsküre Mag, octobre 2016

Histoire-de-Crass-72George Berger – L’Histoire de Crass (Rytrut)

Obsküre Mag, 21 octobre 2016
Posté par Sylvaïn Nicolino
Artiste : Crass

Ce livre s’adresse aussi bien aux novices qui ne connaissent que peu de choses sur le groupe anarcho-punk Crass, qu’aux adorateurs qui n’avaient pas lu la version originale en anglais sortie en 2006.

Dans un style efficace, aux mots pesés, George Berger façonne un livre qui se lit comme un roman d’aventures. Le récit est chronologique et les très très fréquentes retranscriptions des remarques des membres du collectif (et de son entourage) apportent une multitude de regards qui se complètent. Des citations des paroles et notamment de bien longs extraits contextualisés du sublime texte The Last of the Hippies signé Penny Rimbaud (et présent dans le livret de Christ – The Album), permettent aussi de mieux faire sentir ce que fut Crass, hors la musique.

Paradoxalement, il n’est nul besoin d’écouter les disques sortis par Crass en lisant le livre (même si c’est toujours mieux). Ce n’est pas véritablement de musique qu’il est question ici, quand bien même George et les protagonistes reviennent sur absolument toutes les productions du groupe. Chose étonnante même, George se permet de critiquer bon nombre de ces disques dont les musiques, l’interprétation ou la visée ne lui ont pas plu. C’est gonflé, franc et plaisant.

Donc, la musique peut passer au second plan, et c’est vraiment pertinent. Bien sûr, la plupart des gens ont connu Crass par la musique et son influence stylistique a été énorme sur plus d’une génération, le livre ne le conteste en aucune manière. Non, la force, c’est ce parti-pris qui se fait jour progressivement : montrer que Crass dépassait pleinement sa bande-son.

Alors, pour traiter son sujet, George et ses interlocuteurs (Gee Vaucher, Penny Rimbaud, Dave King, Eve Libertine, Pete Wright, Steve Ignorant, Joy De Vivre, Phil Free… et tant d’autres !) ressuscitent la longue période s’étalant du milieu des années 1960 au milieu des années 80, d’un point de vue politique, social et culturel. Le ferment idéologique des Freaks et de leurs actions est minutieusement rendu pour comprendre que le punk à la sauce Crass était la suite logique de cet activisme.

On suit alors avec effarement ces années Wallies, Exit et free festival de Stonehenge. On découvre en détail la Dial House (y compris le nom des premiers propriétaires !), cette maison ouverte où vécurent la quasi-totalité des membres du collectif à un moment ou un autre. Tous les aspects recouverts par les cinq lettres de CRASS sont dans le livre : les musiques, oui, mais aussi le végétarisme et la conscience bio, la volonté d’aller vers l’autosuffisance alimentaire, les notions rudimentaires de philosophie anarchiste qui les animaient, plus pratiques que théoriques, comme le reconnaissent les membres eux-mêmes qui liront plus tard ces notions politiques et sociétales. C’est un voyage et une aventure qui (re)prend forme, sous le regard morbide des usines Ford et de la haine de Thatcher envers son propre pays. Les débats entre eux/elles sont incessants sur les distinctions entre classes moyenne et populaire, les rapports à tenir avec les flics du coin et les skinheads nationalistes, le paternalisme post-colonial au sujet des luttes des noirs anglais, la défense du féminisme sous un angle novateur, du pacifisme, l’anti-nucléarisation du pays, les liens complexes avec le christianisme et l’Église, la vulgarité dans les textes, l’abolition des classes et la reconnaissance d’un prolétariat sans tomber dans la complaisance, l’utopie (?) des champs contre la dure réalité des villes, l’émergence du mouvement Oï ! de 1981, l’impact des visuels, pochoirs, films et tenues de scène…

Historiquement, on se heurte avec le groupe au fantasme des Swinging Sixties, à la catastrophe d’Aberfan en 1964, à la montée du chômage, à la guerre immonde des Malouines, à un canular mettant en voix Thatcher et Reagan sur fond de révélations données par un soldat devenu fan du groupe et expliquant comment tout est lié, à la dénonciation des liens entre la banque Barclays et le régime sud-africain de l’Apartheid, à la mort de Bobby Sands, au mouvement Stop the City !, aux grèves de mineurs de 1984, aux répressions policières envers les travellers, à la mise en place des centres anarchistes et au réveil d’un état d’esprit punk multiforme, et toujours présent et actif aujourd’hui…

Au milieu de tout ce déballage parfaitement coordonné par l’auteur (journaliste, romancier, essayiste) et qui ne vire jamais au chaotique, on côtoie les références culturelles implicites : le label Small Wonder qui fit jaillir Crass tout autant que The Cure ; Patti Smith dont la poésie en spoken word marqua si terriblement la direction de Crass (et quand bien même Steve Ignorant est loin d’en être fan, elle fait partie de ceux et celles qui ont initié cette diction poétique dans le monde du rock) ; la signature de Kukl (pré-Sugarcubes, un groupe vivement conseillé). La présence régulière de David Tibet ou les regards portés sur John Cale et Genesis P.Orridge ouvrent des fenêtres sur un univers jamais clos.

Ce qui glace progressivement, c’est que rien n’est confus et que tout prend sens dans une nécessaire lutte de plus en plus tranchante et obligatoirement tranchée. Le collectif se trouve pris par ses engagements idéologiques, assume au plus haut degré son rôle de porte-parole, comprend qu’il file dans une impasse énergique et politique face à un régime dictatorial (et dire que la mort de Thatcher n’a donné lieu à aucun réel procès !). L’influence de Crass sur eux-mêmes et les autres devient un poids trop lourd à porter, leur austérité leur pèse, la peur que génère leurs dénonciations des faits est contraire à leurs idées premières. La fête est finie, quelques soubresauts demeurent qui permettront à chacun de survivre à la terrible gueule de bois qui s’annonce. Il ressort de l’analyse psychologique à laquelle George Berger s’est livrée avec eux/elles une naïveté belle à en crever : pouvait-on seulement songer à faire la fête ? Pouvait-on encore croire au pacifisme ? Pouvait-on espérer changer le monde avec l’art ? Bien sûr que non, mais il FALLAIT le faire.

Plus que tout, c’est donc l’intégrité de toutes ces démarches musicales, poétiques, politiques, visuelles et humaines qui fait chaud au cœur, ces remarques des uns sur les autres, ces différences de goûts simplement énoncées avec une telle franchise… Finalement, Berger a eu raison d’élargir le propos : la musique de Crass est l’une des entrées dans cette histoire, mais pas la seule. Il ne suffit pas d’écouter les disques, de regarder les pochettes et de lire les paroles, il est nécessaire de s’immerger et d’approfondir. Ce livre vient donc de marquer une étape aussi importante que la diffusion de There is no Authority but Yourself, le documentaire d’Alexander Oey (2006).

« Tu parles de révolution, bien, c’est parfait / Mais que feras-tu quand l’heure viendra ? / Seras-tu l’un de ces gros bras brandissant sa mitraillette ? / Parleras-tu de liberté quand le sang commencera à couler / La liberté n’a aucune valeur si la violence est le prix à payer / Je ne veux pas de ta révolution / Je veux l’anarchie et la paix. »

George Berger – L’Histoire de Crass (Rytrut)

Traduction de Christophe Mora + Paul Vincent

432 pages, photos inédites, 24 €

L’Histoire de Crass, George Berger, article Entre les lignes entre les mots, juillet 2016

Histoire-de-Crass-72Présentation

Article Entre les lignes entre les mots, 13 juillet 2016

Le punk comme menace : Crass

J’ai un problème avec les livres des éditions Rytrut : j’essaye toujours de retarder le moment où je vais me plonger dedans car je sais que je ne pourrai pas en sortir avant plusieurs heures. Et avec L’histoire de Crass de George Berger, comme avec l’avant-dernier livre des éditions (Burning Britain de Ian Glasper), ça n’a pas manqué.

Crass, c’est évidemment ce groupe incontournable qui permettra au mouvement anarcho-punk de se développer. Mais au-delà de ça, que sait-on vraiment ? d’où venaient ses membres ? que signifie leur logo ? comment et de quoi vivaient-ils ? quelles étaient leurs motivations ? leur fonctionnement ?

Bien sûr, les personnes qui parlent anglais ont des réponses grâce aux interviews des membres dispo sur le net. Mais bon, tout le monde ne parle pas anglais ! Alors, il faut reconnaître ici le travail de traduction – impeccable – de Christophe Mora, qui depuis de nombreuses années fait le label Stonehenge. Grâce à lui les francophones ont accès à un des rares ouvrages consacrés à l’anarcho-punk. Vous aurez toutes les réponses dans ce livre, avec en prime une contextualisation politique, sociale et artistique.

Et sans en faire un paysage de carte postale, George Berger, l’auteur, nous permet de découvrir les parcours, les approches et la dynamique qui régnait parmi les différents membres du groupe : Gee Vaucher, Penny Rimbaud, Eve Libertine, Pete Wright, Mick Duffield, Phil Free, Joy de Vivre, Steve Ignorant et Andy Palmer. (Seul ce dernier n’a pas souhaité être interviewé par le journaliste.)

Bien avant l’arrivée du punk, certain-es des membres de Crass vivaient déjà ensemble dans la Dial House, une maison située dans la campagne de l’Essex qui se voulait ouverte à qui voulait bien y passer ou y vivre – elle existe d’ailleurs toujours avec cette même volonté autour de Penny Rimbaud et Gee Vaucher.

Plusieurs des membres de Crass, déjà trentenaire et parents au moment de l’explosion punk en 77, avaient un certain passif dans des activités artistiques ou politiques : fluxus, pacifisme, féminisme, végétarisme. Plusieurs venaient des Beaux-Arts et avaient déjà participé à des productions où se mêlaient son et peinture. L’expérimentation musicale avant-gardiste aux accents jazzy avait été aussi tentée. (Ça devait sonner à la façon de l’excellent groupe The Pop Group, mais sans doute en plus barré).

Crass s’apparentait plus à un collectif, une entité politico-artistique, qui cherchait à avoir une influence concrète sur la société. Il avait pris la mesure de l’échec du mouvement hippie et de sa naïveté ; mais il se considérait malgré tout en filiation directe avec ce mouvement, entre autres, pour la remise en question qu’il avait apportée et l’attention à soi à laquelle il invitait. Ce n’était pas un groupe punk à la façon des Sex Pistols ou des Clash ; pas des vendus qui faisaient du punk un objet de consommation plutôt qu’une contestation. Crass ne cherchait ni à se vendre à l’industrie du disque ni à profiter du marché, d’où des tarifs de disques les plus bas possible. Il s’agissait d’agir contre « le système » : de révéler les injustices (racistes, religieuses, militaires ou misogynes) et de s’opposer à toute forme d’autorité. Pour cela, le groupe déployait dans ces interventions un discours argumenté et réfléchi et mettait à disposition son savoir-faire pour produire de l’agitation politique – pochoirs, labels, concerts de soutien. Le groupe ne cherchait pas à flatter les egos de ses membres et résistait consciemment à la mise en avant de certains. Il incarnait une recherche de cohérence politique bien au-delà de la théorie. Les moyens d’expressions qu’il employait comprenaient bien sur la musique et le chant/le cri, mais aussi la vidéo, les détournements à la façon des situationnistes, ou encore la mise en place de canulars contre les agents du « système » : médias grand public ou personnalités du gouvernement.

Au-delà des textes diffusés sur divers supports, la force du groupe venait aussi du style incomparable et fascinant des illustrations effectuées par Gee Vaucher. Sa façon d’expliquer sa démarche mérite d’être citée ici, tant elle peut nous sortir des pochettes de disques affublées de têtes de mort si peu subtiles : « Je pensais qu’amener les gens à regarder des choses, dont la vue n’était en général pas agréable, était un outil essentiel. Qu’ils soient captivés sans réaliser qu’ils étaient en train de regarder un corps en décomposition. Je trouvais ça plutôt intéressant – s’ils prenaient un peu de recul ils comprenaient de quoi il s’agissait, mais il était trop tard. » (Gee Vaucher, p. 76) 

On apprend beaucoup sur Crass et le punk en lisant l’ouvrage de George Berger. Ses 400 pages se lisent très facilement et comprennent aussi 2 séries de photos d’époque. Il est accompagné d’une discographie et d’un index à la fin. Bien sûr on aurait aimé en savoir davantage sur certaines personnes qui les côtoyait de près, comme Poison Girls par exemple. Et vous y regretterez peut-être aussi les jugements et la critique anti-DIY de l’auteur. Mais le grand intérêt du livre est que la parole des membres de Crass y est largement relayée, avec : leur enthousiasme, leur doute, leur constance ou leur reniement politique – on ne peut considérer autrement l’attitude de l’ex-chanteur lorsqu’il dit qu’au moment de la fin du groupe : « On me fichait la paix. Je pouvais mater le cul de la barmaid sans être considéré comme un gros sexiste. (…) Les choses étaient allées trop loin. » (p. 370). Une preuve évidente que les rapports sociaux de sexe traversent les punks, avec des pratiques et des résistances masculines des plus conventionnelles contre le féminisme et les femmes.

Personnellement, j’ai toujours trouvé assez naïf ou trop individualiste (libéral ?) certaines propositions du groupe ; par exemple le « There is no authority but yourself ». Comme le dit Gavin Burrows dans le n°17 du zine Last hour : « [ils imaginaient] le pouvoir comme rien de plus qu’un état d’esprit ». Et en effet, même si cette affirmation sur l’autorité est belle et pleine de confiance, en définitive, désolé, j’ai beau travailler à être ma propre autorité, l’écrasement social est toujours là. La coercition que génère une société raciste, capitaliste et patriarcale ne disparaît pas grâce au coup de baguette magique d’un retour à soi. Par ailleurs, être son propre chef ne s’inscrit pas nécessairement dans une perspective révolutionnaire, anti-autoritaire.

Reste que malgré tout, je ne peux que reconnaître et admirer l’apport essentiel du groupe pour le développement et l’activisme anarcho-punk. C’est grâce à lui que les priorités ont été mises sur la critique sociale radicale et sur la façon d’être et d’agir plutôt que sur la production/consommation d’un style musical. C’est grâce à lui si le punk a été une tribune et une menace. Crass a été une preuve vivante que le collectif est plus grand que la somme de ses parties. Et c’est tout ce programme qui mérite d’être réactualisé.

L’existence de ce livre est un bon boulot des éditions Rytrut !

Titi-parisien

Burning Britain, Ian Glasper, chronique Sylvaïn Nicolino, Obsküre Mag, juillet 2016

burning-britain-couvIan Glasper – Burning Britain / Seconde Vague punk britannique

par Sylvaïn Nicolino, Obsküre Mag, 19 juillet 2016

Voici quasiment 750 pages phénoménales sur la seconde vague du punk au Royaume Uni. Phénoménales car voici enfin la traduction de ce livre de Ian Glasper (Flux Of Pink Indians, Thirty Six Strategies…) unique en son genre et paru au départ en 2004. Phénoménales car le contenu a été actualisé en 2013-2014 pour PM Press et pour cette traduction chez Rytrut. Phénoménales car le traitement du sujet n’aurait pu être mieux fait, comme le montre le contenu : biographies individuelles et collectives pour chacun des cent groupes (environ) référencés ici, contacts mails, numéros de téléphones ou adresses (pour dénicher des démos ou des infos), interviews simples ou croisées, discographie complète et sélection du meilleur, présentation des rééditions, photographies inédites issues des collections personnelles et très souvent attribuées aux photographes malgré les années passées, index par patronymes, par groupes, par labels, bonus sur les labels et l’actualité du mouvement punk en Angleterre et ailleurs, liste des sites pertinents…

C’est colossal et pourtant ce pavé bien lourd garde sa fraîcheur du début à la fin et ne provoque pas de lassitude.

Les groupes sont rangés par grande région (est et sud-est / Pays de Galle / Londres…) et à l’intérieur de chacun de ces chapitres, se distingue un classement par affinités musicales et humaines. Pas de hiérarchie par ventes, influence ou longévité. Le parti-pris est bien humain avant tout et c’est pour cette raison que ce bottin n’est pas un abécédaire du punk de 1980 à 1984. Les marqueurs chronologiques sont souvent remis en question avec lucidité, interrogeant un esprit plus qu’un style ou des dates exclusives. Seuls quelques groupes de la mouvance anarcho-punk ont été laissés de côté (mais on en parle) en raison d’un engagement politique bien plus prégnant que leur dimension musicale (et ceci nécessiterait un livre à part).

Lire le livre dans son intégralité prend du temps, et pourtant, ça coule de source et c’est la technique de lecture que je conseille dans un premier temps – avant d’y revenir groupe par groupe, au hasard de ses découvertes musicales.

Lire d’un bloc cette somme donne en effet le tournis et c’est cet étourdissement qui permet d’appréhender enfin ce qu’on a appelé « vague punk ». Alors même que les musiques punk de 1970 à 1990 (globalement) me passionnent depuis bien trente ans, je n’avais jamais saisi à ce point le raz-de-marée que ce courant a représenté dans l’Angleterre des années 80. Je l’avais lu, évidemment ici et là, souvent de façon ironique ou nostalgique. Ici, il n’est pas question de nostalgie, mais d’énergie. On comprend, on voit naître, se densifier un mouvement implacable qui réunit des dizaines de milliers de jeunes gens dans tout le pays, qui les pousse à acheter, emprunter ou voler des instruments pour faire du bruit et gueuler contre tout ce qui les obsède. Dans le moindre patelin, des punks ont vécu et se sont regroupés pour organiser des soirées, enregistrer et presser des disques (et parfois aucun disque !), monter un label, prendre la voiture ensemble, dormir dans des trains à l’arrêt… changer la grisaille en noir bonheur. Les laissés-pour-compte s’assemblaient.

Lorsque Ian Glasper demande à chacun d’eux ce qu’il faudrait retenir de l’histoire de son groupe, ce qui revient le plus souvent, c’est cet apprentissage de l’autonomie, de l’indépendance et l’appropriation d’un rêve et du « fun » qui jusque-là semblaient hors de portée pour des chômeurs réduits à l’ennui et à la colle à sniffer. Chacun dans ce livre (et ils sont une foule, mieux : un peuple !) a grandi par le punk, a découvert ses possibles, a œuvré collectivement et a pris confiance. C’est une leçon impressionnante car derrière ces individus qui auraient dû être brisés, on a une lame de fond irrépressible qui a aggloméré l’une des lignes de résistance à Thatcher (mais pas que…). Cet aspect est primordial car il est le contexte d’une époque qui ne peut s’appréhender pleinement qu’avec cette longue lecture suivie du texte. C’est qu’il fallait cette myriade de petits groupes à côté des GBH, Discharge, Exploited (et aussi Peter And The Test Tube Babies, The Toy Dolls, One Way System, UK Decay, The 4-Skins, Anti-Nowhere League…) pour qu’il y ait un réel mouvement.

La lecture qui picore vient après : très imagée (les anecdotes du pire et du meilleur concert), très critique (chaque sortie est discutée, analysée en terme de sons, d’attitude, d’évolution vis à vis des voisins ou des productions précédentes et aussi en termes de paroles), très professionnelle (on y apprend tout l’intérêt d’une production et d’un mixage par rapport à des démos basiques), elle associe à chaque groupe des sous-genres musicaux, prégnants pour l’époque, même si perméables (et tant mieux !). On saisit pleinement le lien et la fusion entre le punk-rock des années 1976-1980 et le hardcore des origines, on (re)découvre la culture skinhead / oi ! fière de la classe ouvrière, on perçoit le lien entre foot et musique, si subtil et pourtant si essentiel en Angleterre ; on suit l’émergence du thrash-metal et sa collusion avec le punk (les tournées aux USA avec les rencontres Metallica ou S.O.D.) ; on sourit avec ces visuels d’Iron Maiden sur des posters ou des T-shirts.

De ces deux lectures (avant les suivantes, les partages, les échanges avec les copains et copines), tant de choses sont à retenir… Ma critique subjective est moins pertinente qu’une discussion, mais en ce mois de juillet, c’est celle que j’ai sous la main pour vous inciter à acheter et lire à votre tour Burning Britain.

Ce qui m’a marqué dresse une liste de reconnaissances avec ses propres fantasmes sur la scène punk : le jeune âge des membres de Court Martial (entre autres) qui leur interdisait d’entrer dans de nombreuses salles où ils devaient jouer ; ces groupes qui venaient avec leurs instruments et s’incrustaient sur scène, même non annoncés, juste pour jouer ; ces jeunes qui achetaient des guitares sur les catalogues de vente par correspondance de leur mère ; les foules amassées en concert (le 20 décembre 1981 au Queen’s Hall de Leeds ils étaient 10 à 12.000 dans le public pour voir un festival de quinze groupes sur une journée) ou lors de manifestations (la marche du 29 mars 1980 pour protester contre la fermeture du Eric’s Club à Liverpool) qui s’achevaient régulièrement en émeutes ; les groupes parfois ne sortaient qu’un seul 45 tours avant de se séparer mais chacune des faces était assez bonne pour en faire un double face A…

Que retenir vraiment au final, par-delà les petites épopées de chacun des groupes ? Que la force d’un collectif naît des aspirations d’un peuple : ce sont les charts alternatifs anglais, les journalistes Garry Bushell et le grand John Peel avec son émission radio, ce sont les rééditions au poil de Captain Oi ! et Anagram… L’histoire musicale ne s’est pas arrêtée là puisqu’on suit des parcours de musiciens qui jouent ou suivent de près Ministry, Morrissey, Prodigy, Johnny Marr, The The, Fields Of The Nephilim, Primal Scream, Oasis ou And Also The Trees… Les échanges, tout au long de ce livre passionnant, sont vifs, ciblant la quête ou non du succès, la visibilité d’une époque qui tourne vite et où la jeunesse s’envole ou se prolonge, la violence nécessaire, acceptée, goûtée ou rejetée.

Des vies sauvées par le punk.

Burning Britain, Seconde vague du Punk britannique, écrit par Ian Glasper
Traduit par Frédéric Jalabert, Nico Poisson, David Mourey et Ladzi Galaï
Publié chez Rytrut
https://www.rytrut.com

NB : pour les visuels de cet article, j’ai volontairement placé des images non présentes dans le livre ; c’est une façon de montrer que la lecture amène à faire ses propres recherches sur les événements marquants et que d’autres documents sont disponibles pour qui veut prolonger l’expérience.

La photo 1 montre la manifestation contre la fermeture du Eric’s Club.
La photo 2 du punk avec un perfecto peint aux couleurs de Crass a été prise à Leeds en 1981 par Helma Hellinga.
L’image n°3 est un flyer.